Répressions au Kirghizstan : le pays est-il toujours "l'îlot démocratique" de l'Asie centrale ? – Novastan France

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DECRYPTAGE. La rétrocession du réservoir de Kempir Abad à l’Ouzbékistan a provoqué une vague de manifestations au Kirghizstan, la société civile exprimant son désaccord face à une décision du président Sadyr Japarov prise sans consultation démocratique. Les autorités ont arrêté une vingtaine d’activistes et continuent à exercer une pression sur les médias indépendants.
Alors que le président Sadyr Japarov est au pouvoir depuis deux ans, l’heure est au bilan pour cette politique qui prend un virage autoritaire. Les répressions sur la société civile ont été plus que nombreuses sous son mandat, interrogeant ce qu’il reste des libertés civiles acquises. Décryptage des bouleversements politiques d’un pays considéré comme l’exception démocratique en Asie centrale.
La liberté de la presse est encore une fois malmenée au Kirghizstan. La peine requise contre Radio Azattyk le 24 octobre dernier est une fermeture de deux mois, rapporte le média kirghiz 24.kg. L’antenne au Kirghizstan du média américain Radio Free Europe a reçu une demande de suppression d’informations sur son site de la part du ministère de la Culture et de l’Information concernant le conflit entre le Kirghizstan et le Tadjikistan en septembre dernier. Mais l’information diffusée par Current Time, structure subordonnée à Radio Azattyk, n’a pas été supprimée.
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En parallèle, à la veille de manifestations dans plusieurs villes du pays suite à l’annonce de la rétrocession à l’Ouzbékistan du réservoir kirghiz de Kempir Abad dans la région d’Och le 24 octobre dernier, une vingtaine d’activistes ont été emprisonnés, rapporte Radio Azattyk. Il s’agit de blogueurs, de journalistes, d’hommes politiques et de défenseurs des droits de l’Homme.
Un nouvel épisode de dégradation des libertés civiles et politiques se dessine alors au Kirghizstan. Généralement appelé « l’îlot démocratique » de l’Asie centrale en raison d’une société civile développée et d’un État de droit respecté, la démocratie kirghize semble prendre un virage autoritaire, tandis que le pouvoir du président Sadyr Japarov fête ses deux ans cette année.
La suspension de Radio Azattyk est due à une loi en en particulier, celle sur la protection contre les fausses informations, promulguée l’année dernière au Kirghizstan. Il s’agit d’une loi liberticide, selon le cabinet juridique kirghiz Adilet, qui promettait dès le début « la compromission des activités des médias et des journalistes indépendants, y compris les médias étrangers. »
La loi contre les fausses informations prévoit en effet une procédure plus complexe d’enregistrement des médias, ainsi que la possibilité de censurer des contenus jugés interdits par les lois existantes, sans toutefois préciser lesquelles.
Pour Bektour Iskender, cofondateur du média kirghiz indépendant Kloop, la loi sur les fausses informations ne représente rien d’autre qu’une « législation absurde, un objet de répression. » La fermeture de Radio Azattyk était prévisible selon lui. « A vrai dire, je m’y attendais depuis le premier jour de l’arrivée au pouvoir de Sadyr Japarov », plaisante à moitié le journaliste, confiant également sa crainte qu’une telle mesure soit appliquée à Kloop.
Le journaliste poursuit : « ces dernières années, nous nous sommes préparés à travailler et à vivre dans de telles conditions. » En effet, la politique du président Sadyr Japarov réprime la liberté d’expression en raison de ses soutiens mafieux, explique Bektour Iskender. « C’est normal que le pouvoir ne veuille pas de médias indépendants, ni de société civile qui interroge la politique du gouvernement. Donc ils commencent à fermer les médias. »
Ce dernier a constaté une répression accentuée des médias dès l’arrivée de Sadyr Japarov au pouvoir. « Avant qu’il devienne président, il a directement affirmé qu’il ne défendrait pas la liberté d’expression et la liberté de la presse. Il a immédiatement parlé de modifier la Constitution et d’octroyer plus de pouvoirs au président. »
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L’élément déclencheur serait les dernières élection législatives en 2020 ayant conduit à la troisième révolution kirghize et qui ont été « fortement affectées par la fraude parmi les puissants responsables« , note le rapport CIVIUS, alliance mondiale d’organisations de la société civile. « La nouvelle Constitution, adoptée par référendum en avril 2021  qui, selon les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), ne respecte pas l’État de droit, comprend des mesures qui menacent la liberté d’expression et entravent l’indépendance du pouvoir judiciaire », a constaté le rapport.
C’est la société civile toute entière qui est de plus en plus étouffée ces derniers mois, et particulièrement depuis la reprise des conflits entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, notent plusieurs ONG.
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Le cas de Radio Azattyk n’est pas isolé : acquité le 28 septembre dernier, le journaliste indépendant Bolot Temirov, animateur de la chaîne YouTube Temirov Live, est représentatif de la pression et du harcèlement constant des autorités kirghizes sur les journalistes et activistes, selon une investigation menée conjointement par Kloop, Radio Azattyk et l’Organized crime and corruption reporting project (OCCRP).
Poursuivi par la justice ces huit derniers mois pour détention illégale de drogues, Bolot Temirov a révélé les projets douteux d’exportation de mazout de la société nationale Kyrgyzneftgaz, qui pourraient être liés à des proches de Kamtchibek Tachiev, président du Comité d’État pour la sécurité nationale, explique Radio Azattyk.
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Avec les manifestations liées au réservoir de Kempir Abad au mois d’octobre, plus d’une vingtaine d’activistes kirghiz ont été arrêtés et plusieurs ONG notent des violations de procédure dans les arrestations massives. A ce titre, l’International Partnership for Human Rights (IPHR) relève des pratiques d’intimidation ou de non-communication d’informations et des entretiens qui se déroulent dans l’illégalité.
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Si le Kirghizstan est de plus en plus pointé du doigt par les ONG, elles aussi voient leur travail entravé par la législation kirghize. En 2021, une loi obligeant les ONG présentes au Kirghizstan à fournir des bilans financiers très précis a été promulguée, rapportait Eurasianet. Une discrimination évidente contre les associations à but non-lucratif.
Avec les contraintes juridiques adoptées à la fois contre le travail des journalistes et celui des ONG, l’alliance CIVICUS conclut en 2021 qu’un « leadership de plus en plus autoritaire a été observé sous le nouveau président du Kirghizstan. » Même bilan pour The Economist Intelligence, qui publie en 2021 son classement des démocraties. Le Kirghizstan a perdu 6 places, passant de 101ème à 107ème, et n’est plus considéré comme un « régime hybride » mais comme un « régime autoritaire ».
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La même année, l’ONG Freedom House dresse un classement des pays selon leur niveau de liberté sur Internet sur l’année 2020. D’après le rapport, une dégradation de la liberté sur le web a eu lieu au Kirghizstan, qui perd trois points et occupe désormais la 53ème place. Il est désormais répertorié comme « partiellement libre ».
La République kirghize reste néanmoins toujours au-dessus des autres pays d’Asie centrale en termes de démocratie et de libertés civiles. Cependant, Bektour Iskender relativise. « Certes, au Kirghizstan, nous sommes toujours les plus libres, mais le problème est que ça ne veut pas dire grand-chose. Nous devons arrêter avec cette appellation. Être le pays le plus libre d’Asie centrale n’est pas très impressionnant au regard des statistiques des autres pays. »
Emma Collet
Rédactrice pour Novastan
Relu par Élise Piedfort
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