Les visages féminins de la résistance ukrainienne – Les Inrockuptibles

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6 min
par Faustine Kopiejwski et Julia Tissier
Publié le 12 mai 2022 à 17h40
Mis à jour le 12 mai 2022 à 17h40
© lesia Nikituk/Instagram
En utilisant des narratifs inédits et en occupant massivement les réseaux sociaux, les Ukrainiennes et leurs alliées racontent la guerre à leur façon. Et incarnent une forme de résistance alternative qui s’invente sous nos yeux.  
En temps de guerre, l’histoire se raconte habituellement au masculin, les femmes restant dans l’ombre des héros courageux partis au front. La guerre en Ukraine, née de l’invasion russe lancée par Vladimir Poutine le 24 février dernier, ne fait pas particulièrement exception à la règle. Les hommes entre 18 et 60 ans ont été réquisitionnés pour se battre tandis que les images de femmes et d’enfants fuyant le pays affluent dans les médias. Les conflits charrient malheureusement avec eux les stéréotypes de genre à la vitesse d’un missile hypersonique.
Néanmoins, de nombreuses femmes se sont portées volontaires pour combattre et défendre leur pays – elles seraient d’ailleurs plus de 20 % dans l’armée ukrainienne. Et comme cette guerre est aussi celle de la communication, les vidéos de ces civiles devenues combattantes en l’espace de quelques jours tournent en boucle sur les réseaux sociaux. On retiendra les images montrant Alexandra, ingénieure de 39 ans, sa Kalachnikov en bandoulière, postée à l’un des checkpoints de la ville de Kiev. Ou bien celles de Julia, professeure, qui explique en pleurs à un journaliste du New York Times qu’elle a peur et qu’elle veut “juste vivre dans [son] pays, et c’est tout”.
D’autres ne se battent pas sur le front militaire mais s’affairent sur les plans logistique et humanitaire, tout aussi primordiaux. Ces femmes écrivent une histoire qu’elles n’ont pas choisie, tiennent tête à l’envahisseur et embrassent un destin qu’elles n’avaient sans doute jamais imaginé. D’Olena Zelenska, la première dame d’Ukraine, à Alyona Alyona, une rappeuse qui appelle à la résistance sur les réseaux sociaux, en passant par la journaliste russe Marina Ovsiannikova, retour sur ces figures féminines qui marquent le conflit de leur empreinte.
Olena Zelenska

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Aujourd’hui, je ne vais pas paniquer ni pleurer. Je serai calme et confiante. Mes enfants me regardent. Je serai à leurs côtés. Et aux côtés de mon mari. Et de vous. Je vous aime ! J’aime l’Ukraine !” L’armée russe vient à peine de franchir la frontière ukrainienne ce 24 février lorsque Olena Zelenska, 44 ans, poste sur son compte Instagram une photo du drapeau national et ce texte. Sang-froid, état d’esprit combatif, le ton est donné. Au même titre que son mari, Volodymyr Zelensky, elle est rapidement devenue l’un des visages de la résistance ukrainienne face à l’envahisseur russe. Avec ses 2,8 millions d’abonné·es, la première dame d’Ukraine a fait de son compte Instagram un porte-voix des plus efficaces pour défendre son pays, communiquer avec la population et mobiliser la scène internationale. Celle qui a étudié l’architecture avant de devenir scénariste et productrice s’est muée en conseillère en communication une fois son mari élu à la tête du pays. En novembre 2019, interviewée par le Vogue Ukraine, elle confiait préférer “rester dans les coulisses” : “Mon mari est toujours au premier plan, alors que je me sens à l’aise dans l’ombre.” La guerre a mis fin à sa discrétion et l’a élevée au rang d’icône de la résistance. Sur ses réseaux sociaux, Olena Zelenska salue le courage des Ukrainiennes qui prennent les armes, dénonce les massacres de civil·es, notamment des enfants, ou interpelle la communauté internationale pour obtenir des couloirs humanitaires. Il y a fort à parier qu’elle restera une figure emblématique au-delà de ce conflit.
Lesia Nikituk

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Avant le 24 février, le compte Instagram de Lesia Nikituk (@lesia_nikituk) ressemblait à celui de n’importe quelle influenceuse. Du Cap-Vert à l’Italie en passant par la Thaïlande, cette présentatrice télé de 34 ans, également mannequin, alimentait ses 3,8 millions d’abonné·es en couchers de soleil grandioses, piscines démesurées et plages paradisiaques. Mais l’invasion russe a radicalement changé la donne et la ligne éditoriale de ses réseaux sociaux. Désormais, ce sont des textes blancs sur fond noir, des vidéos de bombardements ou encore des images de collectes alimentaires pour les réfugié·es qui défilent sur sa timeline. L’Ukrainienne se met aussi en scène face caméra pour défendre son pays et appeler à l’aide internationale. Le 16 mars, elle poste un montage vidéo sous-titré en anglais dans lequel elle montre des images de la ville de Marioupol filmée quelques années auparavant à l’occasion de son émission sur le voyage, Le Marshrutka (“Le Minibus”, en français), suivies des images de la ville aujourd’hui, détruite en grande partie par les bombardements russes. En commentaire, elle appelle à sauver les civil·es, “victimes des fascistes russes”. Comme elle, plusieurs autres influenceur·euses n’hésitent pas à se mobiliser en ligne pour faire acte de résistance.
Marina Ovsiannikova

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C’est une irruption. Celle d’une femme qui porte à bout de bras son message de paix. En brandissant en plein JT, sur Perviy Kanalla chaîne russe la plus regardée du pays, une pancarte flanquée d’un “No War”, Marina Ovsiannikova est passée à la postérité ce lundi 14 mars 2022. La journaliste et productrice, ancienne nageuse d’élite, est devenue un symbole de la résistance russe contre la guerre et la désinformation. D’une témérité inouïe dans un pays qui a pris l’habitude de se débarrasser de ses dissident·es par tous les moyens (empoisonnements, assassinats), son geste lui vaut d’être célébrée par les médias du monde entier. Cette notoriété planétaire expliquerait en partie sa surprenante impunité, puisque pour le moment la journaliste qui risque quinze ans de prison a été condamnée à une simple amende. Une clémence qui nourrit, en Ukraine et en Russie, une flopée de théories sur les motivations de celle qui a travaillé pendant des années pour une chaîne pro-Kremlin : les un·es suggèrent qu’elle serait envoyée par le régime russe lui-même pour montrer un autre visage du pays, quand les autres la voient comme une espionne à la solde de l’Occident. Peu avant son intervention, Marina Ovsiannikova avait enregistré un message sur l’application Telegram où elle expliquait son geste par anticipation : “Malheureusement, ces dernières années, j’ai travaillé sur la Première Chaîne, en faisant la propagande du Kremlin, et j’en ai maintenant très honte. J’ai honte d’avoir laissé raconter des mensonges sur les écrans de télévision. J’ai honte d’avoir permis de zombifier les Russes. Lesquel·les regardent désormais leur JT avec une minute de retard, le Kremlin ayant jugé qu’une diffusion en direct était devenue trop risquée.
Alyona Alyona

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Interpeller les géants du streaming pour agir en faveur de l’Ukraine, c’est le pari d’Alyona Savranenko, 31 ans. Avec d’autres artistes, elle a demandé à Spotify et consorts de pouvoir remplacer sa photo de profil par un drapeau ukrainien accompagné d’un message, “pour que les gens se rappellent qu’au moment où ils écoutent nos chansons on meurt en Ukraine”, ainsi qu’elle l’explique aux Inrockuptibles. Plus connue sous son alias de rappeuse, Alyona Alyona est avant tout une résistante linguistique. En 2019, son premier album intitulé Pushka, chanté uniquement en ukrainien, lui vaut d’être repérée par le New York Times. “Je chante en ukrainien et on peut considérer cela comme un geste politique, nous dit-elle. De 1991 à 1996, on a vécu une période culturellement intéressante, et puis la scène musicale ukrainienne a été engloutie par la puissance russe.” Signée sur le label Def Jam, celle qui fut un temps institutrice a été vue en France sur la scène des Trans Musicales de Rennes et aux côtés du producteur français Vladimir Cauchemar le temps d’un sautillant Dancer, dont le clip empruntait au Grand Budapest Hotel de Wes Anderson. À l’image de dizaines d’artistes de sa génération, son compte Instagram autrefois bardé de photoshoots léchées est désormais paré de bleu et de jaune, de messages politiques et d’appels à l’aide internationale. “Hélas, y écrit-elle, aujourd’hui l’Ukraine n’écoute pas de musique. À la place, nous entendons des explosions, des tirs, des pleurs, des gémissements. C’est pourquoi les musicien·nes sont occupé·es par autre chose que la musique.
Lesia Vasylenko

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Depuis le début de la guerre, Lesia Vasylenko a tweeté un nombre incalculable de fois. Le réseau de micro-blogging est devenu le terrain de communication préféré de cette députée ukrainienne de 34 ans, qui y livre un compte rendu permanent de la guerre en anglais, à l’intention de la communauté internationale. Entre deux tweets sur les ravages des missiles russes, cette mère de trois enfants évoque sa dernière séance de méditation ou convoque prévisions militaires et astrologiques pour prédire la fin du conflit. En opérant ce mélange des genres, Vasylenko souligne sa ressemblance avec l’archétype de la trentenaire occidentale et génère inéluctablement sentiment de proximité et empathie. Fin mars, elle twittait ainsi : “La Fête des mères 2022 pour une mère ukrainienne, c’est : – protéger son bébé des balles avec son propre corps – trouver de la nourriture et de l’eau – chanter des comptines sous les sirènes – porter [son enfant] dans un abri pendant la nuit – envoyer des enfants à des milliers de kilomètres pour leur sécurité. On est bien loin des colliers de pâtes.
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