Toutes voiles dehors, la Route du Rhum confirme l'engouement pour la course au large – La Croix

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Les 138 concurrents de la prestigieuse transatlantique lèveront finalement l’encre de Saint-Malo mercredi 9 novembre, à 14h15, dans des conditions plus clémentes que le départ initialement prévu dimanche 6 novembre. La participation record à cette 12e édition révèle la frénésie que connaît depuis deux ans le monde de la course au large.
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Toutes voiles dehors, la Route du Rhum confirme l’engouement pour la course au large
La Route du Rhum 2022
Vincent LEFAI, Jean-Michel CORNU / AFP
Pendant deux semaines, la foule s’est pressée à Saint-Malo pour observer les bateaux prêts à se lancer dans la 12e édition de la Route du Rhum.
Joël Le Gall/Ouest France/PhotoPQR/MaxPPP
Saint-Malo, ville occupée. Pas moins de 138 pirates ont pris d’assaut la cité corsaire pour cette Route du Rhum 2022 – un record –, et le rassemblement de tous leurs bateaux attire une foule immense autour des bassins qui affichent quasiment complet à deux pas des remparts.
Sur les quais, même à sept jours du départ de la transatlantique prévu dimanche 6 novembre, avant d’être décalé au mercredi 9 pour cause de météo instable, impossible parfois d’avancer, surtout du côté des Ultimes, les multicoques géants repérables de loin avec leurs mats de 35 m. Qu’un des huit skippeurs engagés dans cette catégorie phare assure une dédicace sur le stand de son sponsor, et c’est l’embolie assurée. Instants figés, symbole du succès que pousse toutes voiles dehors l’univers de la course au large.
La pandémie en 2020 avait pourtant miné les réflexions que partageaient les navigateurs. « On s’inquiétait beaucoup du monde d’après, avec une économie qu’on imaginait vraiment en berne, se souvient Jérémie Beyou, le skippeur de Charal 2 dans la classe des Imoca, les monocoques construits pour le Vendée Globe, le tour du monde en solitaire. Et puis à l’automne 2020, le Vendée Globe est bien parti, balayant bientôt toutes les craintes. Cette épreuve a fait tilt dans la tête de tout le monde. » Bouffée d’oxygène après les confinements, la course est tombée à pic pour rassasier les envies d’ailleurs, d’autant que son scénario n’a pas lésiné sur les rebondissements.
Les échecs précoces de certains marins (Jérémie Beyou, Samantha Davies) décidant tout de même d’achever leur circumnavigation, le sauvetage inespéré de Kevin Escoffier par un Jean Le Cam dérouté au milieu de l’océan Indien, la victoire inattendue de Yannick Bestaven, troisième mais reclassé au sommet grâce à un bonus temps, « tout a contribué à démontrer que ce sport peut avoir un sens au-delà de la performance, explique la skippeuse Samantha Davies. La couverture médiatique a été énorme, et le public très réceptif aux belles histoires que nous avons racontées. Mes partenaires principaux ont donc décidé de repartir sur une autre aventure, avec la construction d’un nouveau bateau pour le prochain Vendée Globe en 2024 et que j’espère apprivoiser durant cette transat ».
La Britannique n’est pas la seule à bénéficier d’une nouvelle monture. Dans sa catégorie (Imoca), 7 des 37 engagés sur la Route du Rhum profitent de bateaux neufs. Du côté des Class40, monocoques plus modestes, les constructions sont légion et concernent près de la moitié de la flotte (26 sur 55 engagés).
« Sur la précédente édition, il n’y avait que six nouveaux Class40 ! souligne Yoann Richomme, vainqueur de cette catégorie en 2018. On voit certains sponsors arriver sur la course au large comme ces gens qui après le Covid ont décidé de changer de métier ou d’orientation. L’engouement est tel que c’est même très difficile de trouver des créneaux de construction sur les chantiers. »
Le skippeur varois fait d’ailleurs coup double : il a convaincu son partenaire Paprec Arkea d’investir dans un Class40 pour cette Route du Rhum, en attendant la mise à l’eau d’un Imoca en janvier prochain pour le futur Vendée Globe !
La Route du Rhum 2022 / Vincent LEFAI, Jean-Michel CORNU / AFP

« Le marché se porte bien, à tel point qu’il devient très compliqué de dénicher de la main-d’œuvre qualifiée et que nous avons parfois besoin de faire appel à des gens venant d’Espagne et d’Angleterre », assure Yannick Bestaven. Le gagnant du Vendée Globe 2020 va lui aussi découvrir un nouvel Imoca sur la transat. Son partenaire, Maître Coq, est engagé dans la voile depuis douze ans, mais a cette fois sauté le pas en construisant son premier bateau. Comme les autres, le sponsor reste discret sur le coût de construction, et évoque juste un budget de fonctionnement en hausse de 20 %.
« En termes d’image, la voile est un investissement vraiment intéressant, et en plus, il existe un vrai fair-play dans cet univers : on ne se chasse pas les skippeurs, on ne fait pas la course au plus gros budget à tous crins », justifie Roland Tonarelli, directeur général de Maître Coq.
La mise peut de fait paraître assez raisonnable. Bien sûr, la facture tourne autour des 15 millions d’euros pour bâtir un Ultime, mais elle est deux fois moindre pour un Imoca, et encore dix fois moindre (autour de 750 000 €) pour un Class40 qui ne peut être pourvu de foils – ces ailerons qui permettent au bateau de « voler » au-dessus des vagues – et dispose d’équipements limités.
Les budgets de fonctionnement sont cependant à la hausse, car les équipes se professionnalisent à vitesse grand V ces dernières années, comptant une vingtaine de personnes au moins dans les écuries les plus ambitieuses. Écurie n’est d’ailleurs pas un vain mot : la comparaison avec la Formule 1 est souvent convoquée. « Au moins dans l’esprit, car l’enveloppe globale reste à des années-lumière de ce qui se voit dans d’autres sports », commente Jérémie Beyou.
Cette frénésie de construction sera-t-elle durable ? « Attention à ne pas être victime de notre succès, prévient Franck Cammas, vainqueur de la Route du Rhum 2010 et skippeur remplaçant dans l’équipe Charal 2 cette année. Beaucoup de projets, c’est aussi un embouteillage et tout le monde ne pourra peut-être pas profiter de la visibilité escomptée. D’où l’intérêt d’avoir des projets qui ne sont pas seulement axés sur une course, avec des bateaux qui s’inscrivent sur plusieurs épreuves. » Ainsi plusieurs Imoca enchaîneront-ils la Route du Rhum et l’Ocean Race, course autour du monde en équipage et avec escales (ex-Whitbread) qui doit larguer les amarres dès le 15 janvier 2023 d’Alicante (Espagne).
Rares sont cependant les manifestations à assurer autant de retombées que la Route du Rhum, événement qui, revers de la médaille, commence à faire grincer quelques dents à l’heure d’une sobriété réclamée. Début octobre, une tribune libre publiée par le journal L’Équipe (« Notre sport magnifique doit changer ») et signée par quelques pointures de la discipline (Francis Joyon, vainqueur de la Route du Rhum en 2018, François Gabart, recordman du tour du monde en solitaire ou Isabelle Autissier, cofondatrice de la classe Imoca et première femme à avoir bouclé, en 1991, une circumnavigation en compétition) a fait du bruit dans Landerneau.
C’est un peu le paradoxe nouveau de la voile : sport nature à propulsion forcément écologique, mais avec des bateaux dont la construction affiche un bilan carbone aussi contestable que le gigantisme de certaines manifestations. « Il est évident que la question de notre modèle se pose, car il n’est pas forcément viable, admet la Suissesse Justine Mettraux, skippeuse de l’Imoca Teamwork, une des sept femmes engagées sur la transat. Des actions sont déjà entreprises, mais sans doute devrons-nous accélérer en la matière ». Et gonfler ces voiles-là, aussi.

Ultimes. Ces géants des mers, trimarans de 32 m, sont les plus rapides de la flotte. La classe compte huit engagés, qui peuvent battre le record de la course établi par Francis Joyon en 2018 avec une traversée en sept jours, quatorze heures et vingt et une minutes.
Ocean Fifty. Ce sont des trimarans de 15,24 m de long et de large. La classe, rebaptisée en 2021 (ex-Multi50), abrite huit concurrents.
Imoca. Ce sont des monocoques de 60 pieds (18,28 m) construits pour courir le Vendée Globe. 37 marins seront à la bagarre cette année dans cette classe.
Class40. Ce sont des monocoques de 40 pieds (12,18 m) qui ont beaucoup d’adeptes puisque pas moins de 55 marins s’alignent cette année.
Rhum Multi et Rhum Mono. Cette classe se scinde en deux catégories, multicoques et monocoques, accueillant des bateaux ne rentrant pas dans les autres classes, et permettant ainsi à des amateurs de participer. Ils seront 16 en multi et 14 en mono.
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