Patricia Kelly : «J'adore savoir que la mémoire de Gene Kelly … – Paris Match

À l’occasion de la ressortie de «Chantons sous la pluie » et de la diffusion d’«Un été avec Gene Kelly» sur France Musique, nous avons rencontré Patricia, sa dernière épouse. Elle nous a reçus dans sa maison de Los Angeles, véritable caverne aux trésors dédiée à l’homme qu’elle a tant aimé.
Paris Match. D’où vous vient cette incroyable collection?
Patricia Kelly. Gene Kelly m’a légué ce qui était dans notre maison à l’époque et je fouille régulièrement sur Internet pour compléter les archives. Le fait qu’il ait pensé à sauver tout ça, c’est génial. Il y a quelques jours, j’ai relu une lettre, tendre et tellement belle, que Laurence Olivier lui avait écrite… Aujourd’hui, on ne s’écrit plus de lettres! Tout passe par les textos, tous nos mots partent dans le cloud. Alors que pouvoir relire Fred Astaire , Liza Minnelli , voir leur écriture, leur papier, leur en-tête, ça n’a pas de prix. Et encore, Gene n’a pas pu tout garder, sa maison avait brûlé en 1983. C’est pour ça que le script orignal de “Chantons sous la pluie” a les bords noircis. D’ailleurs, il a reconstruit cette maison. À l’époque, il l’appelait sa “garçonnière”. Les murs étaient bleu marine, il y avait du bois partout, une vraie tanière de bonhomme! Il avait juré à tout le monde qu’après ses deux premiers mariages il ne se remarierait jamais. Il faut croire qu’il a changé d’avis puisque je suis là! [Elle rit.] 

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Est-ce une légende que vous ignoriez qui il était quand vous l’avez rencontré?
Ah non! Je vois tellement de gens qui s’installent à Beverly Hills dans le but de rencontrer une célébrité et de vivre la grande vie… Moi, je n’ai jamais voulu ça! Le réalisateur [d’un documentaire sur le Smithsonian Museum] m’avait choisie pour travailler avec Gene justement parce que je ne savais pas qui il était. Les autres filles voulaient toutes l’épouser. Je me souviens qu’il m’a tout de suite posé des questions de culture générale, des colles du genre: “Je suis sûr que tu ne sais pas qui sont les frères Montgolfier.” Je le savais, mais je me suis surtout dit: mais pour qui il se prend, celui-là?

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Le but de Gene a toujours été de créer des films actuels et intemporels. 
À quel moment avez-vous découvert que c’était une star?
Après une semaine, une femme qui travaillait avec nous m’a appris qu’il était très connu. Je suis allée louer tous ses films, je les ai regardés en un weekend et je me suis sentie bien bête d’être passée à côté d’une figure aussi importante de notre époque. Mais c’est plus tard, à Paris, que j’ai réalisé l’ampleur de son empreinte sur le monde. On était ensemble depuis quelques mois. Gene voulait marcher, on avait traversé un parc la nuit. Personne ne savait qu’on était là. Dans la pénombre, on a entendu quelqu’un siffler “Singin’ in the Rain”. Là, j’ai compris. 

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Il a connu le succès dans les années 1950, le reste de sa carrière a été plus discret. Comment le vivait-il?
C’était dur pour lui, parce qu’il s’agissait clairement de jeunisme. Comme pour beaucoup de ses amis… Plus personne ne voulait confier de film à David Lean à la fin de sa vie. On les considérait comme dépassés. Mais Gene et tous les autres n’étaient pas stupides, ils étaient juste plus vieux! Et ils voulaient avoir des projets. Le but de Gene a toujours été de créer des films actuels et intemporels. On fait beaucoup de longs-métrages désormais, mais combien d’entre eux survivront? Ces réalisateurs ont voulu le meilleur de leur art. Ils aimaient vraiment leur métier. Aujourd’hui, ce sont des investisseurs qui font les films.
Quelle trace voulait laisser Gene Kelly sur le monde?
Gene était très précis sur la manière dont il voulait qu’on se souvienne de lui. Il souhaitait qu’on le voie comme quelqu’un qui a changé la façon dont la danse était traitée au cinéma et comme le créateur d’une danse à l’américaine. Tous les gens qui l’ont vu à l’écran me parlent de son talent de danseur, mais personne ne sait qu’il a réalisé et conçu les chorégraphies de la plupart de ses films. Gene pensait le mouvement de la caméra au même titre que les pas des danseurs. C’est lui qui a fait en sorte que les plans ne soient plus statiques, il a créé trois dimensions sur un écran plat. Et il disait souvent: “C’est tellement dur de faire paraître tout ça si simple.” Il fallait que n’importe qui puisse croire qu’il pouvait danser sous la pluie comme lui. Alors que c’était quasiment impossible.

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Finalement, que retiennent les gens de lui?
Ils ont le sentiment qu’ils auraient pu aller boire une bière avec lui. Il a l’image d’un homme sympathique mais pas que… Jules Dassin m’a raconté il y a quelques années que, quand “Du rififi chez les hommes” a été primé à Cannes, il était persona non grata parce qu’on le disait communiste. Son petit film [sorti en France avant le Festival] avait finalement été un grand succès et tout le monde était très embêté. Au moment d’arriver au pied des marches, il a aperçu Gene. Pour ne pas le mettre dans l’embarras et être pris en photo ensemble, il a préféré faire demi-tour. Gene lui a couru après et l’a forcé à monter les marches avec lui. Il était comme ça.
Gene détestait les dîners mondains. Il disait qu’il avait mal au genou pour ne pas avoir à danser avec toutes les invitées
Il avait 73 ans, vous en aviez 26 au moment de votre rencontre. Qu’est-ce qui vous a fait tomber amoureuse de lui?
Sa façon de manier les mots. J’ai étudié l’étymologie et la poésie, deux domaines qu’il adorait. Très vite, on a commencé à se lancer des vers de poèmes connus, c’était notre jeu. Il parlait anglais, français, italien, yiddish, lisait le latin, il avait un lien très naturel avec les langues. Il pouvait répéter un mot en boucle pour comprendre ses sonorités. Et puis, on va se le dire : il était charmant et avait beaucoup d’humour. Qu’est-ce qu’il me faisait rire ! Il signait toujours ses mots d’amour “Devine qui c’est”. Notre complicité n’a cessé de grandir jusqu’au jour où il m’a demandé d’écrire ses Mémoires. Ça n’a pas été facile de lui faire baisser sa garde. Je me souviens que les journalistes étaient toujours ravis après leur rencontre avec lui, pensant avoir la meilleure interview, mais il calculait tout. Il savait exactement quoi leur dire pour leur faire plaisir. Il a fallu du temps avant qu’il comprenne qu’il pouvait se confier à moi et que ça ne rendrait les enregistrements que plus intéressants.
Il vous a beaucoup appris ?
Énormément. J’étais douée dans mon domaine, mais la danse et le cinéma ne faisaient pas partie de mon monde. Je n’y connaissais rien. Je voulais pouvoir parler sa langue. Alors, tous les soirs, on regardait un classique ensemble et il m’expliquait les plans, les caméras. Des gens mourraient pour avoir droit à ça ! Il avait déjà tout fait, tout vu, quand on s’est rencontrés. Nous sommes partis ensemble à Paris, c’était ma première fois, lui était habitué. On a dîné à la Tour d’argent, il connaissait très bien le patron, qui nous a placé à la meilleure table avec vue imprenable sur Notre-Dame, je trouvais ça dingue. Il a adoré me voir découvrir cette ville. Je pense que c’était fun de partager son quotidien avec une jeune femme, de pouvoir raconter son histoire à quelqu’un qui en ignorait tout. J’étais dévouée et ça ne lui déplaisait pas. 
Vous n’auriez pas préféré le connaître dans ses jeunes années ?
On m’a souvent posé cette question. J’ai eu l’Homme, avec un grand H, celui qui s’asseyait devant le feu avec une vodka tonic en écoutant du Sinatra. Et il me plaisait comme ça. Il adorait être à la maison, lire, il détestait les cocktails et les dîners mondains. Il était toujours obligé de mentir en disant qu’il avait mal au genou pour ne pas avoir à danser avec toutes les femmes invitées. On dansait ensemble mais uniquement à la maison, avec nos amis. Et on avait un rendez-vous chaque samedi soir en amoureux, seul moment où il se forçait à mettre un costume.
Vous avez partagé la fin de sa vie. Il était heureux ?
Après son attaque, il était en fauteuil roulant. Il avait toute sa tête, mais il ne pouvait plus marcher. Donc je l’emmenais se promener dans Beverly Hills, je devais courir pour traverser la route, me cacher derrière les palmiers pour qu’on ne soit pas vus, c’était tellement drôle. En vieillissant, j’ai compris certaines choses. Peu de temps avant la fin, il écoutait “September Song” très souvent, je le voyais revivre des morceaux de sa vie. Maintenant que j’y pense, cette chanson et toutes celles qu’il aimait à ce moment-là parlaient de la mort. Il savait qu’il arrivait au bout du chemin. Je n’avais pas signé pour ça et, finalement, je ne changerais ma vie pour rien au monde. Il y a eu des incertitudes, une perte immense, mais d’une manière étrange c’était une vie parfaite pour moi, j’espère que ça l’était pour lui aussi.
Qu’est-ce qu’il me faisait rire ! Il signait toujours ses mots d’amour “Devine qui c’est”
Et vous, où est votre place dans tout ça ?
Quand il est parti, je ne savais pas comment gérer le deuil. Cela a été extrêmement difficile, je ressens physiquement un grand trou dans ma poitrine depuis vingt-six ans. Alors parler de lui m’a énormément aidée. Les gens qui viennent ici finissent tous assis par terre, à tout lire, tout regarder… J’adore savoir que sa mémoire continue à vivre. Je ne crois pas à la vie après la mort mais, avec tout ça, il est là tout le temps. Il ne m’a pas quittée, il est là dans ma façon de mettre mes gants, mes chapeaux, dans ma manière de marcher…
Vous aviez 36 ans quand il est mort, pourtant vous n’avez jamais refait votre vie. Après un Gene Kelly, personne n’est à la hauteur ?
On me demande souvent pourquoi je ne me suis pas remariée. Et je crois que j’ai juste rencontré le bon du premier coup. Gene avait un physique particulier, je n’ai jamais vu quelqu’un lui ressembler. Il avait ce truc en plus que personne n’a réussi à égaler. Comme Frank Sinatra, Judy Garland, ce sont des comètes qui ne passent qu’une fois dans une vie, et qu’on ne recroise jamais. N’essayez pas de l’imiter. Ce serait peine perdue.
DISCUSSION SUR LE SOFA POUR FRANCE MUSIQUE Les anecdotes sont savoureuses. À partir du 10 juillet et tout l’été, France Musique consacre une série à l’acteur-chorégraphe. Huit heures d’enregistrements inédits où Gene se confie à Patricia sur sa folle vie. « Je veux que les auditeurs aient le même sentiment que quand j’échangeais, assise à côté de lui, sur le canapé, dit cette dernière. Ils entendront l’humour, l’affection, la réflexion et auront vraiment l’impression d’entrer dans son intimité. » Des histoires drôles racontées de cette voix qu’il détestait tant, mais aussi des inédits qui rendront les fans gagas, comme ces chansons jamais entendues, coupées au montage de ses films. Un rendez-vous à ne pas rater.
« Un été avec Gene Kelly », par Patricia Kelly avec la complicité de Laurent Valière, sur France Musique, le dimanche de 11 heures à 12 heures, du 10 juillet au 28 août.

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