Pourquoi nous avons toujours besoin de l'industrie – Alternatives Économiques

Pour soutenir l’emploi, dynamiser secteurs et territoires, redonner de la compétitivité au pays, mais aussi mener le combat en faveur de l’écologie, l’industrie est plus que jamais nécessaire.
Les images de médecins vêtus de sacs-poubelle en guise de blouse, le manque de respirateurs dans les hôpitaux et les pénuries de médicaments ont donné à voir à l’ensemble du pays les conséquences de quarante ans de désindustrialisation. Elles ont aussi permis de généraliser la prise de conscience de l’importance de l’industrie et remis la défense des activités de production à l’agenda des politiques publiques.
Débarrassée de son image passéiste, l’industrie est désormais l’une des priorités nationales et européennes, comme le martèlent les intervenants aux conférences, réunions de ministres et présentations de rapports en faveur d’une réindustrialisation de la France et de l’Europe…
Les images de médecins vêtus de sacs-poubelle en guise de blouse, le manque de respirateurs dans les hôpitaux et les pénuries de médicaments ont donné à voir à l’ensemble du pays les conséquences de quarante ans de désindustrialisation. Elles ont aussi permis de généraliser la prise de conscience de l’importance de l’industrie et remis la défense des activités de production à l’agenda des politiques publiques.
Débarrassée de son image passéiste, l’industrie est désormais l’une des priorités nationales et européennes, comme le martèlent les intervenants aux conférences, réunions de ministres et présentations de rapports en faveur d’une réindustrialisation de la France et de l’Europe. Tous mettent en évidence l’importance de la reconquête industrielle et de son rôle dans l’indépendance stratégique de nos pays.
Si plus personne ne doute qu’il faille sauver l’industrie, les raisons pour lesquelles son maintien est impératif diffèrent selon les approches, les écoles et les références théoriques mobilisées. Trois grandes familles d’arguments pro-industrie coexistent traditionnellement.
L’une fait plutôt référence à l’emploi, l’autre s’intéresse essentiellement aux effets induits, tandis que la troisième insiste sur la compétitivité. La crise écologique en a fait émerger une nouvelle selon laquelle renouer avec l’industrie serait l’une des composantes du combat en faveur de l’écologie.

Un poids lourd de l’emploi

L’argument de l’emploi est souvent brandi par les partisans de l’industrie. Cette vision prend sa source chez les économistes classiques et Karl Marx, pour qui l’industrie crée les richesses alors que les services se développent à partir des surplus qu’elle dégage. Nombre de partisans de la réindustrialisation insistent donc sur le fait que les activités de production et les secteurs liés sont d’importants pourvoyeurs de travail.
Cette idée est souvent étayée par la preuve du contraire : le recul de l’industrie s’est accompagné d’une perte d’environ 2,5 millions d’emplois depuis 1974 alors que sa part dans le produit intérieur brut (PIB) diminuait de moitié, passant de 22,3 % à 11,2 %, selon l’Insee.
Pourtant, sur la même période, la valeur ajoutée produite par l’industrie manu­facturière a augmenté, compliquant ainsi l’évaluation de l’intensité de la relation entre le volume de production industrielle et l’emploi.
Malgré ce recul, sur les 27,1 millions de personnes qui occupaient un emploi au sens du Bureau international du travail (BIT) en 2018 en France, 13,3 % travaillaient dans l’industrie, ce qui fait du secteur un important pourvoyeur d’emplois. A cela il faut ajouter environ 300 000 intérimaires. Préserver l’industrie permettrait ainsi de limiter les pertes d’emplois.
L’industrie, notamment les plus grandes entreprises qui représentent 66 % de l’emploi salarié du secteur, contribue à améliorer l’emploi et les rémunérations au plan national
Toujours en relation avec l’emploi, et même si les valeurs moyennes dissimulent d’importants écarts selon le statut, un niveau général des salaires supérieur à la moyenne est observé dans la plupart des secteurs industriels.
Atteignant près de 3 000 euros mensuels dans la fabrication de matériels de transports (aéronautique, automobile…) en 2016, le salaire net moyen y était supérieur de 34 % à la moyenne nationale tous secteurs confondus. A 2 800 euros dans les secteurs eau-énergie, le machinisme et les industries électriques et électroniques, il y dépassait de 25 % cette moyenne.
Le seul secteur industriel aux salaires inférieurs à la moyenne d’ensemble était l’agroalimentaire. Ces écarts de rémunération s’expli­quent en partie par la structure de l’emploi. En 2019, avec plus de 20 % de cadres, l’industrie arrive juste derrière les secteurs de l’information et de la communication et des services (y compris financiers) aux entreprises pour l’emploi de cette catégorie de salariés, selon l’Insee.
Ils résultent également de pratiques sociales structurées par le syndicalisme, plus présent dans l’industrie – avec un taux de syndicalisation de 12,2 %, contre 11 % en moyenne, selon la Dares, même si la disparition des grands établissements a conduit au recul du phénomène. Au total, l’industrie, notamment les plus grandes entreprises qui représentent 66 % de l’emploi salarié du secteur, contribue à améliorer l’emploi et les rémunérations au plan national.

Des effets sectoriels et locaux

Les activités industrielles entretiennent des relations d’interdépendance en s’achetant ou en se vendant mutuellement leurs productions. Mais l’industrie est aussi capable d’entraîner dans son sillage d’autres activités. La situation est clairement établie pour les services, aux entreprises notamment, dont l’activité est étroitement liée à celle des entreprises de production. Cette relation a été établie pour divers pays.
Ainsi, une partie du développement de la Corée du Sud s’explique par la création d’une industrie lourde nécessaire à l’essor d’un complexe ­militaro-industriel dans les années 1970. Le développement de ces industries a exercé un effet d’entraînement significatif sur les industries aval non ciblées, comme la fabrication d’équipements et de matériels électriques par exemple, qui a persisté après la fin du plan.
En France, les politiques sectoriellement ciblées mises en œuvre à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour assurer la reconstruction du pays et portées par les grands projets de l’Etat (nucléaire, TGV) ont exercé des effets d’entraînement le long de ces filières.
Ce type d’action a toutefois été remis en cause à partir des années 1980 : les politiques industrielles ont été réorientées vers la gestion de la disparition des secteurs en difficulté, d’une part, et les actions en faveur de la recherche et développement (R&D) et de l’innovation, de l’autre.
Un euro de richesse créé dans l’automobile génère 4,10 € de richesse dans l’ensemble de l’économie
Ce virage n’a pas empêché le développement conjoint de l’industrie et d’une partie des services par l’intégration croissante de ces activités caractéristiques des sociétés post-industrielles. Des travaux italiens des années 1980 ont ainsi montré que les services à l’industrie ont constitué la composante la plus dynamique des services marchands et qu’ils ont crû plus vite que les services généraux au système productif (respectivement de 95 % et de 36 % sur la période 1965-1981).
Le levier de croissance que constitue l’industrie est reflété par les multipli­cateurs de valeur ajoutée par secteur qui mesurent le nombre d’unités de valeur ajoutée globalement produites dans l’économie pour une unité supplémentaire de valeur ajoutée d’un secteur.
Ils atteignent leurs niveaux maximums pour l’industrie qui utilise une part importante de consommations intermédiaires, riches en activités domestiques : un euro de richesse créé dans l’automobile génère ainsi 4,10 € de richesse dans l’ensemble de l’économie.
Lecture : un euro de richesse créé dans le secteur du commerce et des services génère 1,50 € de richesse dans l’ensemble de l’économie. La même somme créée dans la construction aéronautique et spatiale entraîne la création de 4,80 € de valeur ajoutée dans l’ensemble de l’économie.
Lecture : un euro de richesse créé dans le secteur du commerce et des services génère 1,50 € de richesse dans l’ensemble de l’économie. La même somme créée dans la construction aéronautique et spatiale entraîne la création de 4,80 € de valeur ajoutée dans l’ensemble de l’économie.
Les effets d’entraînement ­exercés par l’industrie sont aussi locaux. Contrairement à l’idée suivant laquelle les territoires industriels sont systématiquement en déclin, des études à des mailles locales fines montrent que l’industrie peut être source d’une dynamique positive1. C’est tout particulièrement le cas lorsque le phénomène d’industrialisation est récent, que le système productif est composé de petites entreprises et que le tissu social permet la reconversion des salariés lors des fermetures.
Ce phénomène est vérifié en France dans des territoires, principalement situés à l’ouest et au sud du pays, qui ont connu les plus fortes dynamiques de l’emploi total. L’attractivité de ces secteurs dits « néo-industriels » contribue largement aux taux de croissance élevés observés, même si ces derniers doivent également beaucoup à la mobilité géographique des ménages, elle-même à l’origine de créations d’emplois dans le secteur tertiaire.

La bataille de la compétitivité

L’industrie favorise aussi la compétitivité nationale par ses stratégies et pratiques en matière d’investissement et d’innovation. La dégradation du solde de la balance commerciale de l’Hexagone, qui atteint -84,7 milliards d’euros en 2021, soit, et de très loin, le pire niveau en Europe, soulève la question de la responsabilité de l’industrie française dans ce déficit et de son aptitude à répondre à la hausse de la demande de biens.
En effet, depuis le début des années 2000, l’érosion de la part de la France dans les échanges internationaux et des parts de marché des exportateurs français s’explique par le recul global de l’industrie mais aussi par la spécialisation sectorielle.
Tous les secteurs déclinent à peu près au même rythme, enregistrant des pertes de parts de marché d’environ 40 %. Deux exceptions se dégageaient avant la crise sanitaire : l’aéronautique et le luxe. Après deux années de Covid, seul le luxe demeure.
Une industrie forte permet non seulement de servir une demande des ménages, mais aussi de couvrir les besoins intermédiaires exprimés par les entreprises. Elle contribue également à la compétitivité internationale dans la mesure où les exportations sont princi­palement le fait des entreprises industrielles qui, plus nombreuses proportionnellement à être tournées vers l’international que dans les autres secteurs, réalisent 64 % du chiffre d’affaires total à l’exportation.
Champ : France, entreprises exportatrices, y compris micro-entrepreneurs et micro-entreprises au sens fiscal.
Lecture : si elles représentent seulement 15 % des entreprises exportatrices, les entreprises industrielles en France sont à l’origine de 64 % du chiffre d’affaires total à l’exportation.
Champ : France, entreprises exportatrices, y compris micro-entrepreneurs et micro-entreprises au sens fiscal.
Lecture : si elles représentent seulement 15 % des entreprises exportatrices, les entreprises industrielles en France sont à l’origine de 64 % du chiffre d’affaires total à l’exportation.
Une industrie forte favorise aussi la recherche et développement, qui stimule l’innovation, elle-même source de croissance. La dépense intérieure de recherche et développement des entreprises (Dirde), qui reflète l’engagement dans l’innovation, est très largement concentrée dans l’industrie et les services qui y sont directement liés.
Selon l’enquête Capacité à innover et stratégie menée par l’Insee, 56 % des entreprises industrielles réalisent des innovations soit en produits2 (37 % d’entre elles), soit en procédés3 (43 %). Ce taux atteint 69 % dans l’information et la communication avec une répartition identique entre produits (55 %) et procédés (56 %).
Toutes les activités ne contribuent pas identiquement. Selon le ministère de la Recherche et de l’Innovation, 6 branches de recherche sur 32 totalisent plus de la moitié du potentiel de R&D : l’industrie automobile (13 % de la Dirde), la construction aéronautique et spatiale (10 %), l’industrie pharmaceutique (8 %), l’industrie chimique (6 %), ainsi que les activités spécialisées, scientifiques et techniques (9 %) et les activités informatiques et services d’information (8 %). Le bloc industrie-services supérieurs aux entreprises est ainsi le vecteur des investissements en R&D et de l’innovation qui contribuent à des gains de parts de marché et de compétitivité.

La réconciliation industrie-écologie

Dans un contexte de bouleversement climatique causé par la hausse des émissions de gaz à effet de serre, dont les transports sont les principaux responsables, et alors que les émissions importées dépassent les émissions directes dans la plupart des pays de l’Union européenne, réindustrialiser permettrait de réduire l’empreinte écologique de la production.
Les théoriciens d’une industrie écologique abandonnent le productivisme au profit d’une révision totale des modes de production et de consommation
Les tenants de cette industrie de proximité ne se limitent pas à de simples appels à la relocalisation de secteurs ou d’entreprises préalablement délocalisés pour réduire les coûts de production, échapper aux contraintes environnementales et se rapprocher des marchés.
L’objectif n’est pas non plus uniquement de réduire les pollutions en diminuant les distances mais, plus fondamentalement, de profiter de la recherche de gains de proximité pour promouvoir des modes de production plus respectueux de l’environnement.
Cette nouvelle approche se distingue, par le changement radical qui l’inspire, des tenants d’une informatisation généralisée et d’un rêve de robots collaboratifs qui laissent envisager une industrie avec des usines mais toujours sans salariés.
La rupture est bien réelle. Les théoriciens d’une industrie écologique abandonnent le productivisme au profit d’une révision totale des modes de production et de consommation. Leurs propositions sont d’autant plus importantes à considérer que la crise a inversé la tendance à la hausse de la consommation de services au détriment des biens, ces derniers portant aujourd’hui l’essentiel de la croissance du PIB.
Sobriété, recyclage, réparabilité sont les mots-clefs de cette nouvelle vision industrielle portée par l’ingénieur Philippe Bihouix4 ou les scénarios negaWatt. Ce nouveau modèle exige beaucoup d’innovations, pas forcément hyper-technologiques ou portées par des start-up, même si certaines technologies pourront y contribuer, notamment dans les domaines de l’énergie et des matériaux.
Ainsi, sans revenir à un passé industriel à l’origine de nombreux dommages, cette évolution de l’industrie pourrait se traduire par un double avantage : s’affranchir de l’impératif de ­compétitivité-prix lié à la mondialisation en augmentant les exigences en matière de qualité environnementale, traça­bilité et impact carbone des biens, d’une part, et promouvoir des activités non délocalisables telles que la rénovation des bâtiments ou la production d’énergie à l’échelle locale, elles-mêmes génératrices d’emplois.
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