Russie, Chine : comment les patrons français se préparent à la … – La Tribune.fr

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Cet été, Carlos Tavares, le directeur général du groupe Stellantis, ne prenait pas de pincettes pour commenter la situation du business en Chine : « Cela fait plusieurs années qu’à travers les discussions et négociations, j’ai perçu un changement de comportement de la part de nos partenaires d’affaires en Chine. La politisation du modèle d’affaires chinois est allé crescendo depuis 5 ans (…) Pour tous les acteurs occidentaux, vendre des véhicules en Chine devient de plus en plus difficile ».
Ces mots, le grand patron les a prononcés lors d’une table ronde organisée à l’occasion de la présentation des résultats semestriels de son groupe. Stellantis venait d’annoncer la fin d’une coentreprise avec un partenaire chinois qui produisait jusqu’à présent ses SUV Jeep. Les mois précédents, Tavares avait tenté de prendre le contrôle de cette filiale, pour rééquilibrer une relation jugée inégalitaire. Certaines mauvaises langues pointent l’échec de Stellantis en Chine, mais Tavares a profité de la tribune qu’on lui a donnée pour pointer les nouveaux risques géopolitiques liés aux tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis, et a taclé au passage ses concurrents : « Quand il y a des sanctions croisées entre l’Occident et des Etats non-occidentaux, les premières victimes ce sont les entreprises occidentales. Nous l’avons vu en Iran ou en Russie (…) Volkswagen et GM sont très présents là-bas et je ne voudrais pas être à leur place. Je préfère me mettre à l’abri. Nous sommes une entreprise occidentale et s’il y a des sanctions croisées il ne faut pas que je me fasse prendre les doigts dans la porte ».
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Quel retournement de situation ! La Chine, vue avant la crise du Covid-19 comme un véritable eldorado, est désormais regardée avec méfiance et même crainte. Pour les grandes entreprises occidentales, l’ex-empire du Milieu n’apparaît plus comme la solution à tous leurs problèmes. Le géant asiatique est plutôt perçu désormais comme une cause potentielle de risques futurs. Quelques semaines plus tard, à l’automne, Tavares persiste et signe en mettant fin à une autre coentreprise, autrement plus symbolique, celle que Citroën avait constituée en 1992 avec le géant Dongfeng à… Wuhan, la ville d’origine du coronavirus. Historiquement, Peugeot était d’ailleurs l’un des premiers groupes industriels occidentaux à signer un accord industriel en Chine. C’était en 1985. Et il s’agissait alors de produire des 504 et des 505 à Canton. Une autre époque…
Aujourd’hui, c’est l’heure du divorce. Lors du Mondial de l’auto en octobre, Tavares n’a pas hésité à se faire une nouvelle fois cinglant à l’égard du géant asiatique : « Nous n’avons pas besoin d’usine en Chine », déclare-t-il alors à la presse. « Dans un monde où la géopolitique se tend entre la Chine et le reste du monde, il n’est pas indispensable de créer une vulnérabilité en ayant des activités de manufacturing en Chine ».
Quelques mois plus tôt, la guerre en Ukraine avait déjà sonné le glas d’une certaine forme de globalisation, celle que l’Occident avait promu depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, d’abord à grand coup de sommets internationaux sur le commerce des marchandises, puis à travers la création de l’OMC en 1995 centrée sur les services et l’immatériel. C’était la grande époque du libre-échange, toutes les barrières devaient sauter, pour la plus grande joie des investisseurs internationaux et des financiers. Loin d’apparaître comme une menace, la Chine devenait à bas bruit « l’atelier du monde ». En Europe, la mode était au fabless, aux entreprises sans usines. On pensait conserver facilement les activités à plus forte valeur ajoutée au sein des pays dits « développés ». La théorie des avantages comparatifs allait faire le reste. Dans le New York Times, l’économiste libéral Paul Krugman bataillait à coups de tribunes contre les conceptions du commerce international jugées rétrogrades (et pourtant visionnaires) d’Edward Luttwak, stratège et grand théoricien de la « guerre économique ».
Avec la pandémie de Covid-19, la prise de conscience d’une Europe devenue dépendante des délocalisations industrielles a été brutale. Avec l’Ukraine, le retour de la guerre au cœur de l’Europe bouleverse dans l’urgence les visions du monde des décideurs politiques comme économiques. « L’invasion en Ukraine met fin à la mondialisation que nous avons connue au cours des trente dernières années », ose Larry Fink, PDG de BlackRock, la plus grande société de gestion d’actifs dans le monde. « La mondialisation heureuse, c’est terminé », renchérit en France Geoffroy Roux de Bézieux, le patron du Medef.
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Les uns après les autres, les grands groupes français annoncent se désengager de Russie. C’est Renault qui ouvrit le bal en décidant de partir de Russie alors que sa participation dans le russe Avtozaz, et ses 45 000 salariés, constituait un élément central de sa stratégie. Certes, l’accord conclu prévoit une « option de rachat » pour le groupe automobile dans les six prochaines années, mais certains observateurs restent dubitatifs : « C’est incroyable cette décision de Renault. Les usines qu’il possédait en Russie étaient très précieuses, et du jour au lendemain, ils ont décidé de partir. Ils ont réagi trop vite, dans l’émotion. Ils ont lâché en mode panique », estime un consultant en intelligence économique qui tient à conserver l’anonymat. Et d’ajouter : « D’un autre côté, au regard du contexte de la guerre contre l’Ukraine, rester en Russie était un risque en termes d’image. Quand vous êtes interpellé par Zelensky, derrière, la com’ est compliquée ». Lors de son discours devant les parlementaires français, le 23 mars dernier, Volodymyr Zelensky avait en effet tenu des propos très durs contre les entreprises françaises encore en Russie, les accusant de « parrainer la machine militaire russe ».
Le groupe Auchan s’est ainsi résolu à interrompre ses activités quelques jours après ce discours, comme la Société Générale au printemps ou Atos en septembre. De son côté, TotalEnergies a annoncé suspendre ses investissements en attendant de pouvoir vendre ses actions dans Novatek. Selon nos informations, plusieurs grands groupes ont ainsi demandé conseil auprès de l’homme d’affaires Jean-Pierre Thomas (ancien « Monsieur Russie » de Nicolas Sarkozy, devenu président de Rusal, le numéro 2 mondial de l’aluminium), notamment pour monter des portages provisoires de leurs activités en Russie avec des entreprises locales avec des clauses de retour leur permettant éventuellement de revenir dans le pays une fois la guerre terminée. Selon un décompte réalisé par des universitaires américains de Yale, 25 grandes entreprises françaises ont décidé de rester en Russie sur environ 75 répertoriées comme présentes avant le conflit.
À l’Elysée, une réunion a été organisée peu de temps après la décision de Renault pour faire le point sur certains groupes comme le leader mondial de la construction Vinci ou Veolia qui a décidé de rester en Russie sur le marché porteur du traitement des déchets, ou sur certains secteurs stratégiques comme l’industrie nucléaire française qui continue de collaborer avec le géant Rosatom. Les enjeux économiques sont considérables : avant la guerre, la France était le premier employeur étranger en Russie avec 700 filiales dont celles de 35 groupes du CAC 40. Interrogé aujourd’hui par La Tribune, le groupe Renault préfère nous renvoyer au communiqué de presse succinct qui avait accompagné en mars son départ de Russie. Comme d’autres groupes du CAC 40 questionnés sur les « nouveaux risques géopolitiques », la priorité est de faire profil bas.
Plus globalement, sur la question de la nécessaire diversification des chaînes d’approvisionnement, Renault, qui subit comme les autres groupes automobiles les tensions internationales sur le marché électronique, explique à la Tribune « Sur les semi-conducteurs, nous avons été et sommes touchés par la crise comme l’ensemble de l’industrie automobile et globale avec notamment des arrêts/perturbations dans nos outils de production. Afin de gérer au mieux cette situation, nous avons un suivi et une réunion de gestion de crise quotidienne pour surveiller et gérer l’évolution de la situation de la production, notamment avec une vision semaine après semaine ».
Sur cette épineuse question des chaînes d’approvisionnement, le géant du BTP Bouygues veille à toujours avoir une alternative à la Chine. Et un groupe industriel comme Saint-Gobain, comme d’autres entreprises françaises, fait aujourd’hui de l’Inde l’une de ses priorités. L’Inde comme alternative à la Chine ? La tendance pourrait se développer, mais il est encore trop tôt pour le dire. Comme lors de la survenue de la Covid-19 en 2020, l’urgence prime souvent sur la prospective. Difficile de réfléchir au monde qui vient quand bien peu d’acteurs se sont réellement préparés aux mutations en cours. Pour les acteurs économiques, il est bien difficile de concilier stratégie de long terme et court terme du marché dans cette période de basculement.
D’autant que les fronts se multiplient. La « crise » énergétique liée à la fois à la guerre en Ukraine, au marché de l’électricité européen, et à la défaillance franco-française du parc nucléaire national, accapare désormais les esprits des responsables économiques. François Asselin, président de la CPME, ne cache pas son inquiétude. Ces derniers mois, il a tiré la sonnette d’alarme auprès du gouvernement sur la situation des entreprises confrontées aux difficultés des prix de l’énergie. Dès mars, il avait écrit à Bruno Le Maire. En avril, il rencontrait Agnès Pannier-Runacher, alors ministre déléguée chargée de l’Industrie. Depuis, de nombreuses réunions ont été organisées à Bercy. En octobre, la CPME organise une conférence de presse avec trois adhérents venus montrer leurs factures. C’est qu’à la rentrée de septembre, l’inquiétude est montée d’un cran, les prix du gaz et de l’électricité (le prix de l’électricité étant indexée sur l’énergie la plus chère, le gaz) ont littéralement explosé au cours de l’été, et les dispositions initiales décidées par le gouvernement de Jean Castex un an plus tôt pour mettre en place le « bouclier énergétique » ne prennent en compte que très partiellement la situation des entreprises. Au départ, le gouvernement a fait le choix de protéger en priorité les particuliers.
Depuis, les dispositifs ont été mis en place, mais ils sont complexes à mettre en oeuvre, et les TPE et les PME/PMI ont parfois du mal à s’y retrouver dans les conditions nécessaires pour toucher les aides : « Même si les choses se sont simplifiées sur le guichet, les textes ne sont toujours pas parus sur la « garantie énergie » et en attendant, à la tête de nos entreprises, l’angoisse n’a pas baissé », nous explique ainsi fin novembre François Asselin, président de la CPME. « Il n’est pas sûr que certaines entreprises pourront se relever », s’inquiète le responsable patronal, à la tête d’une entreprise de bâtiment dans les Deux-Sèvres spécialisée dans la restauration du patrimoine. La crise de l’énergie touche particulièrement le secteur du commerce et de l’industrie. Parmi les TPE, les boulangeries sont particulièrement atteintes. Si Asselin dit que « le gouvernement est à l’écoute », il constate qu’« ils ne veulent pas rouvrir le « quoi qu’il en coûte » du fait notamment de l’état des finances publiques ».
Pour François Asselin, les mauvaises nouvelles s’accumulent en cet automne. « Au-delà de la crise énergétique, on constate un repli sur soi planétaire », alerte le président de la CPME. Le chef d’entreprise s’étonne notamment des choix faits par Berlin, qui a décidé cette automne l’instauration d’un « bouclier énergétique » à travers une enveloppe exceptionnelle d’aides et de subventions de 200 milliards d’euros, contrevenant aux règles de Bruxelles, et ce, sans aucune concertation avec les autres partenaires européens. « Au sein même de l’Union Européenne, certains se taillent la route sans se poser la question de l’unité. Il va falloir se ressaisir. L’Europe, c’est une vraie force, mais si chacun joue sa partition dans son coin, on va vers l’éclatement du marché unique. C’est une chose de se faire la guerre entre grandes zones de puissance économique, mais se faire la guerre au sein de la même zone… ». Comme Tavares, Asselin constate la fragmentation de la globalisation avec la constitution de « grandes plaques tectoniques économiques », ce qui « change la donne ». Dans ce contexte « guerrier », Asselin remarque que les entreprises françaises n’ont pas toutes les mêmes armes : « les grandes entreprises ont comme terrain de jeu la planète entière. Elles sont présentes là où le marché existe. Elles s’adapteront toujours en fonction des tensions. À la tête d’une PME, la situation est beaucoup plus complexe ».
Et si certaines multinationales ont commencé à sécuriser leurs approvisionnements en sollicitant des fournisseurs français ou européens, cette tendance lui semble « plus conjoncturelle que structurelle », et il rappelle que « les grands donneurs d’ordre seront tentés de s’organiser en fonction de l’organisation du marché. Il n’y aura pas de pitié. Ils pousseront leurs sous-traitants à délocaliser à la moindre difficulté ». C’est là où le différentiel du coût de l’énergie entre l’Union Européenne et les États-Unis peut être « redoutable » pour les entreprises.
L’instauration de l’IRA (« Inflation reduction act ») par l’administration Biden, ce vaste plan d’investissement de 337 milliards de dollars pour la transition énergétique, inquiète particulièrement François Asselin qui estime que « les grandes entreprises qui ont des sites industriels vont être tentés ou commencent à délocaliser ». Même inquiétude au MEDEF : son président, Geoffroy Roux de Bézieux, assure à La Tribune que « l’Europe doit répondre avec les mêmes armes que les États-Unis », regrettant que « les pays d’Europe du Nord, exportateurs, ont peur des conséquences juridiques », et précisant être sur « la même ligne que Trappier [le PDG de Dassault Aviation] qui parle de « préférence européenne » ». Drôle de période où grands patrons et responsables patronaux reprennent le vocabulaire que certains intellectuels critiques du capitalisme financier utilisaient depuis vingt ans comme un certain… Emmanuel Todd.
Si Roux de Bézieux minimise l’existence de tensions entre le tissu français des PME et les grands groupes, il appelle à « diversifier et à dé-risquer les chaines d’approvisionnement. Mais attention, tout n’est pas souverain, ajoute-t-il. Il faut faire attention à ne pas revenir au protectionnisme. Il ne s’agit pas de tout faire soi-même mais de s’assurer de ne pas être dépendant ». Le patron des patrons se félicite d’ailleurs d’un renforcement de la « prise de conscience » parmi les responsables économiques. Lorsqu’il a mis en place en 2018 la commission « souveraineté économique » au Medef, il se souvient que cette dernière n’était alors « pas considérée comme prioritaire » et même « exotique ».
Quatre ans plus tard, plus personne parmi les patrons ne trouve étrange d’évoquer les questions de « souveraineté ». C’est ainsi que François Asselin estime que sur « les secteurs stratégiques comme la santé ou la souveraineté alimentaire, l’État doit être stratège ». On est toutefois bien loin d’une « économie mixte » digne des nationalisations des années 1980. Entre le modèle chinois et le modèle américain, une troisième voie européenne estelle encore possible alors que les égoïsmes nationaux se multiplient ? Une chose est sûre : la Chine ne fait plus rêver les entrepreneurs français. « Avant que l’on vienne se réimplanter en Chine, il va falloir un paquet de conditions pour se rassurer, juge le président de la CPME. C’est un pays autoritaire et la qualité de vie s’écroule, c’est un problème pour nos expatriés ».
Cet enfermement croissant de l’ex-empire du Milieu, Jean-Paul Smets, PDG de Rapid Space, une société française présente en Chine qui propose des technologies de 5G privée uniques au monde, y est confronté dans son activité quotidienne : « Depuis bientôt trois ans, il est impossible d’aller en Chine dans des conditions normales », nous raconte l’entrepreneur. Ses dernières visites en Chine remontent à octobre et décembre 2019, à Wuhan et à Shanghai. Depuis, la stratégie « zéro covid » de l’État chinois l’a empêché de tenter de nouveau un voyage : « Le Covid a été mortel. Tous nos plans sont tombés à l’eau. Notre développement en Chine a été gelé. Cela nous a empêché de saisir d’énormes opportunités commerciales. Les choses faites à distance ne marchent pas en Chine. Les affaires s’y font autour d’une table. Je dispose d’un permis de séjour, mais je ne veux pas risquer de me retrouver dans un hôtel de confinement, ou pire, de me retrouver dans une ville confinée. Il y a des voyageurs qui se sont ainsi retrouvés deux mois à l’hôpital. Autant vous dire que se rendre en Chine, c’est risquer de ne pas revenir avant deux mois, et ça, je ne peux pas me le permettre ».
Résultat, si Rapid Space a conservé son activité en Chine, notamment la gestion de data center, et ses clients habituels, cette société prometteuse n’a pas pu remporter de nouveaux marchés. Mais la fermeture relative des frontières n’a pas été uniquement une difficulté pour le commerce, la recherche en a pâti également, comme le constate Jean-Paul Smets : « Nous travaillons par exemple avec un ingénieur en Russie, et il ne peut pas venir actuellement en France. Or, c’est difficile de mener des recherches à distance. La programmation nécessite en fait des rencontres physiques car les Russes ou les Chinois ont des mentalités et des visions du monde très différentes des nôtres. Autre transformation notable : les Chinois se sont peu à peu convaincus qu’ils n’avaient pas besoin de produits étrangers, qu’ils pouvaient très bien tout faire par eux-mêmes ». Pour se développer, Jean-Paul Smets mise désormais sur le reste de l’Asie, et multiplie les voyages à Bangkok, Singapour, Taïwan, et Tokyo, où il dispose d’une filiale. L’Inde et l’Amérique Latine font également partie de ses « plans de prospects ».
Fabriquer en Chine devient compliqué, mais acheter des composants électroniques chinois également du fait des nouvelles sanctions américaines : « C’est devenu aussi compliqué que de réaliser des transferts bancaires, témoigne JeanPaul Smets. Les outils de contrôle commercial servent à maintenir la domination de l’industrie américaine. Ils veulent s’assurer que la valeur ajoutée est créée chez eux et pas ailleurs, ils veulent ré-internaliser la valeur ajoutée aux États-Unis. Résultat, on ne sait plus où l’on peut vendre certains composants 5G ou les assembler. Selon les relations diplomatiques des pays avec les États Unis, c’est oui ou non ». De fait, Rapid Space ne voit pas rompre toute relation avec la Chine car, son domaine, c’est « le seul pays qui fournit de quoi de ne pas dépendre d’une décision arbitraire des États-Unis », estime JeanPaul Smets. Ajoutant : « Finalement, l’Allemagne a raison de continuer de coopérer et de commercer avec la Chine pour ne pas totalement dépendre des États-Unis ». Le découplage économique avec la Chine ardemment souhaité par certains à Washington n’est donc pas forcément dans l’intérêt de l’Europe…
Chez un assureur mondial comme AXA, on est bien conscient de cette fragmentation du monde en cours. En fin de chaque année, le groupe d’assurance publie un rapport sur les « risques futurs », et dans le dernier opus, « l’instabilité géopolitique » arrive désormais en seconde position des risques répertoriés par le panel de répondants, juste après le changement climatique. « Entre la guerre en Ukraine et l’agitation autour de Taïwan, la prise de conscience de ce risque géopolitique est plus importante qu’auparavant », souligne Renaud Guidée, directeur des Risques au sein du groupe AXA. Société multinationale, AXA ne dépend pas d’un seul marché.
Présent aux ÉtatsUnis comme en Chine, mais pas en Russie ni plus en Ukraine (depuis 2019), l’assureur mondial tente d’apporter une expertise à ses clients quant à ces nouveaux risques géopolitiques et climatiques : « Le monde se complexifie. Avec l’innovation et la croissance, le paradoxe, c’est qu’il y a davantage de risques que par le passé. Du fait des interconnexions, les menaces sont de plus en plus mondiales. La science et l’innovation créent de nouveaux risques. Risque et progrès sont indissociables. Nous proposons à nos clients une approche sur mesure, mêlant conseil et prévention, notamment concernant les implantations d’usines, car une implantation industrielle n’est pas réversible du jour au lendemain ». La filiale AXA XL spécialisé dans l’assurance-dommages aux entreprises (grands risques), offre ainsi des services d’assurance, de réassurance et de consulting aux entreprises de toutes tailles.
Pour Renaud Guidée, le monde est en train de séparer en trois grands blocs : « Un bloc chinois dont la figure centrale est l’État, le bloc américain avec la figure centrale de l’entreprise, la volonté de promouvoir le business et l’innovation, et l’Europe qui essaye de subsister comme bloc, centré sur le citoyen allocataire et consommateur, avec la protection des données comme valeur centrale ». Selon lui, « l’Europe tient la prospérité comme acquise » et fait preuve d’une « très grande naïveté vis-à-vis de la Chine, qui produit la moitié des terres rares et en assure 90 % de leur transformation ». Face à l’impératif climatique, « on n’est pas capable d’assurer la transition énergétique sans la Chine », rappelle cet expert, qui constate dans le même temps que l’Union Européenne se limite à « édicter des normes » sans proposer un programme d’investissements pour contrebalancer les effets de l’IRA américain. « Les États-Unis sont en train de faire un bon de géant en mobilisant de l’argent pendant que l’Europe édicte des normes ».
Dans Challenges, Benoit Bazin, directeur général de SaintGobain, ne disait pas autre chose il y a quelques jours : « Aujourd’hui, la Chine et les Etats-Unis disposent d’une énergie beaucoup moins chère, de réglementations moins contraignantes, alignent autant voire plus de milliards et se montrent plus protectionnistes. L’Europe ne doit pas être naïve (…) Les Etats-Unis conditionnent carrément les aides à leurs industriels au bannissement de composants importés et, alors que les produits chinois déferlent en Europe, la Chine, elle, contrôle strictement les importations et les investissements étrangers. L’Europe devrait, elle aussi, plus fonctionner en boucle fermée avec ses propres chaînes d’approvisionnement continentales. C’est un enjeu majeur à la fois industriel et géopolitique ».
Le temps presse donc, mais la France comme l’Europe apparaissent trop immobiles, comme à contretemps. Sur le front énergétique, l’inertie des acteurs en France s’explique par une situation en trompe l’œil en début d’année. Les entreprises qui bénéficient de systèmes d’abonnement ne pâtissent pas encore des hausses de prix de l’énergie sur le marché, certaines multipliaient par ailleurs les bons résultats du fait de la reprise économique post-Covid. C’est à l’automne que les mauvaises nouvelles se sont multipliées : « C’est le moment où les entreprises ont dû renouveler leur abonnement et ça a été la panique totale », confie un patron du secteur.
Chez France Chimie (anciennement Union des industries chimiques), l’analyse est la même : « Jusqu’avant l’été, la demande dépassait l’offre. On était dans une situation post-Covid et les transports intercontinentaux étaient encore très chers ou empêchés. La concurrence ne jouait pas encore. Nos adhérents ont pu intégrer les hausses de coûts de l’énergie dans leurs prix, et leurs marges ont été préservées. Mais au cours de l’été, le transport maritime est reparti, et le secteur de la chimie a fait face à un revirement brutal et rapide des marchés au niveau européen ». Car l’industrie de la chimie est une grande consommatrice d’énergie : ainsi, 70 % du coût de fabrication de l’ammoniac correspond aux dépenses d’énergie. « On a pu estimer l’écart de compétitivité entre les États-Unis et l’Europe, en incluant le coût de transport, entre 30 et 50 % », souligne-t-on chez France Chimie. Un écart considérable.
Résultat, à l’automne, l’industrie chimique européenne se retrouve quasiment à l’arrêt. En quelques jours, près de 60 % des capacités de production d’ammoniac sont mises en stand by. Concernant le PolyChlorure de Vinyle (PVC), c’est près de 30 %. Dans le même temps, les importations d’ammoniac venant des ÉtatsUnis ont été multipliées par quinze. À France Chimie, on multiplie les alertes auprès du gouvernement. Tous les signaux sont aux rouges : « Cela se traduit par une balance commerciale de la chimie européenne négative depuis le début des statistiques dans le domaine ! »
Cela se sait peu, mais la chimie reste en France le premier secteur industriel exportateur, tiré par l’industrie des cosmétiques, au coude-à-coude avec l’aéronautique. En Allemagne, le secteur de la chimie souffre bien plus des hausses du prix de l’énergie qu’en France, car les activités présentes sont plus dépendantes du gaz, car plus électrodépendantes. Sauf que l’Allemagne est le premier client de la France dans le secteur. Résultat, les mauvais résultats de la filière outre-Rhin influent directement sur l’activité en France qui a d’ailleurs baissé cet automne entre 15 % et 20% par rapport à l’année dernière.
Cette situation tombe au plus mauvais moment : comme d’autres secteurs industriels en France, la Chimie avait bénéficié de la hausse de la demande et des investissements après la crise du Covid en 2020. 120 000 recrutements étaient annoncés il y a encore quelques mois, notamment dans les nouvelles filières d’excellence comme l’hydrogène, la biotech, les batteries. « On était dans une dynamique », rappelle France Chimie. Près de 4 milliards d’euros d’investissements étaient annoncés, dont 800 millions dans la pharmacie, alors qu’au nom de la « souveraineté sanitaire », la production de plusieurs principes actifs doit être relocalisée en France et en Europe. « Il y a une concurrence terrible avec les États-Unis. C’est à celui qui va aider le mieux son industrie. On souhaiterait que l’Europe réalise des achats groupés sur le gaz. Pour l’instant, on est confronté à la lenteur des décisions, et à la division des Européens sur le sujet. La bonne nouvelle est que le prix du gaz commence à baisser. Dans quelques mois, ce ne sera peut-être qu’un mauvais souvenir », tente-t-on de se rassurer chez France Chimie.
Au Medef, Geoffroy Roux de Bézieux espère ainsi que cet épisode ne constituerait qu’un mauvais « dos d’âne » à passer : « On est confronté à une asymétrie des prix de l’électricité entre les États-Unis et l’Europe. Si c’est juste un dos d’âne ou si ça se pérennise, les conséquences sur les cinq ans à venir ne seront pas les mêmes ». Mais face à la fragmentation du monde qui semble s’accélérer à mesure que la guerre en Ukraine perdure et que les tensions entre la Chine et les États-Unis se multiplient, a-t-on encore le temps d’attendre en tant qu’Européens ? Ou faut-il changer de modèle en urgence ?

Marc Endeweld.

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