Thomas Ebélé (SloWeAre): "L'engouement pour la mode … – FashionNetwork.com FR

Alors que s’ouvre la COP27 en Egypte, du 6 au 18 novembre, Thomas Ebélé, co-fondateur du label de mode éthique et éco-responsable SloWeAre, et co-auteur du guide “La face cachée des étiquettes”, déplore le manque d’action et de volonté politique pour réduire l’empreinte carbone de l’industrie de la mode, qui s’élèverait à 1,2 milliard de tonnes de CO2, soit environ 2% des émissions de gaz à effet de serre mondiales.


La COP27 réunit les plus grandes nations pour accélérer la lutte contre le réchauffement climatique. L’agriculture, l’alimentation, l’énergie, ou encore la science, comptent parmi les thématiques abordées, mais la mode figure parmi les grands absents. Comment expliquer cela ?

Thomas Ebélé : Depuis l’Accord de Paris en 2015, le sujet de la mode est un peu passé au second plan. Certaines résolutions ont été élargies ou retravaillées lors des COP qui ont suivi, mais globalement il n’y a rien eu de neuf. Quand on regarde les thèmes qui vont être traités à la COP27, que ce soit l’agriculture ou l’énergie, par exemple, on s’aperçoit qu’ils sont tous, d’une façon ou d’une autre, liés à la mode, mais sans pour autant que le sujet soit abordé directement. La mode ne sera pas un sujet majeur, mais un sujet qui va être traité de manière transversale.
A fortiori, l’industrie de la mode ne se voit imposer aucune contrainte particulière – ou presque alors qu’elle contribue largement aux émissions de C02…

TE : C’est effectivement un problème. On a beaucoup parlé du Fashion Pact (une série d’engagements en matière d’écologie signés par des entreprises de la mode et du textile, ndlr) alors qu’il ne s’agit que de trois domaines d’action qui étaient déjà dans l’Accord de Paris, à savoir préserver les océans, respecter la biodiversité, et limiter l’impact climatique. Tant qu’il n’y aura pas de contraintes dans la mode, les lignes ne bougeront pas. Est-ce qu’une COP a réellement le pouvoir de changer les choses ? Elle permet de mettre les sujets sur la table, mais quels sont ses moyens d’action ? On voit bien que certaines choses, pourtant basiques, ne changent pas, comme le recours aux pesticides. Et tout ça, selon moi, c’est avant tout un manque de volonté politique… Qui va contraindre des groupes ultra globalisés ou des nouveaux acteurs comme Shein sur lesquels on ne peut pas avoir la main ? Pour le moment, hormis sensibiliser les consommateurs, les moyens d’action sont limités, et c’est pour cela que l’on s’y attèle au quotidien.

L’industrie de la mode n’a-t-elle pas – malgré tout – évolué depuis le lancement du label SloWeAre en 2017 ?

TE : Bien sûr que certaines choses ont évolué. D’un point de vue sociétal, la mode éco-responsable était plutôt connotée négativement jusqu’en 2017, et cela a considérablement changé. Il y a eu une première prise de conscience à ce moment-là, avec la découverte pour beaucoup des nombreux drames et scandales qui ont touché l’industrie textile, à l’image de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, et un boom des marques, start-up, ou personnes qui ont commencé à porter des projets de mode responsable.

La deuxième prise de conscience s’est faite avec la pandémie de Covid-19, et ce dès le premier confinement, avec une explosion du trafic et des ventes sur les plateformes des marques de mode éco-responsable. C’est une période au cours de laquelle les gens ont pris le temps de voir, de se renseigner, de mieux comprendre, et de s’intéresser à l’importance de ce changement… Mais l’engouement est retombé aussi vite qu’il est apparu. Même s’ils ont pris conscience du problème, les consommateurs sont rapidement revenus à leurs habitudes. Le signal a toutefois été entendu et compris par les marques conventionnelles, qui ont aujourd’hui entrepris des actions RSE ou en lien avec le développement durable, ou tout du moins l’affichent sur leur site web ; ce qui a contribué malheureusement à rendre moins visible l’offre réellement responsable.

On voit émerger de plus en plus de labels et de collectifs qui s’engagent à faire bouger les lignes, mais est-ce suffisant à l’heure où la fast-fashion ne cesse de gagner du terrain ?

TE : Chaque collectif, et marque engagée, va porter des valeurs qui font partie d’un écosystème, et on voit quand même qu’il y a aujourd’hui une relocalisation qui se forme. Il y a un marché, une appétence, un vrai modèle de transformation. Les marques, même celles de fast-fashion, en ont pris conscience, à l’instar de H&M qui propose des bornes de collecte, du recyclage, ou encore des services de réparation. Ces marques ont compris qu’il faut aller vers l’économie de la fonctionnalité, et qu’elles allaient à terme vendre moins de produits, et plus de services.

L’inflation peut-elle stopper net cet engouement pour une mode plus durable ?

TE : C’est déjà le cas, et ce depuis plusieurs mois. On apprend presque tous les jours qu’une marque de mode éco-responsable disparait, que ce soit en raison de la hausse des coûts des matières premières, de la baisse des ventes, ou autres. Depuis la rentrée, c’est très compliqué. Ceci dit, c’est très hétéroclite car, dans le même temps, il y a des marques qui ne se sont jamais aussi bien portées… Ce sont généralement celles qui ont trouvé leur public, leur niche, qui restent fidèles à leurs valeurs, et qui prennent le temps de grandir, de se développer, sans vouloir aller trop vite. Finalement, les marques qui fonctionnent le mieux sont celles qui ont des ambitions mesurées.

“Nous sommes en train de travailler sur un référentiel pour les boutiques responsables”

Seconde main, surcyclage, marques éthiques, matières responsables… On a l’impression d’avoir fait un pas de géant en quelques années seulement, mais les chiffres montrent une hausse de la production de vêtements, et une part de matières dites alternatives dérisoire par rapport à celles qui polluent le plus. Les objectifs fixés dans le cadre de l’Accord de Paris sont-ils vraiment réalisables ?

TE : Je ne vois pas comment ils pourraient l’être… Sans mesures concrètes, les choses ne changeront pas. Ce qui m’embête le plus – et on le voit aujourd’hui avec l’incitation à se chauffer à 19 °C – c’est qu’on prend le consommateur en étau entre le ‘il faut’ et ‘ce qu’on lui permet de faire’. Il y a aujourd’hui une politique semi-incitative, mais il faut une vraie politique incitative, d’accompagnement, pour faire bouger les lignes. Les collectifs, voire les entreprises, ne sont pas suffisamment soutenus, ni encouragés. Il faut impérativement mettre en avant les acteurs de solution.

Pour répondre plus concrètement, la production mondiale de fibres continue effectivement d’augmenter, tout comme la production mondiale de vêtements, donc il va être compliqué à mon sens d’atteindre ces objectifs. Encore une fois, il faut des mesures concrètes, ainsi que des investissements, notamment en matière de recyclage ou de nouveaux matériaux. Il faut sortir du pétrole, arrêter de produire des matières synthétiques, et intégrer des matières naturelles ou artificielles responsables, que l’on va pouvoir mélanger avec des fibres déjà existantes, quand c’est possible, pour des vêtements techniques, par exemple. Il faut une période de transition où on va faire du mélange de fibres, pour limiter l’impact sur la nature des fibres polluantes qui existent déjà.

En 2023, l’affichage environnemental sera obligatoire pour le secteur du textile. Est-ce que cela peut changer la donne ?

TE : Je ne pense pas, non. Cela va apporter une forme d’information aux consommateurs, mais il faut savoir que tous les acteurs ne seront pas obligés de le mettre en place. Seuls les gros émetteurs, les plus grosses marques, devront se prêter à cette exigence, dans un premier temps, mais les plus petits acteurs ne seront pas obligés, ce sera à leur bon vouloir. D’autant plus qu’à ce jour, les méthodologies ne sont pas arrêtées… Aujourd’hui, nous n’avons pas de bases de données publiques suffisamment alimentées avec des indicateurs fiables pour faire des vrais bilans carbone. Ce sont des cabinets qui les font, c’est à leur bon vouloir, et cela coûte très cher. Il n’y a pas grand-monde qui est aujourd’hui prêt à investir de l’argent pour avoir les données les plus fiables, donc on se repose sur les bases de données publiques qui elles sont plutôt obsolètes, et qui ne couvrent pas toutes les méthodologies. Par exemple, les mêmes fibres de coton qui arrivent chez un filateur n’auront pas le même bilan carbone, en fonction du retordage du fil et de la ligne de production utilisée. Il peut même passer du simple au double, c’est dire ! Cela dépend des machines, des solvants, de l’énergie… Il y a beaucoup d’éléments qui entrent en compte, et cela complique forcément les choses.

Faut-il aller plus loin en matière de législation pour faire bouger les lignes ?

TE : Tant qu’on laissera rentrer des produits Shein envoyés sous blister plastique directement aux consommateurs, les lignes ne bougeront pas. On peut aujourd’hui commander ce type de vêtements très rapidement, sans parler des prix, et les recevoir chez soi, et puis si ça ne va pas, ou ne plaît pas, on les jette. C’est contre ça qu’il faut lutter.

Vous avez fondé SloWeAre, puis publié un ouvrage pour permettre aux consommateurs de faire des choix plus éclairés. Quelle est la prochaine étape ?

TE : Nous sommes en train de travailler sur un référentiel pour les boutiques responsables, car il est important de mettre en avant les acteurs qui mettent les produits à disposition. Le confort d’acheter depuis son canapé, c’est bien, mais il y a une dimension qui est essentielle dans la vente, c’est l’essayage des vêtements. Cela permet d’éviter, ou tout du moins de réduire, les invendus, le gâchis, et les retours. Cela peut paraître dépassé aujourd’hui, ‘à l’ancienne’, mais c’est primordial. Et cela permet en plus d’avoir un temps d’échange avec les vendeurs en magasin qui vont pouvoir délivrer des informations sur le produit, parler de son histoire, et donner des conseils. Il y a des boutiques qui ont cette philosophie, et ça nous tient à coeur de pouvoir les mettre en avant à travers ce futur référentiel.

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