Négocier la sortie de crise – Gendarmerie Nationale – Gendinfo

La gendarmerie a développé un dispositif de négociation de crise structuré, permettant, grâce à un maillage territorial supervisé par la cellule nationale du GIGN, de pouvoir rapidement apporter un appui au commandement opérationnel grâce à cette discipline. Un seul objectif : contribuer à dénouer pacifiquement une crise.
La négociation a toujours fait partie de l’arsenal du GIGN. Longtemps basé sur une approche empirique, ce n’est qu’au début des années 90, face à la complexité croissante des crises, que le Groupe s’est attelé à structurer et à codifier son dispositif de négociation, pour disposer d’un groupe de militaires spécialisés en son sein. Puis, dans la logique de maillage territorial propre à la gendarmerie, sont apparus les négociateurs régionaux, permettant d’apporter l’appui de la négociation à toute crise, rapidement et en tout point du territoire. La gendarmerie dispose donc aujourd’hui d’un réseau à l’architecture verticale et aux procédures structurées et rodées, en mesure de faire face à des sollicitations en constante augmentation. Forcenés, prises d’otages, enlèvements sur le territoire national, extorsions de fonds, actes de terrorisme, enlèvements de ressortissants français à l’étranger, rançongiciels (ransomwares), cyberattaques, le spectre d’intervention des négociateurs de la gendarmerie, en fonction de leur degré d’expertise, est vaste.
L’an dernier, ils ont ainsi accompli 620 missions (contre 450 sur la période 2019-2020), dont une trentaine du ressort des négociateurs de crise du GIGN dans le cadre de l’action de la force intervention (F.I.). S’ajoutent à cela les missions particulières de la Cellule nationale de négociation (CNN), notamment dans le domaine cyber et à l’international.
« On constate sur cette période une augmentation des conflits et des violences armées, et plus généralement une dégradation de l’état psychologique des individus », souligne le major Xavier D., chef de la CNN. Une détérioration qui pourrait en partie s’expliquer par le contexte particulier de la pandémie : confinement et autres restrictions, surmédiatisation, rupture des liens sociaux, modification de la consommation de stupéfiants et d’alcool…
Mais avant toute chose, il importe de poser les bases de la négociation et de ses objectifs. Cette discipline s’appuie sur le pouvoir des mots, mais pas seulement. Elle repose également sur une forte capacité d’écoute et d’empathie, pour être à même d’établir le lien de confiance indispensable au dialogue.
« Notre objectif est d’obtenir un changement de comportement en influençant la personne. Il nous faut donc développer un rapport de confiance et pour cela générer un sentiment d’empathie, qui n’est possible qu’à travers une observation et une écoute actives. Nous allons donc travailler sur la communication verbale, paraverbale (ton, intonation, rythme d’un énoncé, NDLR) et non verbale (regard, attention, gestuelle…, NDLR). Dans ces situations, le temps peut être notre allié ou inversement. Nous devons donc être en mesure d’établir très vite ce lien de confiance et donc maîtriser toutes les techniques d’influence rapide qui vont générer un sentiment empathie. Une fois la phase d’observation active terminée et en possession du profil psychologique de l’auteur, il faut savoir le questionner pour le faire cheminer en douceur (influence douce), en lui suggérant des choses. Notre objectif est de faire germer dans son esprit l’idée qu’il serait bon pour lui d’écouter nos conseils. On influence pour que la personne soit ouverte aux suggestions et à une gestion pacifique de la crise, mais on ne ment jamais, sinon le lien de confiance ne pourra pas s’établir. Pour autant, rien n’est systématique quand on travaille sur l’Humain. Il faut donc rester humble. On développe de nombreuses techniques, on essaie, mais on est 100 % responsable de 50 % de la relation. Quand bien même un auteur se rend, on ne saura jamais si c’est grâce à nous, car la présence de l’intervention est aussi un gros élément de pression », développe le chef de la CNN.
Le but des négociateurs est avant tout de contribuer à résoudre pacifiquement la crise sur laquelle ils sont engagés, par exemple en obtenant la reddition de l’auteur, mais aussi de faciliter l’intervention dans certaines situations. Et cela peut se faire depuis un P.C. de crise, un véhicule, un hélicoptère, ou encore au contact, y compris dans une colonne d’assaut.
« La négo est avant tout un outil à la disposition de la manœuvre opérationnelle. Nous établissons une stratégie d’influence et on déroule notre tactique et nos techniques de communication pour la satisfaire. Mais celle-ci n’existe que parce qu’elle s’inclut dans une stratégie opérationnelle. Si cette dernière évolue, la nôtre aussi. L’efficience du dispositif repose sur cette cohérence d’ensemble ainsi que sur une parfaite communication entre les intervenants et les différents échelons, explique Xavier. Notre analyse se base généralement sur trois facteurs : le risque, l’urgence et la dangerosité. En fonction de cette classification, nous sommes en mesure d’évaluer notre capacité à négocier ou la nécessité d’une intervention rapide. »
Pour atteindre leur objectif, les négociateurs ont donc trois missions : Renseigner, Détourner et Stopper (RDS). Il s’agit en premier lieu de se renseigner dans le cadre de la négociation, c’est-à-dire sur l’environnement de l’auteur, d’un point de vue social, professionnel, familial, sur ses antécédents judiciaires, médicaux, et plus particulièrement psychiatriques. À ces éléments, s’ajoutent une analyse morpho-psychologique et une analyse des gestes de l’auteur, sur la base, quand c’est possible, de photos et de vidéos. Il s’agit également de collecter du renseignement dans un but tactique et de le transmettre, via le prisme de la négociation, au directeur des opérations, pour être un Outil d’aide à la décision (OAD) dans la mise en œuvre des moyens nécessaires et adaptés à la crise. Une remontée d’autant plus importante au cours de la « golden hour » (première heure), durant laquelle il faut naviguer dans un brouillard d’informations et d’autant plus précieuse dans le cadre d’une crise de haute intensité, afin d’avoir une vision précise et rapide de la situation.
Les négociateurs peuvent aussi chercher à détourner l’attention de l’auteur, « sans jamais cesser de chercher à l’influencer, afin de lui donner jusqu’à la fin l’opportunité de se rendre, en cohérence avec les valeurs défendues par la F.I., et plus largement par le GI, de préserver l’intégrité physique. On ne perd jamais de vue notre objectif de gestion pacifique de la crise. Notre devise, « S’engager pour la vie », ne vaut pas seulement pour les otages, même s’ils sont notre principal objectif, mais aussi pour protéger des personnes malades, atteintes de pathologies psychologiques, ou encore arrêter des terroristes vivants. »
Enfin, la dernière mission est de stopper la situation de crise, en mettant fin à une tuerie en cours, en obtenant la reddition de l’auteur, la libération des otages ou la restitution de données.
« Ce tryptique couvre le spectre d’action de la négociation, d’où l’intérêt de son emploi dans toutes les situations, y compris les actes de terrorisme, notamment grâce à sa fonction de renseignement », insiste le chef des négociateurs.
Le réseau de négociation de la gendarmerie comprend donc à sa tête la CNN et ses quatre coordinateurs, experts en négociation, 16 négociateurs de crise, répartis au sein des sections de la F.I. et, enfin, 350 négociateurs régionaux, disséminés sur l’ensemble du territoire.
Tous les négociateurs du G.I. sont issus ou appartiennent à la F.I. Dotés du plus haut niveau d’expertise dans la spécialité, les permanents de la CNN sont d’alerte H.24, à même de partir en mission en tant que coordinateur dès lors que le degré d’intensité d’une crise le nécessite, au regard notamment de sa sensibilité médiatique ou politique.
La CNN intervient également dans le domaine cyber. « Depuis deux ans, nous enregistrons une réelle augmentation des sollicitations pour apporter notre aide dans le cadre de rançongiciels. Une fois la gendarmerie saisie par le parquet cyber (J3), en fonction du lieu de dépôt de plainte et de la famille de ransomware, la CNN est en mesure d’appuyer le Commandement de la gendarmerie dans le cyberespace (ComCyberGend) et le Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N). Nous nous préparons aussi à la menace de cyberattaques, en échangeant notamment avec le ComCyber de la Défense. »
La CNN intervient également en matière d’enlèvements criminels ou crapuleux à l’étranger (les actes politiques ou idéologiques étant du ressort de la DGSI), dans le cadre d’une cellule interministérielle activée par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. La CNN peut se projeter sur place et intervenir en appui depuis l’ambassade, sous contrôle de l’Attaché de sécurité intérieure. Elle peut également agir à distance, s’il existe un relais efficace apte à être coaché.
Enfin, dans le cadre des relations internationales, la CNN anime des échanges ou workshops avec ses homologues internationaux, afin de partager leurs expériences respectives et capter de nouvelles techniques. « Chaque négociation est différente en fonction du pays où elle se déroule, du fait des filtres culturels. Ces échanges nous permettent notamment d’avoir une approche locale, primordiale pour améliorer notre stratégie dans le cadre d’enlèvements à l’étranger par exemple. Plus globalement, il est important de toujours se remettre en question. »
Les négociateurs de la F.I. n’interviennent quant à eux qu’au côté de leur section : « Ce sont des opérationnels avant tout. On épouse ensuite la spécialité, soit par appétence, soit parce qu’on a été détecté par un ancien. » Intégrés au sein de la colonne d’assaut, ils sont ainsi non seulement en mesure de mettre en œuvre des techniques de négociation de crise jusqu’au dernier moment, mais aussi de neutraliser et d’interpeller l’auteur.
 
Un maillage de 350 négociateurs régionaux, sélectionnés, formés et remis à niveau par la CNN, complète le dispositif. Sélectionnés sur la base d’un appel à volontaires, ils passent par une présélection, conduite par la CNN et un psychologue régional, avant une journée de sélection au G.I., comprenant un entretien avec un négociateur de la CNN et un psychologue de la DGGN, puis une mise en situation afin de déceler leurs capacités d’écoute et d’empathie, mais aussi leurs aptitudes à mener une réflexion, établir une stratégie, une tactique et appliquer des techniques.
« La CNN supervise les négociateurs régionaux, sans toutefois les commander. Dans les faits, dès qu’ils sont engagés, le GIGN est mis dans la boucle. Nous sommes ainsi en mesure de les suivre et de les appuyer, même sur des missions de faible et moyenne intensité. Selon l’intervention, ils peuvent agir en autonomie totale ou bénéficier d’un coaching serré. » La CNN a ainsi effectué plus de 450 assistances en 2021.
Le coordinateur ou le négociateur de crise est un lien, un faciliteur, entre le chef tactique et l’équipe de négociation. Il est le garant de l’adéquation entre la stratégie de négociation et la stratégie opérationnelle.
Les négociateurs régionaux sont des brigadiers avant tout, en mesure d’endosser la casquette de négociateur pour intervenir, toujours en binôme, sur des missions de basse à moyenne intensité, pendant leur semaine de permanence. Ils suivent une formation initiale de 15 jours et une remise à niveau tous les 3 ans.
Par ailleurs, depuis le début de l’année 2021, ils animent également des séances de sensibilisation des élus à la gestion des incivilités. Il leur reviendra également de conduire des formations similaires à l’attention des proviseurs de lycée. Enfin, en interne, ces gendarmes sensibilisent leurs camarades à la prévention du suicide, selon une trame établie conjointement par la CNN et le Bureau de la sécurité et de la santé au travail. « Nous pouvons vraiment compter sur des négociateurs régionaux extrêmement volontaires et impliqués », insiste Xavier.
Pour plus d’efficience, la CNN a élaboré une carte interactive, avec pour objectif d’apporter une Réponse de négociation immédiate (RNI) en cas de crise. En abolissant les frontières administratives, cet outil va permettre au directeur des opérations de déplacer les négociateurs les plus proches de la crise et donc d’apporter une réponse plus rapide.
comment devient-on négociateur au GIGN ?
Devenir négociateur nécessite une longue formation, comprenant beaucoup de pratique. Dans un premier temps, l’aspirant négociateur suit une formation initiale de quinze jours, sous la supervision de la CNN et avec la contribution d’intervenants extérieurs. Ce n’est toutefois qu’au terme de deux ans de pratique, en mission et en entraînement, qu’il pourra valider sa Qualification à la négociation de crise de premier niveau (QNC1). Accompagné d’un négociateur confirmé, il sera alors en mesure d’être engagé sur des missions de basse intensité, à l’instar de certains forcenés.
Le deuxième niveau (QNC2), à l’issue duquel il sera qualifié négociateur de crise, comprend également en 15 jours de formation initiale, suivis de trois ans de pratique au cours desquels il devra valider tout le spectre de la négociation pour être autonome sur toutes les missions, appuyé par un QNC1 et supervisé par les coordinateurs.
En haut de cette pyramide, on retrouve donc les coordinateurs, experts en négociation, qui ne décrocheront ce titre qu’après une nouvelle formation initiale de quinze jours et trois ans de pratique au cours desquels ils devront endosser le rôle de directeur de stage, effectuer la gestion d’un enlèvement à l’étranger, et suivre des modules universitaires à la Sorbonne, notamment pour perfectionner leurs techniques d’influence rapide.

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