Lutte Ouvrière et le NPA dans le dernier cycle de lutte des classes – http://www.revolutionpermanente.fr/Section-Politique

[Illust. Gérard Fromanger (1939-2021), « Silhouettes » ]
Depuis 2016, la France est entrée dans un nouveau cycle de lutte des classes. Succédant au cycle 1995-2010, celui-ci est marqué par l’approfondissement de l’épuisement du cycle néo-libéral qui a été aux fondements de la crise de 2008. En France, il a donné lieu à une succession d’épisodes de lutte de classe intenses, mobilisant différents secteurs de la classe ouvrière et de la jeunesse : en 2016 contre la Loi Travail, avec la mobilisation de bastions du privé, début 2018 contre la réforme du rail et contre la sélection à l’université, en 2018-2019 contre la taxe carbone et les conséquences du néo-libéralisme avec les Gilets jaunes, en 2019-2020 contre la réforme des retraites.
Des luttes d’ampleur qui se sont succédées et n’ont été interrompues que par la pandémie. Cette dynamique française se fait l’écho de tendances profondes qui sont à l’œuvre à l’échelle internationale. On a ainsi pu voir se dérouler depuis 2018 des scénarios semblables dans de nombreux pays : des attaques a priori partielles contre les classes populaires ont amorcé des mobilisations massives, remettant parfois en cause l’ensemble du régime politique. De la taxe carbone en France à l’augmentation du prix du ticket de métro au Chili, en passant par la « taxe Whatsapp » au Liban, on pourrait multiplier les exemples de ce type de réformes ayant conduit ces dernières années à des mouvements majeurs.
Survenu dans une période de crise organique, caractérisée par un affaiblissement généralisé des médiations politiques dans de nombreux pays, ce cycle a fréquemment approfondi la rupture entre les masses et leurs organisations traditionnelles, tout en favorisant l’émergence de nouveaux phénomènes politiques, à droite comme à gauche. En France, la lutte contre la « Loi Travail » a ainsi constitué l’acte final du détachement du « peuple de gauche » vis-à-vis du Parti Socialiste. Pour autant, en l’absence d’organisations révolutionnaires suffisamment implantées pour offrir des perspectives aux mobilisations sur le terrain de la lutte des classes, nombre de ces combats, violemment réprimés, ont fini par s’épuiser et/ou par être canalisés sur le terrain institutionnel.
Alors que ces dernières semaines la grève des raffineurs de ExxonMobil et Total a souligné les potentialités d’extension des grèves menées sur le terrain des salaires, ouvrant probablement une nouvelle phase dans le cycle de lutte des classes après l’interruption provoquée par la pandémie, de nouvelles batailles ne tarderont pas à ressurgir dans une situation marquée par l’instabilité économique. Dans ce cadre, construire une telle organisation, en France, nous apparaît comme fondamental.
Or, un tel travail implique de dresser un bilan de l’intervention des deux principales organisations d’extrême-gauche dans les dernières grandes batailles nationales, en l’occurrence Lutte ouvrière (LO) et le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Un tel bilan ne vise pas à distribuer les bons et les mauvais points mais à ouvrir un débat stratégique trop souvent mis sous le tapis dans un pays où les traditions de l’extrême-gauche sont pourtant enracinées. En ce sens, nous reviendrons ici sur les politiques portées par LO et le NPA en nous concentrant, dans le cas de cette dernière organisation, sur la politique mise en œuvre par ce qui est, encore aujourd’hui, sa direction majoritaire.
Revenir sur les politiques menées par les deux principales organisations de l’extrême-gauche en France dans les derniers épisodes de la lutte des classes implique, paradoxalement, un travail largement « en creux » ou en « pointillés ». Certes, LO comme le NPA ont pris part à la plupart des mobilisations des dernières années. Il est pourtant difficile de se souvenir d’interventions et de démonstrations marquantes, de grèves animées par ces organisations, de politiques audacieuses menées dans les mouvements depuis 2016.
Ce constat constitue une relative nouveauté. Dans les années 1970, tant LO que la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), l’organisation qui a précédé le NPA, ont pris part et animé des grèves importantes à Renault, dans les PTT, à la RATP ou à la SCNF, et mené, surtout du côté de la Ligue, des politiques offensives de soutien à des grèves, comme lors de la grève de la SFAC-Batignolles (1971) ou de LIP (à partir de 1973). Malgré le reflux de la lutte des classes ayant caractérisé la période post-68 marquée, en France, par l’arrivée au pouvoir de Mitterrand et de l’Union de la gauche, les deux organisations ont pris une part active aux politiques de coordinations ouvrières entre 1986 et 1995, Lutte Ouvrière initiant même une coordination inter-services lors de la grève des cheminots de 1986, LO et la JCR intervenant au sein du mouvement étudiant (mouvement Devaquet, en 1986, et mouvement contre le CIP en 1994). Au cours des grandes grèves de novembre-décembre 1995, puis lors du mouvement anti-CPE, en 2006, LO et la Ligue développent, chacune à sa façon, une intervention dynamique, au regard de ce dont LO et le NPA ont été capables au cours de ces dernières années.
En dépit du dynamisme de la lutte des classes qui a connu, sous Hollande, un rebond après la présidence Sarkozy, il est difficile de trouver, depuis 2016, des équivalents en termes d’interventions ou de co-animation des luttes pour l’extrême gauche. Ce constat ne signifie pas que ces organisations aient arrêté d’intervenir dans la lutte des classes, mais nous souhaiterions montrer qu’elles ont largement abandonné une partie des tâches que se donnaient traditionnellement les organisations révolutionnaires dans ces combats, et ce pour des raisons différentes.
On peut rapidement évoquer quelques-unes de ces tâches, à l’aune desquelles nous reviendrons sur le bilan des deux organisations : la bataille pour l’auto-organisation d’abord, pour permettre aux travailleurs de prendre en main leur mouvement ; la lutte pour l’élargissement du mouvement et l’unité de la classe ouvrière ensuite, ainsi que le travail d’alliance avec l’ensemble des secteurs opprimés ; enfin, le fait de s’appuyer sur les expériences de la lutte des classes pour en faire un pont vers la nécessité de la révolution, en convainquant des secteurs d’avant-garde de s’engager, au-delà d’un combat, dans la construction d’organisations révolutionnaires. Depuis 2016, l’extrême gauche, en France, s’est-elle réellement proposée de relever ces défis ?
Le premier élément marquant quant au bilan du NPA et de LO dans la dernière vague de lutte des classes réside dans le caractère minimal des politiques menées dans le cadre des grèves. Si les militant·e·s des deux organisations prennent part localement aux interpros, devenues récurrentes en France depuis 1995, et aux assemblées générales qui se tiennent dans les entreprises ou les lieux de travail à l’occasion de grèves, qu’ils peuvent y compris impulser, on recense peu de politiques marquantes menées à partir de ces cadres.
De la lutte contre la loi Travail à celle contre la réforme des retraites, le NPA et LO ont systématiquement subordonné depuis 2016 l’auto-organisation à la forme du mouvement telle qu’elle était donnée d’emblée. Dès lors, les cadres d’auto-organisation jouent simplement un rôle d’accompagnement du mouvement, sans chercher à en transformer les contours, les rythmes et le contenu. Cette logique va parfois de pair avec des tendances localistes qui considèrent que le rôle de chaque militant·e de chaque secteur s’arrête aux portes de son entreprise pour la durée des grèves nationales.
Cette logique transparaît clairement dans le rapport aux cadres de coordination qui ont surgi depuis 2016. Ces derniers ont en effet été très largement ignorés par la direction majoritaire du NPA ou par Lutte Ouvrière, ce qui apparaît clairement dans leurs bilans des luttes où ces expériences sont fréquemment reléguées au rang de simple folklore, voire effacées. Cela a été le cas lors de la principale grève des cinq dernières années, celle qui s’est opposée à la réforme des retraites à l’hiver 2019 – 2020.
En amont de cette bataille, où les grévistes de la RATP ont imposé aux directions syndicales de leur secteur une grève reconductible à partir du 5 décembre qui a fait, en partie, tâche d’huile, les militant·e·s ouvrier·e·s de Révolution Permanente avaient initié des Rencontres RATP-SNCF. Au cours de la grève, celles-ci se sont transformées en Coordination RATP-SNCF. Au mois de décembre et en janvier, ce cadre a réuni de façon régulière une centaine de dirigeants ouvriers de nombreux dépôts de bus de la région parisienne, de plusieurs lignes de métro et de diverses gares et établissements SNCF. Bien que simplement francilien, ce cadre a joué un rôle central pour la consolidation, la tenue et la poursuite de la grève en construisant les liens entre les secteurs d’avant-garde au service de l’extension de la grève, mais aussi en rythmant le mouvement avec ses propres manifestations et actions, ou encore en défendant des politiques alternatives au plan des directions syndicales, en particulier au moment de la trêve de Noël.
Or, ce cadre a été ouvertement boycotté par la direction du NPA et par Lutte Ouvrière, et ce en dépit de leur travail et de leur insertion chez les cheminots et au sein de la RATP. Les réticences exprimées à l’époque par ces organisations exprimaient clairement des logiques ancrées en leur sein. Pour le NPA, la Coordination RATP-SNCF était une initiative artificielle qui n’avait pas de rôle à jouer en raison d’une grève jugée insuffisante. Dans un article sur le mouvement publié en janvier 2020, des membres de sa direction ignoraient tout simplement ce cadre – pourtant mis en avant par d’autres courants d’extrême-gauche en Europe ayant suivi le mouvement contre la réforme des retraites [1]. La direction du NPA expliquait ainsi qu’à ce stade, en l’absence de mobilisation réelle dans la plupart des secteurs, les syndicats restent dans beaucoup d’endroits le principal levier pour atteindre cet objectif. Les cadres « interpros » tels qu’ils existent aujourd’hui, à de rares exceptions près, sont très limités. Ils sont rarement l’émanation de la coordination de secteurs en lutte car il n’y a pas encore assez de secteurs en lutte. » Un scepticisme caractéristique dressant un tableau bien sombre à un moment clé de la grève et effaçant tout travail d’avant-garde au profit d’un appel très flou à mener un « travail, parfois ingrat, de mobilisation à la base, sur le fond de la réforme et sur la nécessité de la grève pour gagner. »
De leur côté, les militantes et militants de Lutte Ouvrière, là où ils étaient implantés, ont tout simplement bataillé contre la construction de la Coordination. Pour eux, il était préférable d’attendre que le mouvement de grève grandisse avant d’envisager toute initiative de ce type. Dans les AGs locales, comme au Technicentre de Châtillon, les militant·e·s de LO défendaient ainsi la priorité à l’extension locale de la grève au sein des boîtes, l’opposant de façon artificielle à la coordination entre les entreprises. Une logique conservatrice, qui sous-estime voire nie le rôle d’entraînement et d’avant-garde des secteurs mobilisés et sa capacité à favoriser l’extension de la grève, y compris dans les entreprises localement.
Cette logique n’est pas nouvelle chez LO. Elle avait déjà prévalu en 2013, pendant la vague de licenciements au cours de laquelle les militant·e·s de Lutte Ouvrière à PSA Aulnay étaient à la tête de la principale grève du moment. A l’époque, la direction de LO refusait d’initier des cadres de coordination sous prétexte que la plupart des autres entreprises susceptibles de se joindre au combat d’Aulnay n’étaient pas en grève reconductible. Une logique qui niait là encore leur capacité d’entraînement sur les autres secteurs des PSA Aulnay, dont la tâche aurait dû être « non seulement de mobiliser leur propre milieu mais de poser les jalons pour une extension de la mobilisation et entrainer les secteurs les plus hésitants. »
En définitive, le NPA comme LO, ont joué dans le dernier cycle de lutte des classes un rôle conservateur, détachant leurs tâches locales d’auto-organisation de la volonté de construire une politique plus large cherchant à impacter l’ensemble du mouvement en consolidant et coordonnant son avant-garde. Une logique qui s’explique par la façon dont les deux organisations conçoivent la question programmatique.
Si LO et le NPA subordonnent l’auto-organisation à la forme du mouvement, ils tendent également à se soumettre systématiquement à son contenu. Dans les dernières explosions de la lutte des classes, on peinerait ainsi à identifier les programmes portés par LO et le NPA, l’une et l’autre ayant tendance, au moins depuis 1995, à reprendre les revendications minimales et strictement défensives des directions syndicales lors des mouvements nationaux.
Cette conception tend à s’adapter à la « division du travail » entretenue par les directions syndicales – « à nous de fixer les contours et le rythme du mouvement, aux grévistes d’y prendre part » -, mais aussi à l’opposition que les bureaucraties entretiennent entre le « politique » et « l’économique ». Or, accepter cette logique tend à dépolitiser le travail d’extension des mouvements, conçu uniquement comme une tâche activiste, déterminée par « l’énergie » mobilisée par les grévistes. On retrouve ainsi le « travail ingrat » évoqué par le NPA en 2020 et qui tend à être le seul horizon proposé aux grévistes, dans une conception qu’on pourrait qualifier de « luttiste » : dans les mouvements, la clé est de lutter plus.
Déconnectant la forme de la lutte et son contenu, le NPA comme LO dépolitisent ainsi le rôle des révolutionnaires dans la lutte des classes, en niant la façon dont se mêlent étroitement la détermination des grévistes et le programme pour lequel ils se battent. En mai 2019, Lutte Ouvrière assumait de façon très transparente cette logique dans un article de Lutte de classe revenant sur les combats contre les licenciements à partir de l’exemple de Ford Blanquefort, en polémique avec le NPA. Dans ce texte, LO entendait décrire ce qu’est une politique « de classe » contre les licenciements et expliquait qu’il s’agit « de rester sur le terrain de classe, c’est-à-dire faire l’état des lieux sans fioriture, mettre à nu la soif insatiable de profit de ces grands groupes capitalistes, la complicité des États. Et dire à ses camarades de travail que la seule chose qui compte c’est de se battre pour sauver au mieux notre peau, et que nous n’aurons que ce que nous arracherons. Mais nous le ferons ensemble en restant unis dans la lutte jusqu’au bout, même si cela amène à s’isoler de tout un monde politico-syndical, qui n’est pas de nos amis. Nos alliés doivent être les autres travailleurs. »
L’article étale des éléments de principes très généraux, qui tout au long de l’article vont de pair avec l’idée que, dans ce cadre très large, tous les programmes se valent, qu’il s’agisse de la lutte pour le maintien de l’emploi et pour les conditions de travail, à travers la revendication de l’expropriation et du contrôle ouvrier, ou du simple baroud d’honneur consistant à « vendre sa peau » le plus cher possible, à savoir accepter la fermeture d’un site quitte à décrocher un chèque en échange. Cela s’explique, pour LO, par le fait qu’il n’y aurait pas « de mot d’ordre ou de revendication magique ». Le « contenu » de la lutte n’a donc pas d’importance, et ce qui fait une « politique de classe » c’est que les travailleurs luttent et prennent leur grève en main, quelles que soient les revendications. Une logique qui a prévalue dans la grève de PSA Aulnay et, auparavant, chez Continental, où les revendications ont d’abord oscillé entre refus de la fermeture de l’usine et négociation de meilleures conditions de départ avant d’abandonner la première revendication.
Or, d’un point de vue politique et du point de vue de « la classe », difficile de ne pas voir la différence entre des revendications portant sur les conditions de départ – c’est-à-dire sur les indemnités touchées par chaque travailleur licencié – et une lutte pour la préservation de l’emploi et de l’outil de travail. Dans le premier cas, la revendication tend à individualiser la lutte. Dans le second, elle offre la possibilité d’une politique hégémonique, cherchant à s’adresser à l’ensemble des travailleurs et des opprimés. Chez Total, les grévistes de Grandpuits ont ainsi mené en 2020 une grève reconductible de 45 jours contre un plan social d’ampleur visant leur raffinerie. La bataille pour la défense de l’emploi, et pas seulement pour la négociation des « chèques », a alors été un élément central, non seulement contre l’individualisation de la lutte, mais aussi pour s’adresser à la jeunesse et à la population. Une bataille qui était considérée comme fondamentale et qui a évidemment changé la perception de la grève à l’extérieur.
De la même façon, la Coordination RATP-SNCF, de façon initiale, a cherché dans le mouvement des retraites à lier à sa critique de la politique des directions syndicales des grèves saute-mouton précédant la négociation, un discours programmatique radical. Lors des vœux des grévistes le 31 décembre 2019, ces derniers notaient ainsi : « contre l’idée d’une réforme façon Delevoye et Black Rock, nous appelons à la mise en place d’une réforme financée par le patronat pour permettre aux millions de travailleurs de partir plus tôt avec une pension calculée a minima sur les 6 derniers mois de salaire. » L’objectif était alors clairement assumé : pour convaincre les secteurs les plus précaires de notre classe, il fallait ouvertement porter un programme qui aille au-delà de la défense du statu quo et des régimes spéciaux, ce que se sont refusées à faire les directions syndicales.
Du point de vue des révolutionnaires, l’importance de la bataille programmatique est par ailleurs indissociable de la volonté de tisser un pont entre les épisodes ponctuels de la lutte des classes et la perspective plus générale de la révolution. Or, de ce point de vue, toutes les revendications ne se valent évidemment pas. Et dans le cas des fermetures d’usine, une politique qui se veut non seulement « de classe » mais aussi révolutionnaire implique d’aller au-delà du possibilisme. C’est ce qu’ont fait, historiquement, les révolutionnaires en revendiquant par exemple la nationalisation sous contrôle des travailleurs de sites menacés de fermeture. LO et le NPA, qui ont pris part à un certain nombre de batailles contre les licenciements ou la fermeture de sites semblent l’avoir oublié.
Tous ces éléments reflètent un même problème : l’abandon d’une politique d’avant-garde, en bataille ouverte contre les directions du mouvement ouvrier. A l’inverse, liquider ces objectifs conduit nécessairement à se subordonner aux directions existantes. C’est là une tendance que l’on retrouve chez le NPA comme chez LO, qui refusent tous deux de critiquer la politique des directions syndicales, et ce en se fondant sur des arguments différents.
Du côté du NPA, le refus de critiquer les directions du mouvement ouvrier s’enracine dès les années 1980 dans une logique de « loyauté » vis-à-vis des directions syndicales s’affichant comme plus combatives que les plus réformistes ou conciliatrices et où la LCR tend à conquérir des positions. En 1985, cette attitude parfois complaisante est d’ailleurs dénoncée par Lutte Ouvrière. Avec l’offensive néo-libérale, cette attitude trouve progressivement justification par la priorité accordée à la « reconstruction à tous les niveaux » [2], y compris syndical. Ces organisations seraient tellement mal en point qu’il faudrait à tout prix se garder de critiquer les directions existantes. Un pacifisme qui fait fi des raisons de cette situation et de la responsabilité de ces directions elles-mêmes.
Dans les faits, cette logique conduit à un discours d’accompagnement de la politique des directions syndicales. Toujours en janvier 2020, au moment de la grève des retraites, des membres de la direction du NPA peuvent ainsi expliquer, deux semaines après la trêve de Noël imposée de facto par les directions syndicales que « la politique des directions de la CGT et de Solidaires ne sont pas vraiment critiquables actuellement. Martinez passe son temps à expliquer que touTEs les salariéEs doivent se mettre en grève reconductible, dans tous les secteurs. » Cette tendance va de pair avec une mécompréhension de la tactique du front unique, remplacée par une politique « d’unité à tout prix », qui peut avoir des conséquences désastreuses pour les mouvements sociaux. En 2018, à Toulouse, des cheminots du NPA ont fait le choix de s’adapter à la stratégie de « grève perlée » conduite par la CGT – grève à l’économie, consistant à faire grève deux jours pour reprendre le travail trois jours, qui a dans les faits profondément désarmé les grévistes – au nom du refus de briser l’unité syndicale, donc de la nécessité de suivre la stratégie imposée de facto par la bureaucratie.
A Lutte Ouvrière, le discours sur les directions syndicales est double. Tout en reconnaissant en principe leur rôle traître, les militant·e·s de LO considèrent que les critiquer conduirait à deux écueils, d’une part celui d’alimenter les « illusions » sur leur pouvoir réel, finalement réduit, de l’autre celui de croire que cette critique pourrait avoir le moindre impact. Dans les deux cas, ces arguments de type ultra-gauche nient le rôle objectif que jouent les directions syndicales pour mieux justifier de contourner la bataille à mener pour imposer une orientation alternative.
Cela est d’autant plus vrai que ces arguments vont, dans les faits, de pair avec des éléments d’adaptation profonde à la bureaucratie syndicale. En juillet-août 2016, tirant le bilan de la Loi Travail, où la CGT n’a jamais cherché à briser l’isolement des secteurs d’avant-garde, notamment de la pétrochimie, ni d’aller au-delà des journées isolées, Lutte Ouvrière expliquait ainsi que « la CGT a pu assurer la direction du mouvement jusqu’au bout de l’épreuve de force avec le gouvernement, en premier lieu parce qu’elle n’avait pas à craindre d’être débordée par la base. En fait, la politique qu’elle proposait correspondait au mouvement lui-même, au niveau de la mobilisation. » avant d’ajouter qu’il « est incontestable que son choix [Ndlr : celui de la CGT], et le fait de s’y tenir pendant plus de trois mois de confrontation, correspondait aux intérêts des travailleurs et du mouvement de contestation. » Un discours totalement complaisant, qui tend à légitimer ouvertement les directions syndicales et qui, sans être entièrement nouveau [3], démontre la duplicité du discours de LO sur ce terrain.
Ce refus du NPA et de LO de considérer le rôle de frein et de canalisation des directions syndicales n’est pas anodin car c’est lui qui façonne les bilans tirés des différents épisodes de la lutte des classes. En effet, écartant la question de la politique des directions syndicales du programme qu’elles défendent, de leur stratégie, les deux organisations ne peuvent finalement que faire reposer l’ensemble de la responsabilité des défaites sur les travailleurs à la base. Avec une telle conception, que nous décrivions tout à l’heure comme « luttiste », la boucle est bouclée : si la Loi Travail est passée, si la grève contre la réforme des retraites ne s’est pas généralisée, si la réforme du rail a été imposée, c’est que les travailleurs n’ont pas lutté assez fort car, en dernière analyse, les directions syndicales, quoi qu’on puisse en penser, « ont fait le job ». Un discours qui est entièrement faux et qui ne peut, par ailleurs, qu’alimenter le scepticisme et la démoralisation.
Outre les grands mouvements de grève nationaux, le cycle de lutte ouvert en 2016 a été marqué par d’importantes mobilisations en dehors du mouvement ouvrier, non seulement du côté des luttes étudiantes, antiracistes, écologistes, féministes ou LGBT, mais aussi par une mobilisation de franges périphériques de la classe ouvrière telle que le mouvement des Gilets jaunes. Ces luttes jouent un rôle important dans la lutte des classes, notamment dans l’affrontement avec les gouvernements. On songera, par exemple, au séisme qu’a constitué le mouvement Black lives matter aux Etats-Unis. Le plus souvent, ces mouvements impactent la classe ouvrière, qui est évidemment concernée par ces combats, auxquels elle prend parfois part et avec lesquels elle a en tout cas intérêt à s’allier.
Or, l’attitude de LO et du NPA face à ces mouvements, qui politisent des franges significatives de la jeunesse, correspondent à deux variantes d’abstentionnisme. Celle de Lutte Ouvrière est la plus évidente et repose sur un sectarisme séculaire vis-à-vis des luttes estampillées « non (strictement) prolétariennes ». Cette attitude peut s’exprimer de plusieurs façons, allant du mépris à la condescendance en passant par l’ignorance.
Dans les trois cas, LO appelle ces mouvements à se ranger sagement derrière la seule lutte qui compte vraiment, celle de la classe ouvrière, tout en refusant de mener de politique dans ces mouvements ou en direction de ces mouvements depuis ses positions dans le mouvement ouvrier. C’est le cas, ainsi, de la lutte antiraciste, totalement ignorée par Lutte Ouvrière au nom d’une logique qui la subordonne aux luttes de la classe ouvrière qui doivent se mener sur un terrain d’abord et avant tout économique.
Cette logique abandonne non seulement la conception léniniste de l’hégémonie, qui considère que la classe ouvrière ne peut être unifiée et postuler à la direction de la société que dans la mesure où elle montre sa capacité à prendre en charge politiquement l’ensemble des combats contre les oppressions. Elle ouvre la voie à une adaptation aux conceptions réactionnaires qui traversent la société, la politique ayant horreur du vide. Ainsi, en 2017, Lutte Ouvrière a pu s’en prendre de façon virulente à la dénonciation de l’islamophobie.. Celui-ci s’inscrivait dans la continuité de positions qui ont conduit cette organisation à s’adapter aux offensives racistes du début des années 2000, apportant même (comme toute une partie de la LCR) un soutien à la loi raciste de 2004 sur le voile à l’école [4].
Et si ces positions de Lutte Ouvrière ont un peu évoluées face à la manifestation du 10 novembre 2019, c’est sur la base d’un logiciel inchangé. De même, Lutte Ouvrière est très largement passé à côté du mouvement des Gilets jaunes, refusant d’y prendre des initiatives autres que la possibilité, pour ses militant·e·s, de se rendre sur les ronds-points pour discuter et n’hésitant pas à expliquer en décembre 2018, au plus fort du mouvement que ce « n’est évidemment pas nous [LO, NdR] qui pouvons orienter politiquement ce mouvement. Et, encore une fois, ce n’est pas du tout notre but. Notre but est de nous adresser politiquement au monde du travail de ces villes moyennes et d’essayer de faire progresser leur conscience politique.) [5] »
Si le NPA s’est voulu à sa création le « parti des luttes », il offre une variante plus subtile d’abstentionnisme : le mouvementisme. Cette attitude consiste à se diluer stratégiquement dans les mouvements, en se contentant de les construire et/ou d’y participer sans chercher à y défendre une perspective particulière. Sur le terrain des luttes contre les oppressions, les militant·e·s du NPA, qui peuvent revendiquer la centralité de la classe ouvrière, se contentent ainsi de défendre la nécessité de « construire des mouvements féministes, antiracistes et LGBTI forts en les combinant à une politique lutte de classe ». En pratique, cette approche met sous le tapis la question de la bataille politique à mener dans ces mouvements pour y défendre une orientation lutte de classe et révolutionnaire. Une dilution stratégique qui va logiquement de pair avec une tendance à s’adapter aux directions des différentes luttes, sans mener la bataille pour changer leur orientation. Au moment de la lutte contre la Loi sécurité globale, tout en prenant l’initiative centrale d’organiser en décembre l’une des rares manifestations cherchant à lier lutte contre la loi séparatisme et loi sécurité globale en décembre 2020, le NPA s’est ainsi refusé à batailler sérieusement et publiquement contre le corporatisme des directions de la Coordination contre la loi sécurité globale, qui assumait ouvertement d’appliquer une telle orientation.
Dans le mouvement des Gilets jaunes, tout en participant aux ronds-points et aux manifestations, cette dilution a eu pour conséquence d’épargner totalement les directions syndicales qui, elles, ont joué un rôle critique en maintenant le mouvement des Gilets jaunes dans l’isolement, seul face à la féroce répression macronienne des samedis. Dans un bilan du mouvement des Gilets jaunes, un dirigeant du NPA notait : « Une des questions clé de la période reste la nécessité de briser la séparation entre, d’un côté, un mouvement ouvrier implanté dans les grandes structures, (…) et, de l’autre, des secteurs précarisés, porteurs d’un potentiel de radicalité mais avec un niveau de politisation et d’organisation bien plus faibles. Le mouvement des Gilets jaunes nous permet de réfléchir à ce problème, mais n’a pas permis de le résoudre. » Un bilan superficiel qui met sous le tapis la responsabilité des directions syndicales, qui n’ont non seulement pas appelé à rejoindre les mobilisations au plus fort du mouvement, mais les ont même dénoncées dans un communiqué de la honte publié le 6 décembre 2018.
A l’aune de ces bilans, il est possible de formuler rapidement les contours de l’organisation qu’il nous faut.
Une organisation avec une clarté stratégique, qui se revendique du marxisme révolutionnaire et de la centralité de la classe ouvrière, mais qui déploie une politique hégémonique plaçant au cœur la nécessité non seulement d’unir le combat de la classe ouvrière à l’ensemble des combats contre les oppressions, mais aussi de lutter dans les mouvements féministes, LGBT, anti-racistes, écologistes pour une orientation révolutionnaire. Contre sa double-liquidation ouvriériste et mouvementiste par LO ou le NPA, la centralité de la classe ouvrière est un pilier essentiel de toute stratégie qui vise le renversement du capitalisme.
Une organisation qui bataille ouvertement contre les bureaucraties syndicales, en construisant non seulement des fractions révolutionnaires dans les syndicats, mais aussi en menant des politiques audacieuses d’auto-organisation qui permettent d’incarner des directions alternatives dans les grandes batailles. Cela implique de refuser la conception qui fait du « front unique » une unité à tout prix, confondant les aspects tactiques et stratégiques de cet outil [6]. Mais cela implique également d’en finir avec l’illusion de la coexistence pacifique, portée ces dernières décennies par LO et qui vient de recevoir un coup violent dans le cadre de la tentative d’exclusion bureaucratique de la CGT PSA Poissy après avoir loyalement construit la fédération des métaux aux côtés d’une bureaucratie syndicale post-stalinienne qui, aujourd’hui, veut la débarquer.
Finalement, ces éléments dessinent un parti qui assume son rôle d’avant-garde, contre les conceptions qui, par adaptation ou par sectarisme, le relèguent à l’arrière ou en dehors des mouvements de la lutte de classe. C’est cette conception qui irrigue nos interventions à Révolution Permanente, en cherchant à « déployer dans chaque bataille un arsenal stratégique et programmatique qui permette de pousser ces expériences le plus loin possible, en sortant du cadre imposé par la routine syndicale. »
Tel nous paraît être le chemin pour la construction d’une nouvelle organisation révolutionnaire utile à notre classe dans ses combats quotidiens, mais aussi utile à la perspective de la révolution en France et, plus largement, à échelle européenne et internationale. C’est cette logique qui préside à l’appel à construire, avec toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent dans ce combat, une nouvelle organisation révolutionnaire formulé en juin dernier, et au Congrès de fondation d’une nouvelle organisation qui aura lieu en décembre.
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