Penser les échecs de la Révolution française – Le Grand Continent

Parler des échecs de la Révolution française n’est ni une provocation, ni une formule, mais l’incitation à repenser son déroulement tragique et grandiose pour rebâtir notre histoire, sans illusions et sans crainte. Traditionnellement, les récits de cette période insistent sur l’enthousiasme de son début et la grandeur de son projet, expliquent ensuite, en le regrettant ou en le condamnant, que l’élan de 1789 échoue à se stabiliser en 1791, puis entraîne le pays dans la guerre civile et étrangère à partir de 1792, enfin, le soumet à l’état d’exception de 1793-1794 – la fameuse « Terreur ». Juillet 1794 clôt, avec l’exécution de Robespierre, ce qui est considéré comme la période la plus radicale, avant l’installation d’un régime libéral, chahuté par des coups d’État et balayé en 1799 par Bonaparte.
Non seulement la décennie révolutionnaire a été ainsi fracturée par ses contradictions et ses faiblesses, mais elle a été marquée par des meurtres politiques, notamment en 1792-1793, ainsi que par une guerre civile effroyable en Vendée. Elle n’a pas tenu toutes ses promesses : la nation n’a pas été unifiée autour d’un peuple – à commencer par l’absence de reconnaissance des femmes comme citoyennes de plein exercice – ; l’égalité promise n’a jamais été traduite concrètement ; la République est demeurée mal définie, affaiblissant l’idée même de Révolution. Comment, dès lors, peut-on présenter, encore, la Révolution française comme un modèle, comme l’origine de l’époque moderne ?
Ces critiques sont aussi vieilles que la Révolution elle-même. Les massacres de septembre 1792, la décapitation du roi, pour ne prendre que ces deux événements, ont terrifié l’opinion européenne, les éliminations des révolutionnaires entre eux, le choc des guerres et la peur de la dictature militaire achevant de faire de la France un contre-modèle. Pour un observateur des années 1800, la France était devenue une nation guerrière et conquérante, invoquant une démocratie faussée, inégalitaire et autoritaire. Il fallut attendre les années 1840-1850 pour que de nouvelles générations réécrivent l’histoire de la Révolution et contestent ce bilan sombre en rappelant la dynamique politique, idéologique et culturelle, lancée avec 17891. Comme l’écrivit Michelet en 1868 : « jamais tant d’idées organiques, tant de créations, tant de souci de l’avenir ! Une tendresse inquiète pour la postérité ! Et tout cela, non pas comme on le croit, après les grands périls, mais au fort de la crise2. » Ce qui n’empêcha pas Karl Marx d’estimer que la Révolution française était restée inachevée, n’ayant pas répondu aux attentes du prolétariat qu’elle avait contribué à faire naître3.
S’il faut parler d’échecs, puisque ce qui a été espéré et promis n’a pas été tenu – quand ce ne fut pas l’exact inverse qui fut mis en place – on ne peut cependant pas oublier ce qui a été proposé et inventé. Cela explique que les attentes liées à la Révolution restent toujours vives, rendant certainement plus sensibles les regrets devant ce qui n’a pas été réussi. Car aucune autre période, en France, n’a gardé autant d’importance et d’influence : l’Empire a broyé l’Europe dans plus d’une décennie de guerres ; la Restauration ou la monarchie de Juillet furent incapables de retisser le lien social ; le Second Empire né de la répression et d’un coup d’État, a aggravé les inégalités avant de sombrer dans une défaite totale. La IIIe République, arrivant sans gloire sur les ruines de la Commune et disparaissant dans la déroute de 1940, ne peut pas prétendre non plus être un modèle. Et comment comprendre que la monarchie millénaire a été abolie entre 1789 et 1792, sans pouvoir renaître de ses cendres ?
Il ne s’agit pas de condamner tous les régimes au motif qu’ils ne tiennent pas ce qu’ils promettent ou de les absoudre tous aussi rapidement par lassitude. La Révolution française se distingue de toutes les autres périodes par son actualité continue et par les débats passionnés qu’elle suscite encore. Elle est toujours invoquée pour ce qu’elle a permis comme pour ce qu’elle a raté, toujours scrutée pour imaginer l’avenir, que l’on s’en inspire ou qu’on lui tourne le dos ! Mais, parce qu’elle a expérimenté des inventions politiques et sociales qui, au moins dans un premier temps, ont échoué, la grandeur de son entreprise marque nos mémoires et notre culture. Cette grandeur est d’autant plus ressentie qu’elle a eu une démesure prométhéenne. La Révolution n’a-t-elle pas voulu, comme le héros légendaire grec, Prométhée, renverser l’ordre des choses, donner aux hommes le pouvoir des dieux, image que ses adversaires, contre-révolutionnaires, ont rappelée pour mieux en souligner la prétention ? L’enjeu de ce livre est de comprendre ces contradictions et d’en tirer des leçons hors des polémiques ou des plaidoyers. Pour cela, il faut toucher au cœur : parler d’échecs attestés, les décrire, les expliquer et s’en inspirer pour agir.
Si l’on veut bien admettre qu’il n’y eut ni fatalité, ni dérapage, ni complot, mais luttes partisanes et confrontations inattendues ou, en bref, rencontre avec la « force des choses » conduisant à des positions radicales et contraires à ce qui avait été espéré, il devient possible de comprendre, sans juger, l’usage de la violence, l’exclusion des femmes, des opposants, de la vie politique, l’ambiguïté des promesses égalitaires, ainsi que les désenchantements et les dénonciations qui s’ensuivirent. Il ne s’agit surtout pas d’ouvrir de fausses fenêtres, de justifier quoi que ce soit au nom d’idéaux plus ou moins illusoires, encore moins de rejeter tout en bloc. Il s’agit de tirer les leçons de ce qui a échoué, d’expliquer sans passion ni colère les errements et les difficultés, en espérant que ces exemples puissent nous donner, d’abord de la modestie, ensuite de la prudence, enfin de la détermination pour entreprendre les tâches qui nous attendent, sans illusions. Il s’agit aussi de comprendre pourquoi la mémoire de la Révolution française demeure vivante tout en ayant créé une culture nationale schizophrène4.
Dire cela n’est pas bâtir une narration désastreuse de la Révolution, comme s’il fallait estimer que toute présentation de faits négatifs nuirait aux entreprises indispensables pour changer le monde. La conviction qui traverse ces pages, et les motive, est que tout au contraire si l’on veut, vraiment, faire une révolution, il est essentiel et même vital de connaître à l’avance les risques de déviation, de manipulation, de catastrophe. Il faut en rester convaincu : l’échec d’une expérimentation n’empêche pas de croire que les temps pourront être, un jour, favorables à sa réussite, mais il vaut mieux ne pas se faire d’illusion. Comme le disait le philosophe Éric Weil : « La science ne dit pas : faites ceci ou faites cela ; elle dit : si vous voulez ceci, vous devrez faire cela ou vous accommoder de cela ; si vous choisissez telle attitude, elle exigera de vous telle réaction5. » Il convient de respecter la marche à suivre : établir les faits dans leur complexité, de préférence en se faisant l’avocat du diable, avant d’en tirer des leçons. Le prix à payer n’est pas négligeable puisqu’il faut dresser le tableau des difficultés et des désillusions. Mais sans ce passage rude, l’histoire qui s’écrit et se diffuse est un panorama incomplet, voire mensonger, donc dangereux.
Même si elle n’est plus cet horizon merveilleux et inaccessible que l’humanité espérerait naïvement, la Révolution française a légué la possibilité de réinterpréter toute l’histoire de l’humanité, obligeant à apprécier la rupture qu’elle a provoquée et à comprendre les limites de ce genre d’entreprise6. Considérer qu’il n’y a plus rien à en apprendre serait, comme l’écrivent les historiens Jacques Guilhaumou et Jean-Numa Ducange, rendre les armes face au monde dans lequel nous vivons7. L’objectif de ce livre est, en étudiant quelques points précis, de mettre les choses à plat pour sortir de cet amour-haine, de penser les échecs, les ratés, de la période révolutionnaire pour analyser ce qui s’est passé et, si possible, imaginer de nouvelles voies pour agir. Car il y a urgence.
Nous sommes à l’évidence à la charnière d’une mutation de nos sensibilités, dont l’histoire – celle de la Révolution, notamment – pourrait faire les frais8. Nous ne sommes pas seulement victimes du « présentisme », cet aplatissement du temps qui confond le passé avec la mémoire et empêche d’inventer l’avenir9, nous sommes surtout menacés par la banalisation des savoirs et des connaissances : un clou chasse l’autre et les débats entre spécialistes sont disqualifiés, quand ce n’est pas jusqu’à la notion de « savant » qui est contestée sans appel, au profit de la liberté des opinions et des émotions, même les plus discutables10. Dans une quête fébrile et vouée à perdre ce qui a pu être amassé, il faudrait réfléchir hors des mythes collectifs, penser malgré les habitudes, et trouver du neuf hors du vieux périmé au risque de l’épuisement. Que les individualités se réapproprient leur autonomie est certainement un progrès, si démocratie et cacophonie ne sont pas confondues.
Ce livre est un livre d’histoire dans lequel je parle en mon nom11. Je le fais parce qu’il n’est plus possible de bannir le « je » dans l’écriture de l’histoire et qu’il faut se soumettre à l’air du temps, surtout lorsqu’on revendique une démarche méthodique12. Ce n’est ni bien, ni mal, simplement le prix à payer pour refonder l’histoire et lui redonner du sens, à la fois comme signification et comme orientation. J’ai toujours porté une attention continue au sens des mots, employés et forgés pendant la Révolution ou par l’historiographie, et j’ai toujours discuté les catégories que nous employons sans y prêter attention, comme si elles étaient « naturelles »13. Tout cela est largement lié à ma propre insertion dans l’histoire, qu’il est légitime d’exposer dans le dernier chapitre de ce livre.
J’ai suffisamment pratiqué la « vulgarisation scientifique », avec des livres dépourvus de ces fameuses notes de bas de page critiquées aujourd’hui par certains, pour savoir que cela ne suffit pas devant la crise de légitimité qui nous touche. Elle est beaucoup plus grave que les petits arrangements avec le passé pratiqués par les uns ou que les inventions les plus débridées commises par les autres, triant les faits, oubliant archives et objections, pour ne retenir que ce qui leur convenait14. Suffit-il de « voyager léger », sans notes, ni remords, à la façon des « publicistes15 » ? Je ne crois pas, même s’il faut le faire aussi. Dans ce livre, je respecte l’habitude du travail historique, avec des notes en bas de page et avec une discussion des faits et des traditions historiographiques. Nous ne sortirons pas de la perte du rapport au passé et à l’histoire, sans réaffirmer cette pratique de recherche et d’exposition.
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