Une hausse du budget des armées pour maintenir la parité militaire … – La Tribune.fr

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« Tant qu’on se bat en Afrique par groupements peu importants, contre un ennemi pourvu d’armes médiocres, une longue expérience des conditions locales suffit à guider le commandement. Mais, lorsqu’on se trouve amené à faire manœuvrer des armées sur le théâtre d’opérations d’Europe ; les procédés d’Afrique portent à faux. (…) Ces soldats rompus au service mais qui n’en attendent rien, ces officiers portés à l’action mais non au labeur forment une armée solide mais routinière. Elle vaut beaucoup, appliquée à une mission limitée. Alors, l’endurance de la troupe, la faculté d’adaptation des cadres se déploient et, en fin de compte, l’emportent. Mais une telle armée se trouvera dépassée par les épreuves d’une grande guerre ».
Ces mots, qui m’ont accompagné tout au long de mon mandat, ne sont pas les miens. Ils sont, sous la plume du général de Gaulle, le diagnostic, sévère mais que l’Histoire approuve, posé en 1938 sur l’armée française de 1869. Ce jugement pourrait sonner juste aujourd’hui encore. Il nous appartient, car il n’est pas encore trop tard, que l’issue soit différente.
Élu député de l’Eure en 2017, battu en 2022, j’ai traversé ces cinq années de mandat parlementaire convaincu de la justesse de mon choix initial, exprimé en 2016, de faire confiance à Emmanuel Macron pour rallumer dans notre vieux pays la flamme d’un avenir brillant. Membre de la commission de la Défense, j’ai, ainsi que mes collègues, constaté le triste état dans lequel deux mandats consécutifs de sous-investissement avaient laissées nos armées. Harmattan, Serval, Hydra, doivent leur réussite au courage de nos soldats et à l’inventivité des chefs.
En 2018, l’action résolue de la majorité présidentielle votant une Loi de programmation militaire pour la première fois en hausse marque une nette rupture avec l’esprit et la lettre des mandats précédents. A l’aube de la législature nouvelle, les premiers effets s’en discernent : les Griffon et Jaguar roulent, les Rafale et A330 MRTT relèvent les Mirage 2000 et les très gaulliens C135, l’Alsace et la Lorraine flottent et le Suffren plonge. Le Rafale a connu quelques succès à l’exportation sur les traces du Mirage et va enfin, grâce à la ténacité de Florence Parly, voler en Europe sous d’autres couleurs, en Grèce et en Croatie. La vente des frégates FDI en Grèce illustre les avantages d’une diplomatie militaire et la coopération avec la Belgique autour du programme CaMo est exemplaire.
Bien sûr, tout n’a pas été parfait. S’il faut, dans ce bilan plutôt positif, établir quelques regrets, j’évoquerai non pas l’affaire australienne, dont il faut aussi aller chercher l’explication dans la faiblesse de notre dispositif militaire en Indo-Pacifique, mais plutôt le choix par la Belgique d’abord, par la Finlande, surtout, du F-35 au détriment du Rafale. Un choix inverse aurait eu valeur d’exemple et fait durablement avancer l’intégration européenne.
Alors que, pour la première fois en Europe, le fracas du canon se fait entendre à l’Est, les Français, appelés aux urnes qu’ils ont massivement boudées, m’ont signifié, ainsi qu’à quelques-uns de mes collègues, congé de ce mandat gagné de haute lutte, contre le Rassemblement national, déjà, en 2017. Désormais ancien député mais conservant en mon for intérieur intacte ma détermination à servir la France, les Français et l’ambition sur laquelle fut élu – et réélu faut-il le rappeler – le président de la République, je tire de ce mandat et des bouleversements qui l’ont traversé quelques enseignements pour nos armées et les industries qui soutiennent notre souveraineté.
Une LPM a été votée en 2018. Elle court jusqu’en 2025. Appliquons-la sereinement et complètement. Elle offre un cadre à l’action du ministre, hier Florence Parly, aujourd’hui Sébastien Lecornu pour donner un cap aux armées et aux industriels. Elle permet d’associer, chaque année, les parlementaires à l’actualisation de l’effort nécessaire à notre Défense dans un contexte mondial évolutif : j’en suis convaincu, nous vivons aujourd’hui une période charnière, marquée par la fin du cycle stratégique ouvert un matin de 2001 dans l’effondrement des Twin Towers et refermé par les douloureuses images de l’évacuation des troupes américaines de Kaboul, dans l’ombre portée de celle de Saïgon.
Le cycle qui s’ouvre nous ramène aux guerres entre puissances, affrontement entre nations en armes, qui mobilise les énergies, les économies, les peuples et redonne au canon son rôle qu’on pensait oublié, celui de décider de la vie et parfois de la mort d’une nation. Nul ne doute que les efforts de l’Ukraine, le soutien dont ses armées font l’objet de la part du bloc occidental, mais aussi le relatif désintérêt des grandes puissances que j’appellerai alternatives – Brésil, Inde, Emirats Arabes Unis – sont scrutés avec attention aussi bien à Moscou qu’à Taïpeh, Pékin, Pyongyang, Séoul, Jérusalem et Téhéran.
Dès les premières semaines du quinquennat précédent, le chef d’état-major des armées, à l’époque François Lecointre alerte la représentation nationale de l’hypothèse que constitue le retour de la haute intensité, c’est-à-dire le combat dit symétrique, par opposition aux opérations menées jusqu’alors au Sahel ou en Irak, dites dissymétriques : bien que coriace et abrasif, l’adversaire n’est pas en mesure de contester la supériorité aérienne et n’évolue pas au même niveau technologique. La haute intensité, que décrit le général Lecointre puis son successeur Thierry Burkhard, est un combat autrement total, multispectral, meurtrier. Nous en voyons en Ukraine, chaque jour, les effets. L’armée française, malgré le courage des militaires et l’inventivité des chefs, saurait-elle absorber un tel choc, y répondre et en triompher sans que soit atteint le seuil qui rend possible le déclenchement du feu nucléaire ?
Par la voix de ses chefs, l’armée de nos voisins allemands a clairement répondu à cette interrogation légitime un Nein qui fera date. La situation française serait-elle si meilleure? Dès lors, l’analyse, politique cette fois, conduite par le gouvernement du chancelier Scholz a conduit à la constitution d’un fond de 100 milliards d’euros destiné au rééquipement de la Bundeswehr, notamment via l’achat massif d’équipements américains – avions de chasse F35 et de patrouille maritime P8, hélicoptères lourds Chinook. Outre qu’il est critiquable que cette manne bénéficie d’abord à l’industrie américaine, ce réarmement allemand est de nature à modifier l’équilibre politique de l’Europe, fondé aujourd’hui sur une prééminence française en la matière, critiquée sans doute, mais néanmoins réelle et justifiée jusqu’ici aussi bien sur le plan capacitaire qu’opérationnel.
Le geste d’Olaf Scholz, s’il est parfaitement compréhensible au regard de l’émotion provoquée en Allemagne par l’invasion de l’Ukraine, doit donc être accompagné en France par un surcroît budgétaire, un Supplément Exceptionnel de Recettes, que j’appelais déjà de mes vœux en juillet 2021. Il permettrait de maintenir la parité militaire avec l’Allemagne et d’affronter la haute intensité. Ce SER pourrait être financé soit par de l’endettement soit par la création d’un produit d’épargne dédié, sorte de Livret A de Défense et de Sécurité, offrant à chaque Français la possibilité de contribuer à l’effort, tout en épargnant et en préservant son pouvoir d’achat, le taux de rémunération de ce livret étant nécessairement supérieur à celui fixé pour le Livret A.
Ces fonds pourraient être employés en trois endroits. D’abord, quelques achats rapides, destinés à achever le retrait du service de matériels mis en service bien avant les premiers balbutiements de ce siècle et à combler certaines réductions temporaires de capacités : NH90 et Caracal à la place des derniers Puma et Super Puma, Rafale pour compenser ceux vendus à la Croatie et les 5 perdus en opérations, canons Caesar pour succéder à ceux donnés à l’Ukraine, rénovation des deux dernières frégates La Fayette, pour éviter une rupture de capacité anti-sous-marine à Brest.
Pour accompagner une évolution du modèle d’armée, ensuite. L’expérience ukrainienne le montre, la masse redevient sur le champ de bataille une qualité en soi, tandis que certaines impasses, tolérables lorsque l’on fait face à des insurgés, inacceptables lorsque l’adversaire est symétrique, doivent être corrigées. Ces choix auront, à l’évidence, des conséquences sur les coopérations en cours. Il ne faut pas que le bon sens cède la place au dogmatisme : poursuivre une coopération sur un futur char lourd est-il raisonnable quand l’Ukraine est jonchée des carcasses des blindés russes et que c’est de plus en plus dans les trois océans – maritime, aérien et spatial, cyber – que se décidera le destin des affrontements ?
Un tel SER permettrait de renforcer, s’agissant de l’armée de terre, l’artillerie et les forces héliportées, tandis que l’armée de l’air pourrait voir augmentées ses capacités de ravitaillement en vol – indispensables pour les déploiements lointains comme pour durer en vol dans l’espace européen – et sa masse de combat, avec la création d’un escadron de chasse supplémentaire.
La montée en puissance de la marine est souhaitable, la maîtrise des flux maritimes et la capacité d’une action massive depuis la mer est pour le président de la République un enjeu majeur susceptible d’affermer sa liberté d’action, de compréhension et de décision. Ainsi, la construction d’un septième sous-marin nucléaire d’attaque me parait-elle indispensable, aux côtés de deux nouvelles frégates équipées de missiles de croisières, tandis que le principe de permanence du groupe aéronaval me semble devoir être sanctuarisé, si nous voulons peser face à nos compétiteurs stratégiques et nos alliés.
La capacité d’acquérir et d’exploiter de manière autonome le renseignement me parait devoir être améliorée : à cet égard, le retrait anticipé des Transall Gabriel me semble constituer une réduction de capacité peu appropriée au moment où le fracas des armes se fait entendre à l’Est. Une solution intérimaire, avec la conversion des Atlantique II non-rénovés en gentilshommes de fortune du renseignement électronique, me semble devoir être étudiée.
Un affrontement de haute intensité ne s’improvise pas. Nous le voyons en Ukraine, il requiert de mobiliser non seulement l’armée professionnelle mais bien l’ensemble du corps social. C’est pourquoi je propose que soit dynamisée la réserve, aussi bien en quantité qu’en qualité. La formation des réservistes doit gagner en compétences, ce qui suppose une augmentation du nombre de jours d’ESR offerts, et leur paiement effectif. Cela appelle une réforme de la réserve, dont la dualité « opérationnelle » ou « citoyenne » me semble devoir s’effacer devant une réserve globale, dans laquelle chaque réserviste, par essence volontaire, peut évoluer au gré des fortunes de sa vie professionnelle et des besoins des armées. Des objectifs simples peuvent, pour commencer, jalonner ce dessein.
Notre souveraineté industrielle, enfin. Condition essentielle d’un succès de nos armes, nous discernons sans peine aujourd’hui combien notre modèle industriel doit lui aussi entrer dans un nouveau cycle. Depuis 20 ans, nos industries sont sur le modèle de notre armée : complet mais échantillonnaire. Nous savons presque tout faire, mais lentement. Le temps est révolu de l’industrie bonsaï, pour entrer dans celui d’une industrie chêne de pleine terre. C’est pourquoi je propose que soit établi un cadre légal offrant la possibilité d’embauches de jeunes sans charges sociales et de repousser le départ en retraite d’autant de cadres, ingénieurs, compagnons que nécessaire pour parvenir à la montée en puissance de l’outil industriel.
Ce cadre légal serait complété par l’émergence d’abord d’une politique de démonstrateurs, afin de permettre à nos champions industriels d’acquérir des compétences : hélicoptère Racer, futur hélicoptère très lourd, drone de combat embarqué, drone spatial, blindé à propulsion intégralement électrique…
Quelques sujets méritent également une attention soutenue, afin de répondre à des impasses consenties pendant le relatif confort du cycle stratégique précédent : ainsi le développement d’un Rafale de guerre électronique offensive, embarqué, possède un intérêt opérationnel comme industriel incontestable. La création d’une filière autonome de production de munitions de petit calibre, maintes fois évoquée, maintes fois repoussée, me semble, à l’aune de l’affaire ukrainienne, une nécessité comme l’est la commande massive de munitions plus complexes.

Député de l’Eure pendant cinq ans, j’ai eu à cœur de ne pas fréquenter que les cercles parisiens mais bien de me rendre aussi souvent qu’il m’était possible auprès de ceux qui servent sous l’uniforme. Au cours de mes déplacements, j’ai rencontré des hommes et des femmes de grande qualité. Ici, une ingénieure atomicienne, officier aux sous-marins, première femme à avoir accompli quatre patrouilles opérationnelles de dissuasion. Là, un marin barbu, jonglant avec talent entre le commandement de son navire et les félins qu’il lui faut transporter à chaque déménagement. Une jeune femme issue de Sciences-Po, enfin, préférant avec sérénité et courage la carrière militaire aux sirènes des entreprises du CAC 40 dont son parcours lui aurait pourtant ouvert grandes les portes, qui s’endort avec simplicité dans son hélicoptère de manœuvre volant au-dessus de l’Orient compliqué.
C’est pour eux et leurs camarades que nous devons avoir le courage politique de suivre la demande du président de la République de revoir la LPM à l’aune des enseignements de l’Ukraine. Je serai, dans ce dessein, au soutien du ministre. Cette révision et les quelques idées que j’ai ici développé, pourraient constituer, pour la nouvelle Assemblée, peut-être le seul sujet d’union nationale.
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