Ukraine, inflation, pénuries… : les fronts se multiplient dans les usines – Les Échos

Chez les industriels, la pression est de plus en plus grande. Entre la flambée des prix de l'énergie, les tensions sur l'approvisionnement en matières premières, les pénuries de certains composants, ou encore la hausse des salaires… les difficultés s'accumulent. Tour d'horizon.
Par Enrique Moreira
Le sort s'acharne sur les industriels. Après la pandémie de Covid-19 qui a ébranlé l'économie mondiale pendant près de deux ans, la guerre en Ukraine depuis le 24 février dernier revient mettre la pression sur les prix de l'énergie, la logistique ou encore les matières premières. S'ajoute à cela la gestion de l'inflation et de la revalorisation des salaires. Tour d'horizon non exhaustif.
Les prix de l'énergie ont explosé sur les quatre derniers mois de 2021. Ils ont atteint leur paroxysme en décembre dernier, quand le gaz coûtait 180 euros du mégawattheure (€/MWh), alors qu'il s'échangeait six mois plus tôt juste au-dessus de 20 €/MWh. Le mouvement a entraîné l'électricité, dont le prix est indexé sur celui du gaz, vers des hauteurs jamais atteintes de plus de 400 €/MWh. Afin d'alléger la facture énergétique des industriels , comme des particuliers, le gouvernement a mis en place différentes mesures (blocage des prix du gaz, augmentation du volume d'Arenh, chèque énergie…) en attendant que les tarifs retombent. Malheureusement, les prix pourraient bien rester très hauts en 2022.
Les tensions avec la Russie, liées à la guerre en Ukraine, ont fait flamber le prix du baril de brent installé désormais au-dessus des 100 dollars. Si le cours du gaz a, pour sa part, légèrement reculé, il reste très haut (autour de 100 €/MWh) et le flou demeure autour de l'avenir du gaz russe en Europe. Les tarifs de l'électricité se maintiennent aujourd'hui à des hauteurs peu soutenables, aux alentours de 174 €/MWh.
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La facture des matières premières gonfle sérieusement dans les usines depuis le déclenchement des hostilités en Ukraine, qui fait également craindre des pénuries.
Les sanctions européennes contre Moscou font, par exemple, dérailler le marché du nickel, utilisé entre autres dans la fabrication des batteries électriques et dont la Russie est le premier producteur au monde. En une seule nuit, à la mi-mars, la tonne de nickel frappée aussi par des phénomènes de spéculation est passée de 30.000 à 100.000 dollars.
Le palladium, utilisé dans les catalyseurs des voitures à essence et la fabrication de semi-conducteurs, doit trouver de nouvelles routes après l'interdiction faite aux avions russes de pénétrer dans l'espace aérien européen, alors que la Russie représente aujourd'hui plus de 40 % de la production mondiale. Enfin, Moscou fournit 50 % du titane consommé par l'industrie aéronautique européenne et pourrait à tout moment décider de ne plus approvisionner Airbus et Boeing.
Il ne faut pas oublier non plus les pics de l'acier (prix doublé depuis l'été dernier) et de l'aluminium . Ce dernier a vu ses cours flamber. La production de ce métal est très gourmande en électron, au point de se voir donner le surnom « d'électricité solide ». Son cours avoisine aujourd'hui les 3.500 dollars la tonne, contre un peu moins de 2.000 il y a un an.
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Qu'il s'agisse du gazole pour les camions, du kérosène pour les avions, du fuel à faible teneur en soufre (VLSFO) pour les porte-conteneurs, et même de l'électricité servant au génie climatique des entrepôts, tout le secteur du transport-logistique connaît une envolée sans précédent de ses coûts énergétiques. Avec son lot d'incertitudes sur la possibilité de répercuter ou non ces hausses sur les clients. L'élasticité prix va vite trouver ses limites : transporter pour des hypermarchés depuis la Chine des meubles de jardin en PVC à bas tarif dans un conteneur loué au prix fort (12.000 à 15.000 dollars) n'a plus beaucoup de sens économique.
D'autant que les armateurs appliquent partout des surcharges au titre du carburant (Bunker Adjustment Factor), qui alourdissent sévèrement la note, dans un contexte où personne ne peut prédire la durée du conflit russo-ukrainien. En aérien, les tarifs montent car plusieurs compagnies russes actives sur le secteur ont arrêté leurs offres, et les compagnies restantes subissent des temps de vol nettement allongés vers l'Asie, avec un kérosène très cher. Quant au transport routier, le gouvernement a prévu des aides pour compenser la poussée du prix du gazole, mais les professionnels, dont beaucoup de PME aux faibles marges, estiment qu'ils sont toujours perdants.
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Les industriels vont devoir également digérer la revalorisation des salaires liée au retour de l'inflation, la pénurie de main-d'oeuvre en cours dans certains métiers d'usinage ne permettant pas de rester immobile. Chez Airbus, la direction vient ainsi d'accepter la plus forte hausse de salaire depuis vingt ans , avec +6,8 % en 24 mois. Chez les routiers, la grille salariale sera augmentée de 5 % en février, puis à nouveau de 1 % le 1er mai. Dans l'automobile, le mécontentement commence à gagner les usines françaises où on reproche à la proposition du patronat de ne pas couvrir la remontée de l'inflation (+2,8 % l'an dernier).
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Quand ce ne sont pas les microcontrôleurs, ce sont les puces analogiques qui manquent. Que ce soit à cause d'un regain de cas de Covid-19 en Asie où ces semi-conducteurs sont fabriqués – Taïwan, la Corée du Sud, le Japon, la Chine et les Etats-Unis étant dans l'ordre les principaux pays producteurs – ou à cause de la guerre en Ukraine. Cette dernière « fournit aujourd'hui près de 70 % de la demande mondiale de néon », rappelle le bureau d'études taïwanais TrendForce. Pour l'heure, les fabricants de microprocesseurs ont des réserves de gaz mais celles-ci pourraient s'épuiser si le conflit venait à s'éterniser.
La situation a des conséquences dramatiques sur certaines filières, à commencer par l'automobile. La production de voitures est régie depuis plusieurs trimestres par le stock de puces… Et la crise va perdurer. « Les capacités de production des puces analogiques devraient augmenter, mais il est peu probable que cela soit suffisant pour répondre à l'augmentation de la demande de l'automobile », estime le cabinet d'analystes IHS Markit. En conséquence, l'offre pourrait se resserrer à nouveau d'ici à « la fin de 2023 ».
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Poussée par l'explosion de l'e-commerce et de la livraison à domicile, l'industrie papetière française, et notamment les spécialistes de l'emballage, tourne à plein régime . Forte consommatrice de gaz et d'électricité, elle n'échappe pas toutefois à la hausse des coûts de l'énergie. Ce qui se ressent sur le prix des produits livrés aux industriels…
« Le prix des emballages pour l'alimentaire, par exemple, a progressé de 20 à 30 % en moyenne l'an dernier », détaille Paul-Antoine Lacour, délégué général du syndicat professionnel Copacel. Le papier graphique (papier journal, ramette A4…) affiche même des hausses allant jusqu'à 80 % en 2021. « De quoi accélérer la transition vers le numérique de certaines industries, comme les médias », déplore le président du syndicat, Philippe d'Adhémar.
Le prix des emballages pourrait encore grimper avec le cours de l'amidon, produit à partir de céréales et notamment du blé venu d'Ukraine. L'amidon pèse pour 10 % dans les coûts de fabrication des cartons et son prix a déjà doublé en France – de 300 euros à 700 euros la tonne.
Enrique Moreira
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