Woody Allen, paria à Hollywood, en tournage à Paris – Paris Match

Indésirable à Hollywood, Woody Allen vient de poser ses valises à Paris. Le temps d’y tourner son cinquantième long-métrage, une comédie noire dans l’esprit de « Match Point». Il compte sur ce film, avec un casting 100 % français, pour le réconcilier avec un public qui lui a longtemps été acquis.
Il a débarqué à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, son éternel bob sur la tête. Il était accompagné de son épouse, Soon-Yi. Allaient-ils rejoindre le Ritz, un des hôtels préférés de Woody Allen à Paris, ou dîner au Grand Véfour, une de ses tables de prédilection ? Cette fois, ce sera le Bristol. Paris n’est pas une découverte pour le génie de « Manhattan » ou d’« Annie Hall ». La ville l’inspire presque autant que New York, son port d’attache. Il aime s’y promener, flâner au parc Monceau, fouiller les boîtes des bouquinistes des quais de Seine, chercher l’inspiration au cours de balades nocturnes sur les Champs-Élysées.

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Cette french passion remonte au début des années 1960, lorsqu’il écrivait le scénario de « Quoi de neuf, Pussycat ? » dans une chambre du George V. « Je me suis toujours considéré comme un réalisateur français de nationalité américaine… » Avec cette formule percutante, le cinéaste de 86 ans déclare son amour à la France et à sa culture. Peut-être aussi parce qu’elle est un des rares pays où ses films connaissent un succès constant. Woody Allen a posé ses caméras à Paris en 1996 pour « Tout le monde dit I Love You » et, quinze ans plus tard, pour « Minuit à Paris », avec sa flopée d’acteurs français, de Marion Cotillard à Léa Seydoux et Audrey Fleurot. Cette fois, il pousse encore le curseur. Son cinquantième long-métrage sera en français. 

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Nom de code : « Wasp 22 ». Est-ce en lien avec le célèbre best-seller « Catch 22 » ? Ce nouveau projet ne déroge pas à la règle habituelle : moins on en sait, mieux on se porte. Une infime partie du voile a pourtant été levée, l’été dernier, pendant la promotion de « Rifkin’s Festival » : ce sera un polar dans la veine de « Match Point », le succès de 2005, une romance qui, sur fond de satire bourgeoise anglaise, virait au thriller amoral. On connaît le casting, cent pour cent français.

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Ou presque. Niels Schneider, Valérie Lemercier et Lou de Laâge seraient les héros de ce jeu de piste parisien. À leurs côtés, une distribution éclectique : Elsa Zylberstein, Melvil Poupaud, Grégory Gadebois et Guillaume de Tonquédec. Dans les travées ensoleillées du Palais-Royal ou à quelques encablures, rue des Petits-Champs, devant le Café de l’époque, Woody Allen met en boîte une séquence. Il adore ce quartier avec ses arcades majestueuses et sa lumière unique, un décor de cinéma naturel. Les badauds reconnaissent volontiers Valérie Lemercier, moins Woody qui se cache derrière la caméra, discret comme à son habitude.
Certains fidèles de la galaxie Allen ont une nouvelle fois répondu présent, tels l’immense directeur de la photographie Vittorio Storaro, qui travailla avec Coppola et Bertolucci, ou le chef décorateur Alain Bainée… Peu disert sur le plateau, Woody Allen est réputé pour tourner vite (quelques prises tout au plus) et éviter les longues discussions avec ses acteurs. Avec eux, quitte à les déstabiliser, il ne s’appesantit pas. Le scénario doit suffire. Dans l’équipe technique, en partie française, tous n’ont pas pu lire le script en entier. Ils ont signé un accord de confidentialité. Pourquoi tant de cachotteries ? À cause d’une histoire personnelle controversée ? Pas vraiment, si l’on en croit le producteur exécutif, spécialiste des tournages américains dans l’Hexagone : « C’est une pratique courante à Hollywood, et la polémique qui entoure Woody Allen n’y est pour rien. » 

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Le sujet de la controverse, les accusations répétées d’agressions sexuelles de sa fille Dylan alors qu’elle était mineure, certes contestées par l’interessé, semble, pourtant, pour le moins gênant. Pas de communiqués annonçant qu’untel ou untel va tourner avec lui, comme il s’en serait glorifié au temps de sa splendeur. Profil bas. Les demandes d’information ou de confirmation demeurent sans réponse, même s’il est difficile pour certains comédiens de refuser un Woody Allen. On accepte mais discrètement. Ou on refuse, moins discrètement. Comme Timothée Chalamet, qui l’a carrément renié

Ce nouveau projet date de presque deux ans, mais il a été repoussé à plusieurs reprises, pandémie oblige. Les prises de vues devaient s’effectuer au printemps, histoire, pour Woody et son épouse, de pouvoir veiller sur leur fille adoptive, Manzie Allen, aujourd’hui âgée de 22 ans, qui figure dans la nouvelle saison de la série Netflix « Emily in Paris ». Les aléas de la production en ont décidé autrement. Le plus facile n’a pas été de dénicher les fonds nécessaires au tournage : producteurs et distributeurs, notamment français, ne se pressent plus.
Aux États-Unis, c’est encore pire. Chez lui, le réalisateur de « Hannah et ses sœurs » est devenu un paria, tombé du paradis dans ce qui ressemble, au minimum, à un purgatoire. Hollywood a célébré Woody Allen, mais sans jamais vraiment le comprendre. Il avait juste assez de puissance pour qu’on lui passe cette habitude de ne pas assister à la cérémonie des Oscars, puisqu’il avait l’excuse de jouer, le même soir et à la même heure, de la clarinette dans son club de jazz new-yorkais… Aujourd’hui, c’est fini. Hollywood refuse de s’acoquiner avec lui. Pour l’industrie du cinéma, c’est d’autant plus aisé que ses films n’ont jamais fait d’étincelles au box-office américain.
Autrefois, elle le snobait ; désormais, elle le rejette. L’affaire Dylan traîne depuis trente ans, mais, en 2017, le témoignage de Ronan, le fils unique de Woody Allen, a enfoncé le clou. Quelques mois plus tard, en janvier 2018, Dylan réitérait ses accusations, pour la première fois face caméra. Depuis, cette sombre affaire a donné lieu à une série documentaire troublante sur HBO mais n’a abouti à aucune mise en cause judiciaire de Woody Allen, qui continue à nier farouchement. Il sait cependant que sa relation amoureuse puis son mariage avec Soon-Yi Previn, fille adoptive de Mia Farrow, a brouillé son image.
« Le cœur a ses raisons que la morale ignore », réagissait-il de manière nébuleuse dans une interview au magazine « Time » en 2001, contribuant à ternir durablement son étoile de cinéaste autrefois adulé. La société de Jeff Bezos, le géant du Net Amazon, avec laquelle il avait signé un deal rémunérateur, a même renoncé à sortir « Un jour de pluie à New York ». Allen demanda 60 millions de dommages et intérêts avant de conclure un arrangement confidentiel. Quatre ans plus tard, « Rifkin’s Festival » n’a pu sortir qu’à la sauvette aux États-Unis. Le film est disponible sur une plateforme de streaming. 

La France, elle, semble plus mesurée, même si elle se divise entre intangibles défenseurs et accusateurs. Les Mémoires de Woody Allen, que le groupe Hachette avait renoncé à publier aux États-Unis, ont ainsi pu paraître chez Stock en 2020. Mais la France n’est plus tout à fait la terre d’accueil qu’elle a été, du moins de box-office. Là où « Blue Jasmine », un de ses ultimes grands films, avait séduit 1 million de spectateurs, « Un jour de pluie à New York » a vu ses entrées fondre de moitié en 2019. Pire, cet été, « Rifkin’s Festival », resté de longs mois sur les étagères, n’a pas atteint 100 000 admirateurs. La fin d’une époque bénie entre Woody Allen et la France semble actée. Le réalisateur prolixe et génial a longtemps eu les faveurs de Thierry Frémaux.
Mais qui sait si, en 2023, le Festival de Cannes osera encore programmer hors compétition ce qui pourrait être son dernier coup d’éclat avant la retraite ? Le cinéaste l’a laissé entendre à demi-mot dans un quotidien espagnol, avant de démentir mollement. Si Woody Allen devait raccrocher les gants, il fourmille néanmoins de projets : une pièce de théâtre, un recueil de nouvelles intitulé « Zero Gravity » dont un éditeur français aurait acquis les droits… Et une tournée des clubs américains avec son jazz-band. Retrouver sa passion première, puisque tout le monde ne lui dit plus I love you…

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