#Metoo Cinéma : témoignages sur une révolution encore en chantier – ELLE France

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Alors que l’affaire des « Amandiers » secoue le monde du cinéma, une fracture se dessine entre l’ancien système et les jeunes qui débutent dans le métier. Nouvelles règles de travail mais abus persistants : Témoignages sur une révolution encore en chantier. 
À peine l’année 2023 a-t-elle commencé que, déjà, le cinéma français traverse de nouvelles turbulences. Par la voie d’un communiqué, l’Académie des César annonçait le 3 janvier une décision historique : « Par respect pour les victimes (même présumées en cas de mise en examen ou de condamnation non définitive), il a été décidé de ne pas mettre en lumière des personnes qui seraient mises en cause par la justice pour des faits de violence. » Comprendre : si l’un des nommés est soupçonné de violences sexuelles ou sexistes, il ne pourra se rendre à la cérémonie du 24 février ou venir chercher de prix (ni personne d’autre en son nom). Dans le viseur, Gérard Depardieu, toujours mis en examen pour « viol » et « agressions sexuelles » et susceptible d’être nommé pour deux films, mais pas seulement lui. Cette décision, prise après le traumatisme du césar décerné à Roman Polanski en 2020, répond aussi à l’affaire des « Amandiers », film de Valeria Bruni Tedeschi, dont l’acteur principal, Sofiane Bennacer, est mis en examen pour « viols » après plusieurs plaintes. Des faits révélés par « Le Parisien », puis par « Libération » en novembre, qui ont provoqué le retrait in extremis de son nom de la liste des révélations des César.                
Lors du tournage, des stagiaires avaient appris l’existence d’accusations visant l’acteur. Après avoir alerté la production et la réalisatrice, deux d’entre elles ont quitté le tournage face à son maintien au casting. Une révolte rare mais qui témoignerait, selon l’essayiste féministe Mona Chollet, d’une nouvelle fracture : « Les polémiques qui entourent [ce film] semblent être en train de cristalliser un conflit de générations au cinéma et au théâtre », analyse-t-elle dans une tribune dans « Le Monde ». Mais ce sentiment de ras-le-bol est-il partagé par les jeunes qui débutent leur carrière et cette génération va-t-elle changer les choses ? Témoignages.
Charlotte, 23 ans, est l’une des deux stagiaires à avoir quitté le plateau des « Amandiers » et à avoir alerté la presse. Soulagée que l’affaire ait éclaté au grand jour, elle se souvient : « J’ai appris les rumeurs d’agressions sexuelles de Sofiane avant le tournage. La production m’a répondu que ce n’étaient que des rumeurs. Quand j’ai su par une amie que Sofiane faisait l’objet d’une plainte, je suis retournée les voir, mais sans effet. J’étais la seule à réagir. Les chefs de poste me répétaient : “Est-ce qu’on ne laisserait pas sa chance à Sofiane ? Ce sont peut-être des mensonges.” » Charlotte est finalement reçue par Valeria Bruni Tedeschi : « Elle était sur une autre planète. Quand je lui parlais de la souffrance de la victime à voir son violeur potentiellement glorifié à Cannes, elle me répondait que le cinéma ne pouvait faire de mal à personne. Elle ne voulait pas que Sofiane sente qu’on savait, il fallait le protéger ! J’ai fini par partir. » Peu de temps après, des colleuses recouvrent de messages accusateurs le lieu du tournage. Un dialogue de sourds se rejoue lors de la prise de parole de la réalisatrice face à l’équipe, discours enregistré par l’un des membres et que nous avons pu écouter. « Je me sens totalement tranquille par rapport à Sofiane […]. Je pense que c’est quelqu’un de bien », affirme à plusieurs reprises une Valeria Bruni Tedeschi fébrile, mais déterminée à soutenir son acteur. Face à elle, et alors que l’équipe reste muette, une voix hésitante s’élève : « Moi, je ne suis pas hyper tranquille de savoir qu’il y a toutes ces revendications […]. Apprendre cela, ça me perturbe un peu. » Il s’agit d’une autre stagiaire, restée sur le tournage, seule à oser manifester son désaccord.
Actes de bravoure isolés ou signal d’une gronde générationnelle ? « Je suis étonnée par leur geste ; dans le cinoche, c’est plutôt “tout le monde serre les dents et personne ne moufte” », admet une cheffe déco d’une quarantaine d’années. Et pourtant, quand on interroge ceux qui font leurs premiers pas dans cette industrie, leur rejet des dérives sexistes est viscéral. « Si je me prends une main au cul, c’est direct une claque dans la gueule du mec. Même les stagiaires osent parler en cas de problème », constate Léa, une assistante à la mise en scène de 29 ans. « Si on me manquait de respect, je ne me tairais pas, affirme Mila, une habilleuse de 22 ans. Est-ce que je travaillerais avec un acteur dont je sais qu’il est un pervers ? Non, je ne pourrais aller contre mon éthique. » Pour certaines, le passage du métier fantasmé à la réalité est d’autant plus amer : « On a découvert qu’il était normalisé de se faire harceler, emmerder, sous couvert de “grande famille” », se souvient Alice Godart, une monteuse de 25 ans. Révoltée, elle cofonde en 2018 la plateforme Paye ton tournage et recueille des centaines de témoignages anonymes de victimes. Mais elle n’est pas seule à réagir. « Une de nos étudiantes d’origine asiatique envoyée sur un tournage extérieur a refusé de jouer le rôle qui lui avait été attribué – une femme hyper-sexualisée –, qu’elle jugeait raciste », se rappelle Grégory Gabriel, directeur des études au Conservatoire national supérieur d’art dramatique – Université Paris sciences et lettres. Cet été, autre coup d’éclat : un chef déco césarisé aurait été viré d’un tournage après que plusieurs jeunes femmes auraient fait état de gestes déplacés au référent anti-harcèlement. Un an auparavant, sur le tournage de « King », le réalisateur, David Moreau, a été exclu de son propre plateau après qu’une femme de l’équipe a porté plainte contre lui pour agression sexuelle. « Plusieurs jeunes qui travaillaient sur le tournage nous ont contactés, se souvient Alice Godart. On leur a conseillé de se mettre en grève pour faire pression sur la production qui ne voulait pas agir au début [celle-ci n’a pas répondu à nos sollicitations, ndlr]. Le tournage s’est arrêté quelques jours et ils ont finalement remplacé le réalisateur. » C’est aussi une jeune comédienne, Charlotte Arnould, 27 ans aujourd’hui, qui a trouvé le courage de porter plainte pour viol contre Gérard Depardieu. « Cette génération n’accepte pas ces agissements, on le voit dans notre établissement : un prof metteur en scène qui passe des coups de fil à 23 heures à une élève, ça ne passe plus », constate Grégory Gabriel. « Ces jeunes biberonnés à #MeToo sont plus capables d’aller dénoncer un mauvais comportement car ils se sentent aussi plus protégés », estime de son côté Sophie Lainé, membre du collectif 50/50 qui œuvre pour la parité dans le cinéma et est à l’origine de nombreuses avancées, comme la présence de référents anti-harcèlement sur les tournages, la mise en place d’un bonus du CNC conditionné par la parité des équipes ou l’obligation faite aux producteurs de suivre des formations de sensibilisation pour recevoir des financements publics.
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©Presse
Ces mesures produiraient leur effet : « Il y a un contrôle plus fort, remarque Mélanie, une scripte de 40 ans. Je vois moins de débordements ou de choses malaisantes. » Un constat partagé par Léa : « Sur un film, une jeune femme a dénoncé un chef de poste lui ayant demandé de lui montrer ses seins. Il s’est fait virer. Ça ne serait pas arrivé il y a deux ou trois ans. » La situation est néanmoins loin d’être homogène. « Ça bouge du côté des gens qui veulent que ça bouge, mais dans la majorité des cas, ça change peu, relativise Sophie Lainé. Les réalisateurs de moins de 40 ans sont heureusement assez conscients. Ils peuvent avoir recours à des coordinateurs d’intimité et vouloir que leur tournage soit un “safe space”. » « Il y a plus de projets bienveillants, des films féministes ou queer qui font bouger les choses, qui misent sur le collectif, abonde Emmanuelle, cheffe déco de 34 ans. Aujourd’hui, quand il y a trop de mecs aux chefs de poste, je n’y vais pas. » Autre secteur plus apaisé : les tournages des plateformes américaines comme Netflix, HBO ou Apple TV. « Ça déconne pas du tout, confirme Léa. Tout le monde doit visionner la vidéo de sensibilisation, il y a des affiches anti-harcèlement partout. Une main sur l’épaule, c’est de l’intimidation ou un accident ; une deuxième main sur l’épaule, c’est du harcèlement. Sur un tournage HBO, il y avait aussi une fiche qui disait avec qui tu pouvais baiser ou pas en fonction de l’organigramme. En dessous de toi, c’est pas possible ; au même poste, tu as le droit. Si un mec dérape, il est blacklisté sur toute la plateforme. Cela n’existe pas du côté des grosses productions françaises qui font toujours tourner des prédateurs connus de tous. »
Un fait confirmé par Mathieu, jeune chef déco : « Il y a énormément de gens qui ont des dossiers, ça se sait plus ou moins, mais tant que ça n’est pas révélé au grand public, on continue et tout le monde croise les doigts pour que ça ne sorte pas en plein tournage. » Ainsi, au fil des témoignages, un tableau bien sombre du cinéma français se dessine : là, des techniciens affichant sur la machine à café une photo de femme en string les jambes écartées ; ici, l’élection du « plus beau cul du tournage » ; un chef habilleur préférant ne pas recruter de femmes à cause d’un acteur aux mains baladeuses ; une production qui fournit des prostituées à sa tête d’affiche ; un acteur qui claque des doigts pour appeler les maquilleuses ou encore des ambiances de tournage ultra-sexualisées… « J’ai été harcelée par un acteur connu de 50 ans, se souvient Éléonore, une régisseuse de 34 ans. Il m’envoyait des textos, des invitations… J’ai résisté, mais ça amusait les gens autour ; on me mettait la pression pour coucher avec lui. Un jour, j’ai fini par céder. » Nombreux aussi sont ceux qui dénoncent une forme d’omerta. « Un comédien avec une certaine notoriété, même s’il est infidèle, drogué, alcoolique et harceleur, les gens vont lui dire bonjour en souriant », grince Éléonore. Elle se rappelle aussi l’affaire Judith Chemla, battue par son compagnon pendant un tournage : « Elle n’a pas pu venir travailler, elle était défigurée. Le directeur de prod n’a pas voulu passer ça sous silence et a envoyé un mail à tous les agents des comédiens du film en leur expliquant ce qui s’était passé. La plupart lui ont demandé de ne pas ébruiter l’affaire. » Le prix à payer pour ceux qui parlent est élevé. « Quand ils s’expriment, les jeunes le font la boule au ventre, souligne Sophie Lainé. La menace d’être blacklisté est réelle. »
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Alice Godart a ainsi du mal à travailler depuis qu’elle a monté Paye ton tournage. Elle connaît bien ce système de représailles : « J’ai dû parfois reloger des actrices qui ne trouvent plus de travail car elles ont dénoncé certains agissements. Les jeunes qui ont fait grève sur “King” ont eu des difficultés pour rebondir, ils ne voudront pas vous parler. » Et Léa, l’assistante caméra, de rappeler : « De nombreux jeunes ont fait des études très longues pour entrer dans le cinéma, ils se sont sacrifiés, endettés, ils ont plutôt intérêt à la fermer. » Dans cette industrie du rêve, les places sont chères et personne n’est irremplaçable. Pour Charlotte, la stagiaire des « Amandiers », il est illusoire de penser que les jeunes, seuls, pourront faire évoluer la culture du cinéma français : « Même si certaines comme moi ouvrent leur bouche, cela ne génère que des micro-changements. Ce sont toujours les mêmes qui font des films, qui ont les financements. C’est un monde de réseau, d’entre-soi. Il faudrait un bouleversement radical de structure. » En attendant, démoralisée, elle a décidé de faire une croix sur ce métier : « C’est un milieu horrible, au croisement de l’argent, du pouvoir, de la hiérarchie, c’est une concentration de dominations. » « Il y a vraiment une toute-puissance du réalisateur et des acteurs. Ils sont intouchables, confirme Mathieu. Ce mythe de l’artiste n’est pas remis en question chez nous, surtout s’il a atteint la notoriété. » Face à ce système verrouillé, d’aucuns, comme Andréa Bescond, ont jugé la décision de l’Académie des César bien tiède. « Nommer ou remettre un césar à quelqu’un qui ne sera pas là, c’est le glorifier de toute manière », dénonçait la réalisatrice du film « Les Chatouilles » sur LCI. Divisée sur la question, l’Académie des César a annoncé la mise en place d’un groupe de travail pour statuer sur ces nouvelles règles. Comme l’affaire Polanski, le scandale des « Amandiers » devrait marquer un tournant sur la façon dont le cinéma français prend en compte ces questions et le changement de mentalité porté par la relève. « Je sais que c’est un #MeToo dans la mare des autres #MeToo, mais elle a pointé le système qui protège les prédateurs, se satisfait Charlotte. J’espère que ça créera un précédent, que les productions réfléchiront avant d’engager un acteur qui a des casseroles. » S’il ne reçoit pas entre-temps une statuette…
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