Répartition mondiale des vaccins : la grande injustice – Radio-Canada.ca

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Texte : Binh An Vu Van
Pendant la pandémie, les grandes organisations internationales œuvrant en santé ont tenté d’éviter la grande injustice; ils ont mis en place des projets ambitieux afin de distribuer équitablement les biens médicaux et les vaccins contre la COVID-19. Mais le chacun pour soi l’a emporté sur l’appel à la solidarité, et les conséquences se font aujourd’hui sentir partout, y compris dans les pays riches. Bilan d’une difficile lutte contre l’iniquité.
Deux ans après l’homologation des vaccins contre la COVID-19, l’iniquité entre les nations riches et pauvres persiste : alors que près de 75 % de la population des pays riches est au moins doublement vaccinée, dans les pays pauvres, environ 20 % de la population seulement l’est, et ce taux stagne depuis le début de l’année.
Lors d’une journée pluvieuse d’automne, nous rencontrons la docteure Joanne Liu, ex-présidente de Médecin sans frontières, dans un café de Montréal. Au printemps dernier, elle réclamait encore avec conviction que le Canada et les autres pays riches partagent leurs doses excédentaires de vaccins avec COVAX, la plateforme internationale qui devait redistribuer les vaccins aux pays pauvres. Aujourd’hui, dans ce café, elle fait plutôt un constat d’échec : Ça ne marche pas. Nous avons investi des sommes publiques considérables dans cette plateforme [COVAX] qui n’a pas livré, observe-t-elle. Ses constats sont confirmés par les conclusions d’une évaluation indépendante publiée le 10 octobre sur le programme parent de COVAX, l’ACT-A (Nouvelle fenêtre) : Un modèle différent de réponse à la pandémie sera nécessaire à l'avenir.
On a souvent parlé de la compétition féroce entre les pays pour obtenir les vaccins – ce que certains ont appelé le nationalisme vaccinal , car les doses distribuées dans la plupart des pays sont chiffrées. L’iniquité est flagrante. Mais les vaccins ne sont que la partie visible d’une injustice plus vaste : le partage inéquitable des ressources médicales, des masques, des tests diagnostiques, des respirateurs, des outils thérapeutiques, et de toutes ces ressources nécessaires pour contenir la propagation de la COVID-19 et freiner la pandémie. Nous avons autant dû gérer une pénurie de ressources et de moyens qu'une pandémie, résume la Dre Joanne Liu.
Après quelques secondes d’introspection, elle partage tout haut sa réflexion : Ce qui me déçoit le plus, c’est que, cette fois-ci, j’aurais cru qu’on aurait pu faire mieux, qu’on avait appris des épidémies passées, qu’on aurait pu éviter cette grande injustice. Sa déception est grande, car dès le départ, les espoirs étaient immenses.
La grande injustice, les experts l’ont vue venir dès le premier printemps de la pandémie. Dès lors, les signes avant-coureurs étaient déjà là. La demande de tests, de masques, d'oxygène surpasse de loin la production. On s'en souvient encore; entre les pays, ça joue dur : fraude, entrave à la circulation des produits médicaux et détournement de cargaison. Selon l'Organisation mondiale du commerce, plus de 70 pays ont limité l’exportation de fournitures médicales et de médicaments liés à la COVID (Nouvelle fenêtre).
Dans ce contexte, les pays les plus pauvres n’ont aucune chance de mettre la main sur les produits médicaux de base. La docteure Joanne Liu fait partie d’un panel indépendant (Nouvelle fenêtre) chargé par l’Organisation mondiale de la santé, l’OMS, d’évaluer sa gestion de la pandémie et celle de ses pays membres. Elle en dresse un dur bilan : la première victime de la pandémie, c'est probablement la solidarité.
En Afrique du Sud, le docteur Salim Abdool Karim est l’épidémiologiste qui a mené la guerre contre la COVID-19. Il est chef du Comité consultatif ministériel d’Afrique du Sud sur la COVID-19, en quelque sorte le Dr Arruda ou le Dr Boileau d’Afrique du Sud. Le pays constate son premier cas en mars 2020 : Nous savions alors que la grande priorité était de mettre la main sur des tests diagnostiques, se souvient le Dr Abdool Karim. Mais nous avons immédiatement frappé un mur de briques. Bien que plusieurs des grands manufacturiers de tests diagnostiques ont des bureaux locaux ici au pays, nous n’avons pas pu nous en procurer pendant plusieurs mois. Le marché était tout simplement trop compétitif.
C’est un avant-goût de la compétition qui s’annonce : toute la planète attend désespérément le développement des premiers vaccins; les dirigeants de toutes les nations sont sous haute pression pour vacciner leur population et réouvrir leur économie. Les experts en santé mondiale anticipent déjà le pire : une ruée sauvage vers les vaccins. On l’a vu dans les crises passées : nous n’étions pas prêts à nous concerter pour nous partager les ressources, explique la Dre Joanne Liu.
Gavin Yamey, directeur du Centre pour l'impact des politiques en santé mondiale de l’Université Duke en Caroline du Nord fait partie de ceux qui, très tôt, ont levé le drapeau rouge : En 2009, lors de la pandémie de H1N1, les nations riches ont accaparé les stocks. Ils ont conclu des accords d'achats directs, dits bilatéraux, avec les fabricants de vaccins. Ils ont obtenu plus de doses, et ce, plus rapidement. Et ces doses n’ont été repartagées aux autres pays qu’une fois la crise passée. Gavin Yamey conclut : C’était donc écrit dans le ciel, nous savions que les pays riches risquaient de recommencer, d’accaparer les vaccins.
Pour éviter le pire, de toute urgence, un regroupement extraordinaire d’organismes mondiaux (Nouvelle fenêtre) œuvrant dans le domaine de la santé, des gouvernements de pays riches, des regroupements publics et privés, avec la collaboration de l’OMS, s’unissent pour créer, en avril 2020, l’Accélérateur ACT-A. C’est un programme pour développer les produits essentiels pour combattre la COVID-19 et s’assurer qu’ils soient distribués de manière équitable. Le docteur Tim Evans a été sous-directeur général de l’OMS et un des cofondateurs de GAVI, l’Alliance du vaccin, un des organismes qui a mis en œuvre l’accélérateur. Aujourd’hui, professeur à l’Université McGill, il peut poser un regard plus critique sur la situation : L’idée derrière ce programme était d’obtenir une efficacité d’échelle pour accélérer l’accès aux outils comme les tests et les vaccins en misant sur une collaboration mondiale, explique-t-il. Dans une urgence pandémique, il fallait poser des actions extraordinaires.
L’accélérateur ACT-A agit sur quatre fronts : les traitements, les diagnostics, les systèmes de santé, et les vaccins. Ce dernier volet, celui qui a fait le plus couler d’encre, est appelé COVAX. Gavin Yamey fait alors partie d'un groupe d’experts-conseils bénévoles qui a réfléchi à la création de ce volet. Il explique l’intention de départ : Nous cotiserions tous de manière solidaire afin que les personnes les plus à risque, celles médicalement vulnérables, les personnes âgées et les travailleurs de la santé de chaque pays, riche comme pauvres, soient vaccinés en premier. Il ajoute : Il n'y avait jamais rien eu de tel. C’était une belle idée. Le club de solidarité de COVAX est né du meilleur de nous.
L’objectif de COVAX : assurer un accès équitable aux vaccins à tous et vacciner en priorité 20 % de la population la plus à risque, où qu’elle soit. La Dre Liu raconte : Initialement, on se disait que tout le monde était dans le même panier, qu’on allait tout mettre en commun, qu'on allait se partager les choses équitablement.
Pour cela, COVAX agirait comme une sorte de vaste plateforme d’achat pour tous les pays. Grâce à la force du nombre, cette plateforme d’achat offrirait ce qui serait le plus large éventail de vaccins au monde. Mais pour atteindre ses objectifs, COVAX doit convaincre les pays riches d’acheter leurs vaccins par cette plateforme. Nous voulions que les pays riches se rendent compte qu’il était dans l'intérêt de tous que les doses de vaccins soient partagées équitablement à travers le monde, explique Gavin Yamey.
Pour les pays riches, COVAX propose un avantage important en offrant une façon d’acheter des vaccins moins risquée que par les ententes bilatérales. Car, en concluant ces ententes directement avec les compagnies pharmaceutiques avant l’homologation des vaccins, les pays risquent gros. Si ce vaccin échoue aux essais cliniques, l’argent est perdu. Historiquement, la plupart des vaccins échouent aux essais cliniques, ou n’ont pas l’efficacité requise. L’incertitude était incroyable, rappelle Tim Evans. En achetant leurs doses via COVAX, même si certains vaccins échouent, les pays recevraient quand même les doses payées, grâce aux quelques vaccins efficaces et homologués.
Ensuite, COVAX recueillerait des dons monétaires de fondations privées et de différents gouvernements pour acheter des doses pour les 92 pays à bas revenus, via cette même plateforme d’achat. Le pouvoir d'achat de ce pool serait énorme, espérait Gavin Yamey. Il pourrait faire baisser les prix des médicaments et subventionnera les doses des pays moins riches.
Le projet suscite beaucoup d’enthousiasme et rallie 182 pays. Je crois que nous étions bien partis, que la volonté de partager les ressources était sincère, observe le Dr Tim Evans. Les pays à faibles et moyens revenus comptent alors sur COVAX pour vacciner leurs travailleurs de la santé : COVAX nous semblait sensé. Il réduit notre risque individuel, pour en faire un risque collectif, résume le Dr Abdool Karim. L'Afrique du Sud était un fervent partisan de COVAX. Nous comptions sur COVAX pour fournir les vaccins à une première tranche de 10 % de notre population, ce qui, selon nos calculs, devait couvrir nos travailleurs de la santé et la plupart de nos personnes âgées.
Mais nous étions loin de nous douter qu’à ce stade, COVAX ne serait pas en mesure de sécuriser rapidement des vaccins, déplore le Dr Abdool Karim.
Mais la grande vision de COVAX ne s’est pas réalisée. Comme chaque pays avait un grand problème à gérer au niveau national, ça, c'était la priorité, avant la solidarité internationale, constate le docteur Tim Evans. Gavin Yamey est plus sévère : Les pays riches ont dit : "Non, nous ne sommes pas intéressés. Moi seulement, moi d'abord. Vous vous occupez de vous. Et nous, de nous-même".
Au moment où COVAX est lancé, en juin 2020, deux pays avaient déjà conclu des ententes bilatérales pour réserver des vaccins : les États-Unis avec AstraZeneca, 1,2 milliard de dollars en échange de 300 millions de doses, si leur vaccin passe avec succès les essais cliniques. Le Royaume-Uni fait de même pour 90 millions de doses. Même après la création de COVAX, les pays riches ont continué de multiplier les ententes, chacun avec plusieurs compagnies pharmaceutiques. Environ trois douzaines de pays ont contourné COVAX, dans une sorte de rush : "Moi seulement, moi d’abord", pour complètement vider les tablettes, s’insurge Gavin Yamey.
Si les pays sont si pressés de conclure des ententes, c’est qu’il y a une lutte pour obtenir les meilleures places dans la file d’attente pour recevoir les vaccins les premiers. Cette compétition internationale se joue à travers des négociations directes entre les pays et les compagnies pharmaceutiques, qui se concluent par des ententes, dont les prix et les clauses sont souvent tenues confidentielles. On s'est bien rendu compte que c'était au plus fort la poche, résume la Dre Joanne Liu. C'est le pays qui offre le plus cher et les meilleures clauses, c'est lui qui se retrouve en haut de la liste pour obtenir les livraisons le plus rapidement possible, dans cette dynamique de nationalisme vaccinal, explique Marc-André Gagnon, spécialiste en politiques pharmaceutiques à l’Université Carleton. Donc, on se retrouve avec un système global de prix où, finalement, l'ensemble des transactions se font sous la table. On est dans une opacité qui mine la confiance du public. On ne parle pas de hot-dogs, on parle des médicaments, on parle de soins de santé essentiels en temps de crise sanitaire et de pandémie!
Tim Evans ajoute : COVAX n’avait selon moi pas une bonne compréhension du marché. Ils avaient l’impression qu’avec une forte participation des gouvernements, ils pourraient négocier avec quelques milliards de dollars, un poids financier considérable. Oui, en temps normal, c’est beaucoup. Mais en fait, c’était insuffisant en comparaison avec ce que les pays riches ont négocié. Joanne Liu reprend : COVAX s’est retrouvé à négocier avec les compagnies pharmaceutiques, mais avec un pouvoir d'achat moindre que certains autres pays. COVAX s’est alors retrouvé en fin de file d’approvisionnement. On se retrouve finalement avec des grandes compagnies qui décident qui va recevoir ces livraisons et quand, et qui peut négocier de manière confidentielle avec chaque pays, aller avec le plus offrant pour décider qui va avoir accès aux livraisons, observe Marc-André Gagnon.
Comme à ce moment-là personne ne sait combien de vaccins seront homologués, pour s’assurer de mettre la main sur des vaccins assez rapidement, certains pays réservent assez de doses pour vacciner plusieurs fois leur population. Au sommet de cette liste, le Canada avec 9,6 doses par habitant. Le docteur Tim Evans commente : Alors une fois qu'on fait l'addition de tous ces contrats, il ne restait à peu près aucune production pour COVAX, ou très peu. Selon une compilation menée par le Duke Global Institute, peu après les premières homologations, en janvier 2021, au total, 7 milliards de doses avaient été vendues. Les pays riches s’en étaient réservé 4,2 milliards. 16 % de la population mondiale avait accaparé 60 % des vaccins.
Cette inégalité se concrétise dès le début de la distribution des vaccins. En avril 2021, 87 % des doses sont distribuées dans les pays riches et 0,2 % dans les pays à faible revenu. Alors que les mois passent, le nombre de vaccins produits croît à grande vitesse, atteignant plus d’un milliard de doses. Pourtant, le fossé continue de se creuser.
L’Afrique du Sud, comme beaucoup d’autres pays à bas et moyens revenus déçus par COVAX, doit alors se résoudre à négocier ses propres ententes avec les compagnies pharmaceutiques. Mais alors, la file est déjà très longue. Il était profondément blessant de voir des pays qui avaient déjà vacciné 90 % de leur population encore être priorisés pour l'approvisionnement de vaccins, observe le Dr Abdool Karim.
Je crois qu’il était naïf de la part de COVAX d’imaginer que les pays riches ralentiraient leurs campagnes de vaccination après avoir immunisé 20 % de leur population, analyse le Dr Evans. Aucun pays n’allait accepter ça. C’est pour ça que COVAX n’a pu obtenir le pouvoir d’achat qu'il espérait, et par conséquent les doses nécessaires.
Face à l’échec de son plan initial, COVAX mise sur un plan B : un programme pour recevoir des dons, des doses excédentaires des pays riches pour les redistribuer aux pays à bas revenu. En juin 2021, lors du sommet du G7, plusieurs pays riches promettent de donner généreusement avant la fin de l’année. Pendant les sommets, des chefs d'État disent : "Oui, oui, on va donner 100 millions de doses de vaccins." C’est bon pour les journalistes et Twitter… mais en fin de compte, ce n’était pas très sérieux, observe le docteur Tim Evans. En fait, très peu de pays ont partagé des doses avec COVAX. De nombreux pays riches ont fait des promesses à COVAX qui ne sont toujours pas tenues à ce jour.
En octobre 2021, selon un rapport de ONUSIDA, sur les 1,8 milliard de doses promises à COVAX (Nouvelle fenêtre) par les pays riches, seulement 261 millions de doses, soit 14 %, ont été livrées. De plus, les réserves de vaccins s’accumulent dans les congélateurs des pays du G7 et de l'Union européenne. En fin 2021, ces surplus totalisent 1,2 milliard de doses (Nouvelle fenêtre).
Finalement, les premiers pays à avoir eu accès aux vaccins sont ceux qui en produisaient, comme les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie, la Chine. Ensuite, il y a eu ceux qui ont réussi à se procurer des vaccins par diplomatie, en négociant avec la Chine et la Russie. Puis, il y a ceux qui ont pu se permettre de conclure de multiples ententes, et payer avant même de savoir si les vaccins allaient fonctionner. Le reste du monde a dû attendre que ces trois premiers groupes priorisés se servent en premier.
Le rapport conclut : Alors vous avez tout un ensemble de mécanismes complexes qui déterminent qui auront les vaccins les premiers. Mais ultimement, ça se résume à deux choses : votre capacité de négocier par diplomatie des vaccins, ou votre capacité à négocier avec des compagnies pharmaceutiques en faisant valoir votre influence financière ou la valeur du marché de votre pays.
La grande vision solidaire de COVAX était de partager des vaccins entre tous, pays riches comme pauvres, selon les priorités mondiales. Pour les experts en santé publique que nous avons rencontrés, le programme en est réduit à un mécanisme de charité pour les pays les plus pauvres, abandonnant finalement les pays à moyens revenus, livrés à eux-mêmes.
Joanne Liu le dit et le répète : Le modèle de redistribution sur la charité a toujours un mauvais timing d'une part, et est condescendant. Ce n'est pas durable. Le Dr Abdool Karim affirme pour sa part que nous avons une situation où les pauvres doivent se passer de vaccins jusqu'à ce que le reste du monde ait obtenu ses doses. Et pour empirer la situation, les pays riches en sont à administrer leur troisième ou quatrième dose alors qu’au même moment, en Afrique, moins d'un travailleur de la santé sur quatre est vacciné. C’est inacceptable. Il n’y a aucune chance qu’on ait un mécanisme juste et équitable de distribution des vaccins tant que les sociétés pharmaceutiques et les organes politiques décident de qui recevra en premier les vaccins.
C’est pour échapper à cette dépendance des pays riches que, très tôt dans la pandémie, plusieurs compagnies biotechnologiques des pays à faible et moyen revenu ont demandé à produire elles-mêmes des vaccins pour pallier les pénuries dans leurs pays. Nous devons tous être maîtres et maîtresses de notre propre destin, explique la docteure nigériane Ayoade Alakija, envoyée spéciale de l’ACT-A pour l’OMS. Nous devons nous assurer que ces outils soient produits partout dans le monde, au niveau régional, là où on en a besoin.
En 2021, 96 % des doses ont été produites et distribuées par trois groupes pharmaceutiques. Dans des usines concentrées dans une poignée de pays. On ne peut pas avoir qu’une poignée d’entreprises dans quelques endroits dans le monde être responsables de la production des vaccins, et de recueillir tous les profits, s’indigne la Dre Alakija. Or, Médecin sans frontières a recensé plus d’une centaine de firmes en Asie (Nouvelle fenêtre), en Afrique et en Amérique latine qui ont le potentiel de produire des vaccins à ARN messager.
Ce qui empêche ces compagnies de produire des vaccins, c’est d’abord, un obstacle légal : les brevets sur les vaccins donnent à leurs créateurs l’exclusivité de leur commercialisation sur 20 ans.
C’est pour ça que, dès octobre 2020, l’Inde et l’Afrique du Sud demandent à l’Organisation mondiale du commerce, l’OMC, de lever temporairement l’application des brevets sur les vaccins et sur les autres produits médicaux essentiels pour contenir la pandémie. Ils réclament la levée des Accords sur les aspects de propriété intellectuelle, les ADPIC. Ce qui permettrait à d’autres compagnies de produire des vaccins sans risque d’être poursuivies par les détenteurs des brevets. L’appel était clair : il était inacceptable que les entreprises bénéficient de protections de propriété intellectuelle pendant que des millions de personnes meurent sans accès aux traitements, explique le Dr Abdool Karim.
Gavin Yamey est du même avis : Plutôt que d'attendre des doses données par le monde riche, par charité, idéalement, nous aurions une initiative urgente pour permettre la fabrication mondiale de doses dès que possible. Nous devons sortir de ce modèle colonial.
À l'origine, les brevets ont été créés pour être une sorte de police d'assurance pour les inventeurs et leurs investisseurs, afin de rentabiliser leurs efforts : parfois des milliards de dollars et des années de recherche. Mais pour les vaccins contre la COVID-19, la situation est différente, selon Marc-André Gagnon : La recherche qui a été faite pour les vaccins de la COVID-19 a été entièrement essuyée par le secteur public. C'est-à-dire qu'on a financé la recherche pour développer le vaccin pour la plupart des compagnies et même pour celles pour qui n'ont pas fait ça, on a mis en place d'autres mécanismes financiers pour complètement dérisquer. Donc, on n’a enlevé absolument aucun incitatif à la recherche.
Les vaccins contre la COVID-19 sont le fruit d’une collaboration scientifique ouverte et d’un investissement public sans précédent : entre 20 à 40 milliards de dollars, si on tient compte seulement des investissements récents pour l’accélération du développement et la fabrication des vaccins. Il faut aussi se rappeler que la technologie ARN messager a été produite d’abord et avant tout par des fonds publics, mais qui ne sont pas comptabilisés comme somme investie pour la recherche pour ce vaccin, explique Marc-André Gagnon. La question est donc : doit-on laisser aux investisseurs le monopole technologique de la COVID-19 afin que sa production et sa distribution soient gérées dans le but de continuer à maximiser le rendement actionnarial plutôt que de servir les priorités de la santé publique globale? La réponse est claire pour le docteur Abdool Karim : Nous pensons que les vaccins ne sont pas la propriété privée d'entreprises individuelles et doivent être considérés comme un bien public mondial.
La demande de levée des brevets reçoit l’appui du secrétaire général de l’OMS et des grands organismes de santé. Parmi les membres de l’OMC, une centaine de pays sont en faveur. Mais ils font face au refus de dizaines de pays riches. Il aurait fallu une unanimité des pays pour pouvoir lever les accords ADPIC au sein de l'OMC et les autres pays riches et les pays européens se sont systématiquement opposés, rapporte Marc-André Gagnon.
Ceux opposés à la levée des brevets s’inquiètent de créer un précédent, de décourager les investissements dans de futurs produits thérapeutiques. Mais pour beaucoup d’experts, l’argument n’est plus valide, comme le défend un article récent publié en octobre dans Nature Biotechnology qui s’attaque au mythe des brevets (Nouvelle fenêtre) en temps de pandémie. Les compagnies pharmaceutiques n’ont pas les joues creuses, ajoute la Dre Liu. En 2021, Pfizer a rapporté des profits nets de 22 milliards de dollars, plus du double de l’année précédente.
En réponse aux pressions pour lever les brevets sur les vaccins, Moderna s’est engagé à ne pas mettre en application ses brevets pendant la pandémie. Mais il y a un autre obstacle important : même si les recettes des vaccins à ARN sont rendues publiques, publiées dans les brevets, elles ne contiennent pas toutes les informations nécessaires pour reproduire le vaccin. Il manque un savoir-faire spécialisé, souvent non écrit, que seuls détiennent les producteurs de vaccins. Je considère que c'est un tout. Il faut d’abord et avant tout la levée sur des brevets, mais aussi le transfert technologique, le partage du savoir-faire. Donc, c'est comme faire un gâteau, ça prend la recette, mais aussi un pâtissier, son savoir-faire, la cuisine, les bons ingrédients, dit Joanne Liu. Et pour le moment, malgré les demandes répétées de l’OMS et des scientifiques, ces connaissances demeurent bien gardées par ces entreprises créatrices des vaccins. Oui, on peut dire que le brevet n'est pas respecté, c'est-à-dire qu'on ne garde pas le monopole légal donné par le brevet, mais on s'assure un contrôle sur la technologie, explique Marc-André Gagnon.
Les compagnies pharmaceutiques soutiennent qu’il est long et complexe de transmettre ce savoir-faire vers des pays qui n’en ont pas l’expertise, et qui ont une assurance qualité peu développée. À cela, la Dre Alakija s’insurge : C'est raciste, c'est insultant et c'est grossier. C'est ma réponse. Que veulent-ils dire… par l'Afrique n'en a pas la capacité, que veulent-ils dire, que c'est complexe? Ce n'est pas vrai que nous ne sommes pas capables de fabriquer des vaccins. Toute cette infantilisation de l'Afrique doit cesser!
Pendant toute cette pandémie, nous avons eu plusieurs occasions de faire participer des entreprises manufacturières à l’effort collectif de production de vaccins, et qui n’ont pu être mises à contribution, selon Marc-André Gagnon. Nous avons les outils pour freiner la pandémie, mais ils sont verrouillés par des obstacles légaux. Il résume : On parle d'autorités publiques qui financent le développement d’un produit, qu’ils achètent ensuite, et qui pourtant n'ont toujours pas le contrôle sur le produit qu'ils ont financé et acheté eux-mêmes.
Cet été, les membres de l’OMC en sont arrivés à une entente pour la levée temporaire des brevets liés aux vaccins, mais pour beaucoup d’observateurs, c’est trop peu, trop tard. Car aujourd’hui, les vaccins ne manquent plus. Le problème n’est plus là. Le défi est à présent de passer les vaccins des grandes villes vers les postes régionaux, jusqu’au bras des patients. Le problème aujourd’hui n’en est plus un de vaccins, mais de vaccination, résume la Dre Alakija. Aussi, dans bien des pays, la pire de la crise est passée, d’autres maladies meurtrières redeviennent plus pressantes, comme la malaria, la pneumonie, etc.
Alors, pourquoi se soucier encore aujourd’hui d’iniquité vaccinale? Si on avait vacciné toute la planète, on n’en serait pas là où on en est aujourd’hui, croit la Dre Ayoade Alakija. La Dre Liu est du même avis : On ne peut combattre la pandémie que dans certains endroits, et laisser les choses aller sans contrôle, sans frein ailleurs. Ça finit par revenir, ce sont des vases communicants.
Aujourd’hui, environ le tiers de la planète n’a encore reçu aucune dose du vaccin. Le virus y court sans frein depuis trois ans. Plus il se réplique, plus il a d’occasions de muter, d’échapper aux protections immunitaires, aux vaccins. On redoute encore à tout moment l’apparition de nouveaux variants. Dans une modélisation menée l’année dernière et dont l’analyse a été publiée dans Nature Human Behaviour, des chercheurs de l’Université municipale de Hong Kong ont comparé l’évolution de la pandémie dans un monde où la distribution des vaccins est inéquitable avec celle d’une distribution plus équitable dictée par les besoins et les lieux d’éclosion. Si nous avions distribué les vaccins de manière plus équitable au cours de la dernière année, nous aurions eu plus de chances de mettre fin à cette pandémie dès la première année. Il n'y aurait donc pas de deuxième, troisième et énième vagues, observe Qingpeng Zhang, un des auteurs de l’article.
Bref, la distribution inéquitable des vaccins a fort probablement prolongé la pandémie. Pour les pays à revenu élevé, il est en fait préférable de faire des dons de vaccins pour réduire le nombre de morts total à moyen et long termes et protéger leur propre population.
Et l’iniquité vaccinale coûte cher. À Londres, Agathe Desmarais est directrice des prévisions mondiales à The Economist Intelligence Unit. Avec son équipe, elle a modélisé les pertes économiques liées à l’iniquité vaccinale sur le PIB de tous les pays. Selon leurs calculs, les inégalités vaccinales coûteront deux fois plus à l’économie mondiale que la guerre en Ukraine : Ce sont des chiffres énormes. Les retards dans la vaccination mondiale vont coûter environ 2300 milliards de dollars américains à l'économie mondiale d'ici 2025. Et environ un tiers de ces coûts sont portés par les pays riches. Ces retards vaccinaux auront aussi d’autres répercussions : Le PIB de l'Afrique subsaharienne serait 3 % plus élevé d'ici 2025 si on avait pu résoudre cette question d'inégalité vaccinale. Certains pays gardent un ressentiment à l’égard de l'Occident, l’essor de l’hésitation vaccinale, les difficultés de voyager, etc. Ce qu'on pense, c'est que cette iniquité vaccinale va redessiner, remodeler le paysage économique, politique, géopolitique, mondial.
Enfin, bien sûr, l’iniquité vaccinale a fait des morts. Dans certains pays, la population marquera d’une pierre noire le printemps 2021. En Inde, par exemple, le variant Delta a frappé une population peu vaccinée. Les autorités ont recensé 481 000 morts. Mais l’OMS, en accord avec d’autres évaluations scientifiques, évalue que ces nombres seraient dix fois plus élevés. La façon de mesurer l’impact de cette maladie, la métrique est elle-même inéquitable : l’admission en soins intensifs, les débordements des systèmes hospitaliers. Mais que se passe-t-il dans un endroit où il n'y a pas de systèmes de santé à submerger? demande la Dre Alakija. Comme il n'y a pas de morgues, les corps sont enfouis en silence dans le sol. Comme il n'y a pas de tests diagnostiques, personne ne sait qu'ils sont morts de la COVID. Toute l’affaire est injuste.
Sans systèmes de santé robustes, et sans tests diagnostiques, il est difficile d’évaluer les répercussions réelles de la COVID-19 sur chaque population. Plusieurs scientifiques et organisations ont cependant tenté de le faire à l’aide de modèles statistiques et d’indicateurs indirects, dont l'OMS, qui a calculé ce printemps la surmortalité mondiale (Nouvelle fenêtre). Le nombre total de décès associés directement ou indirectement à la pandémie entre le 1er janvier 2020 et le 31 décembre 2021 est estimé à 14,9 millions. Leur conclusion converge avec les résultats de plusieurs (Nouvelle fenêtre) autres études : ce sont les pays à revenu moyen, peu vaccinés, qui ont été de loin les plus touchés par habitant : 53 % dans les pays à revenu moyen de la tranche inférieure; 28 % dans les pays à revenu moyen de la tranche supérieure (pour un total de 81 % pour les pays à revenu moyen). C’est bien davantage que les pays à revenu élevé (15 %). Les pays à faible revenu, quant à eux, ont connu une surmortalité plus faible (4 %) en partie parce que cette population est beaucoup plus jeune – l’espérance de vie actuelle y est de 64 ans – et ce virus tue surtout les personnes âgées, au-delà de 70 ans.
Les pays à faible revenu semblent avoir été moins touchés… cette fois-ci. Mais il y aura d’autres virus, et hélas probablement d’autres pandémies. Faudra-t-il alors tout recommencer? Renégocier les ententes avec les compagnies pharmaceutiques, débattre des brevets? Nous devons tirer les leçons de la COVID-19 pour faire mieux la prochaine fois, affirme le Dr Abdool Karim. Je crois que, fondamentalement, nous avons eu un échec de gouvernance mondiale. Nous avons échoué en ne reconnaissant pas que les vaccins contre la COVID-19 et autres outils médicaux étaient un bien commun public, essentiels pour combattre la pandémie. Il est inconcevable de combattre une pandémie en ne vaccinant que les pays riches, tout en laissant courir le virus dans tout le reste du monde.
Il y a plus d’un an, le directeur général de l’OMS avait formé un panel indépendant chargé d’examiner la gestion de la pandémie et d’en tirer des leçons. Il est composé d’une dizaine d’experts, dont la docteure Joanne Liu. On se rend compte aujourd'hui […] que dans la dynamique planétaire des relations, on a beaucoup de difficultés à travailler ensemble. La présidente du panel Helen Clark, anciennement première ministre de la Nouvelle-Zélande, affirmait : Le point de vue du panel n’est pas que l’OMS a laissé tomber le monde. Non, ce sont les pays membres qui ont laissé tomber l’OMS, c’est clair. L’OMS a besoin de plus de pouvoirs pour affronter les pandémies. Le panel indépendant recommande aussi de créer un mécanisme international pour financer une préparation permanente en cas de pandémie, mobilisant 5 à 10 milliards de dollars par an en partie destiné au financement et à l’achat de vaccins.
Et qu’arrivera-t-il à l’accélérateur ACT-A, et à COVAX? Deux ans après avoir réfléchi à la création de COVAX, Gavin Yamey est à présent forcé d’admettre : Les nations riches ont rejeté ce plan. Il faudra faire les choses différemment pour la prochaine pandémie.
Cette semaine, une évaluation de ACT-A a conclu que COVAX était trop ambitieux et que Le modèle de coordination informelle d'ACT-A est insuffisant pour la future réponse à la pandémie. Un modèle sera nécessaire pour faire face aux futures pandémies. La Dre Joanne Liu, qui encore en début d’année appelait à contribuer à COVAX, est aussi déçue des résultats sur le terrain : Il faut repenser, réimaginer ce à quoi ressemblerait une plateforme de recherche et développement qui donnerait au bout de la ligne un bien commun pour tous, accessible pour tous. Et tout ça ne se fera jamais sans volonté politique à l'échelle mondiale. C'est important de le nommer parce que la politique a joué un rôle très important dans la réponse à cette pandémie.
Pour le Dr Tim Evans, le changement devra être plus profond et passer par le monde pharmaceutique pour accroître les capacités de production partout dans le monde. C’est l’opportunité de repenser le marché global, non pas en fonction des 2 millions de personnes qui peuvent payer, mais pour 7 milliards de personnes. La Dre Joanne Liu conclut : J'espère qu'un des legs de cette pandémie, c’est qu’on aura compris notre interdépendance. On aura aussi compris que pour combattre ce genre de menace existentielle, qu’on parle de pandémie ou de changement climatique, il faut absolument, absolument être ensemble, solidaires.
Le reportage de Binh an Vu Van et d'Hélène Morin est diffusé à l'émission Découverte le dimanche à 18 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.

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