Splendeurs et misères du RER B : les raisons d'un malaise français – L'Express

Enfer des passagers, la ligne B du RER symbolise malgré lui une certaine idée de la France. Voyage, au-delà des clichés.
Alors qu'Emmanuel Macron souhaite développer un équivalent du RER francilien dans dix métropoles françaises, retour sur l'histoire contrasté du RER B.
afp.com/BERTRAND GUAY
Pour la décrire, il faudrait inventer une couleur : quelque chose comme bleu cauchemar. La ligne B du RER détient en effet un triste record : elle est la moins ponctuelle de l’année 2021, selon le classement d’Ile-de-France Mobilités, l’établissement en charge du réseau francilien. Une statistique qui ne surprendra pas ses voyageurs, confrontés depuis des années à des perturbations quasiment quotidiennes. Avec des conséquences pénibles. Simon, jeune professeur de lettres, se souvient : « Quand j’enseignais à Villepinte, il y a quelques mois, j’ai manqué beaucoup d’heures de cours à cause des retards ». 
« Franchement, je sature…, lui fait écho Abou, originaire du Blanc-Mesnil. Lors de mes études à Paris, puis quand j’ai commencé à y travailler, j’étais souvent en retard, avec des trajets de plus de 1h30 ». Sur Twitter, où les défaillances du « B » sont devenues un running gag, on ne compte plus les sarcasmes, parfois drolatiques, de voyageurs excédés. Il faut dire que la fameuse ligne bleue, qui relie le nord et le sud de l’Ile-de-France, de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle (Seine-Saint-Denis) à la vallée de Chevreuse (Yvelines), est la deuxième plus fréquentée d’Europe et s’étend sur 80 kilomètres.
Mais si le RER B se retrouve au centre des polémiques, ce n’est pas seulement à cause de ses lenteurs. En septembre 2021, Eric Zemmour, alors candidat putatif à l’élection présidentielle, la prend comme illustration de son concept de « grand remplacement ». Au ministre de l’Economie Bruno Le Maire, qui fustige ce « vieux fantasme français », il rétorque sur Twitter : « Je propose à Bruno Le Maire d’aller constater le fantasme dans le RER B ». Ce dernier dessert au Nord plusieurs villes de Seine-Saint-Denis (La Courneuve, Aubervilliers, Aulnay, Sevran…), le département le plus jeune de France métropolitaine, qui compte en 2020 70 % d’immigrés et de descendants d’immigrés (Ce grand dérangement. L’immigration en face, de Didier Leschi, Gallimard, 2020). « Il n’y a quasiment aucun Blanc, à part les touristes qui vont à Roissy ou Orly », assure Karim, professeur d’histoire-géographie originaire du 93 et grand détracteur de ce moyen de transport qu’il est contraint d’emprunter pour rendre visite à sa famille. « Le RER B, ce n’est pas vraiment black-blanc-beur, plutôt black-beur », confirme dans un éclat de rire Salomé, originaire elle aussi de Seine-Saint-Denis.
Trouble des voyageurs
Ce train si crispant est devenu le symbole d’un malaise français. Jusqu’à attirer l’attention de nos voisins, peut-être renforcée par le fait qu’il dessert deux aéroports, Roissy-Charles de Gaulle et Orly. En 2017, l’hebdomadaire britannique The Economist en fait un point d’observation privilégié des contrastes de l’agglomération parisienne, partagée entre une capitale rutilante, une périphérie verdoyante au Sud et des banlieues « minables » au Nord… Un constat confirmé en 2019, dans un entretien au Monde, par la sociologue Marie-Hélène Bacqué, auteur du livre Retour à Roissy. Un voyage sur le RER B (Seuil, 2019) : embourgeoisement de Paris, enkystement de la crise sociale, désaffiliation de certaines communes populaires.
Le RER B illustre-t-il tout particulièrement l’enclavement des banlieues, au point d’alimenter un sentiment de relégation ? « Dans certains endroits du 93, c’est la seule ligne qui permette d’accéder à Paris », rappelle Abou. Une spécificité que conteste Didier Leschi, directeur de l’Office de l’Immigration et de l’Intégration et ancien préfet délégué à l’Egalité des Chances en Seine-Saint-Denis : « La distance est davantage sociale que géographique. Est-ce que la situation est très différente sur la ligne C du R, qui va dans l’Essonne ? Le problème, c’est plus l’enfermement mental d’une partie de la jeunesse, le sentiment qu’on n’est pas à sa place quand on va au cœur de Paris. » Et puis, fait remarquer Salomé, « c’est quand même mieux d’avoir un RER que de ne pas avoir de train du tout… »
Quid des incivilités ? Simon est persuadé d’en avoir observé davantage encore que dans le métro parisien, des disputes aux appels téléphoniques indélicats. Quant à l’insécurité, impossible de la mesurer, en l’absence de données officielles spécifiques au RER B. Les statistiques justifieraient-elles la prudence de Salomé, qui, « en tant que femme juive », prenait garde ne pas à y croiser le regard d’un groupe d’hommes ?
Morceau d’histoire
Pur produit des Trente Glorieuses, le Réseau Expression Régional incarne pourtant d’abord la modernité. C’est ce que rappelle avec nostalgie un beau livre à sa gloire, L’épopée du RER, de A à B, de Fabienne Waks et Sylvie Setier (Le Cherche-Midi, 2017). Après le RER A, lancé en 1969, le RER B, inauguré en 1977, prolonge jusqu’à Châtelet-les-Halles l’ancienne Ligne de Sceaux (1846), chemin de fer reliant à l’origine la place parisienne de Denfert-Rochereau à la commune de Sceaux. L’idée, révolutionnaire pour l’époque : un métro à grand gabarit traversant la région parisienne à grande vitesse d’Est en Ouest et du Nord au Sud, et la reliant directement aux multiples quartiers de Paris.
Le raccourcissement des trajets, assurent ses promoteurs, offrira aux citadins du temps libre supplémentaire. En 1978, à l’occasion de l’ouverture de de la station Saint-Michel-Notre-Dame sur la ligne B, le Premier ministre de l’époque, Jacques Chirac, assure même, dans ce sabir technocratique dont il a tant abusé : « La commodité des déplacements est la première condition de la liberté de la vie urbaine et de son agrément. » Des propos qui ne manquent pas de sel aujourd’hui… Signe des temps : c’est désormais l’ambition écologique qui justifie l’objectif présidentiel de développer un réseau de RER dans les dix principales villes françaises, annoncé à la surprise générale il y a quelques jours.
A défaut d’offrir le confort promis, cette ligne B constitue au moins un petit morceau d’histoire. Et un kaléidoscope fascinant de l’agglomération parisienne. Il suffit d’y monter pour le constater. Dans la capitale, on s’arrête à la Cité universitaire. Un projet généreux, né des décombres de la Première Guerre mondiale, visant à accueillir des étudiants du monde entier dans des logements modèles pour favoriser l’entente entre les peuples… On passe par Saint-Michel-Notre-Dame, une station au nom de carte postale. A Saint-Denis trône le Stade de France, qui résonne encore des exploits d’une équipe « black-blanc-bleur », un soir de juillet 1998. Puis on aborde aux anciennes banlieues rouges d’Aubervilliers, Aulnay, Sevran. Et si l’on décide de rebrousser chemin pour se diriger vers le Sud, on découvre à la gare de Laplace la Maison des examens, terreur des étudiants. A Sceaux, le lycée Lakanal est célèbre pour sa touche architecturale anglaise. Enfin, la station Lozère convoque le souvenir de Charles Péguy, qui montait ici dans le train pour rejoindre à Paris le siège de sa revue, les Cahiers de la Quinzaine.
Poésie
Le RER B dissimulerait-il des charmes insoupçonnés ? On imagine tout de même mal un responsable politique assurer y vivre des « moments de grâce », comme le fit en 2013 Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate malheureuse à la mairie de Paris, au sujet du métro… D’ailleurs, sans surprise, les passagers de la ligne sont peu sensibles à ses agréments. « Ça ne fait pas rêver… Il n’y a pas beaucoup de poésie, d’évasion. On est un peu enfermé dans un ensemble de gris, de béton, de tags », déplore Salomé.
Des auteurs tentent néanmoins d’en déceler la poésie. Dès 1990, dans son livre Les Passagers du Roissy Express (Seuil), François Maspero publie un carnet de voyage autour de la ligne, illustré de photographies d’Anaïk Frantz. Au départ, ce constat : « Paris était devenu une grande surface du commerce et un Disneyland de la culture. Où était passée la vie ? En banlieue. » Il en résulte une déambulation pleine de tendresse entre les stations taguées, les barres d’immeubles de la Rose des vents, une cité d’Aulnay-sous-Bois, et les tilleuls du canal de l’Ourcq. Un livre qui exprime aussi la solitude et le désarroi de la « vraie France profonde ».
Maspero et Frantz font des émules. À l’occasion de l’élection présidentielle de 2017, la sociologue Marie-Hélène Bacqué et le photographe André Mérian décident de marcher dans leurs pas. Le but : dépasser les clichés médiatiques pour raconter la réalité de territoires injustement réduits, d’après eux, à des poncifs sur le béton, la pauvreté, l’islam et l’insécurité. Plus dépaysant encore que Les Passagers du Roissy Express, leur journal de bord ressemble à une version banlieue de L’Usage du monde, le récit de voyage culte, entre Yougoslavie et Afghanistan, de l’écrivain Nicolas Bouvier. Restaurant kurde du Val-d’Oise aux saveurs du Moyen-Orient, agriculteurs chinois cultivant la ciboulette en Seine-et-Marne, Indiens et Pakistanais côtoyant les Témoins de Jéhovah sur une place de Sevran, grandes villas de Bagneux, petite ville universitaire de Gif-sur-Yvette pourvue de pistes cyclables et de terrains de sport comme un campus américain… Il s’en dégage l’image d’une France bigarrée et multiculturelle.
Perte d’espoir
Loin des pages des livres, la galère des voyageurs franciliens, elle, risque de durer. Ile-de-France Mobilités guette la refonte du système de signalisation et la mise en place de nouveaux trains plus modernes et « capacitaires », prévue pour 2025. Et espère beaucoup, pour désengorger le RER, de la création de quatre nouvelles lignes de métro, en 2030. Du côté d’Aéroports de Paris (ADP), où on admet que les difficultés du « B » affectent l’attractivité de Roissy, on se languit de l’ouverture du CDG Express (2027), qui rattachera directement l’aéroport à la gare de l’Est.
A l’image de Salomé et Abou, les passagers du RER semblent avoir perdu espoir. « Je ne le prendrai plus jamais, assure la première, désormais installée dans la capitale. Je préfère encore payer un taxi trois fois son prix… ». Abou, lui, attend avec impatience d’acheter une moto. « Sur le RER B, j’ai trop souffert… », confie-t-il. Parions que ligne B continuera longtemps à hanter leurs mauvais rêves.
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