Les surfeurs sauvent presque autant de personnes que les surveillants de baignade | Slate.fr – Slate.fr

Rob Brander , David Carayon , Bruno Castelle et Jeoffrey Dehez
Temps de lecture: 5 min
À la plage, la surveillance de la baignade reste le meilleur moyen pour lutter contre les risques de noyade. Cependant, avec l’accroissement de la population sur le littoral, l’évolution des modes de consommation et la contraction des moyens disponibles pour financer ces opérations, l’équation devient de plus en plus délicate à résoudre.
En témoignent ces accidents qui surviennent généralement durant les «ailes de saisons» (c’est-à-dire au printemps et à l’automne), quand les températures peuvent être clémentes mais les conditions de mer parfois difficiles et, surtout, non surveillées. Le bilan pourrait être plus lourd encore sans l’intervention d’observateurs privilégiés, présents à la plage à ces moments-là, notamment les surfeurs.
En Australie, une des rares études disponibles sur le sujet a ainsi estimé, en 2015, que les surfeurs sauvaient, chaque année, à peu près autant de personnes que les surveillants de baignade. Le surf étant aujourd’hui répandu un peu partout sur le globe, il y a fort à penser que cela n’est pas un cas à part.
Pour vérifier cette hypothèse, le Beach Research Group de l’université de Nouvelles Galles du Sud (UNSWBRG) a lancé, en décembre dernier, une enquête internationale afin de recenser les sauvetages réalisés par les surfeurs.
Déployée sur le web, l’enquête comportait plus de cinquante questions, abordant, tour à tour, le profil du surfeur lui-même, ses habitudes de pratiques, son opinion vis-à-vis de plusieurs thèmes d’actualité (relatifs à la protection de l’environnement ainsi qu’à la sécurité des baigneurs), mais aussi son éventuelle expérience de sauvetage en mer. Dans ce dernier cas, des questions étaient posées sur les conditions dans lesquelles le sauvetage avait eu lieu. Le questionnaire a été traduit en quatre langues, notamment en français.
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Rappelons que cette méthode souffre d’un «biais de sélection» au sens où, contrairement à d’autres techniques de sondage, il est a priori difficile de contrôler qui y répond. Il y a donc de fortes chances que s’expriment, en priorité, des individus se sentant particulièrement concernés par la problématique – soit ceux qui ont déjà participé à un sauvetage.
La situation est d’autant plus complexe que l’on ne connaît pas la population mère des surfeurs. À l’instar d’autres sports de nature, l’activité se déroule le plus souvent hors des cadres réglementaires et institutionnels (fédérations, compétitions…) standards.
Ces précautions prises, nous pouvons dresser quelques tendances pour les sauvetages en France, grâce à une extraction des données fournies par l’enquête du UNSWBRG, au 31 mars 2022. Nous exploitons les réponses de 585 sondés qui couvrent la quasi-totalité des départements littoraux: 269 sauvetages sont décrits.
Dans notre échantillon, 55,9% des individus ont ainsi déclaré avoir porté secours à quelqu’un depuis qu’ils surfent. Parmi eux, presque une personne sur deux (47%) l’a fait, ou refait, durant ces douze derniers mois.
Sur un plan statistique, la probabilité est significativement plus élevée chez les hommes (61% des hommes ont déclaré avoir réalisé un sauvetage) âgés de 46 à 55 ans et qui surfent depuis plus de vingt ans (avec, respectivement, 71,4% et 79,5% de réponses positives dans chacune de ces catégories). Les surfeurs en question se qualifient, plus souvent que les autres, de niveau «avancé» voire «professionnel».
Ces résultats sont finalement assez proches de ceux obtenus par une autre étude, menée cette fois à l’échelle européenne, avançant que, pour être en mesure de porter secours, il faut disposer d’une connaissance fine du milieu marin et d’une réelle confiance en ses capacités, toutes deux renforcées par une pratique assidue.
S’ajouteraient des compétences spécifiques en matière de sauvetages: dans nos traitements statistiques, la probabilité d’avoir porté secours est en effet plus élevée chez les titulaires d’un diplôme de type brevet national de sécurité et de sauvetage aquatique, que chez les surfeurs avec des compétences plus générales de premiers secours.
Enfin, plus que leur durée, c’est la fréquence des sessions qui semble augmenter les chances de réaliser un sauvetage. Plus les surfeurs vont souvent à l’eau, sans nécessairement y rester longtemps, plus la possibilité de se retrouver dans une situation requérant leur intervention augmente.
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Dans notre échantillon, les personnes secourues sont en majorité des hommes (72,8% des sauvetages décrits), âgés de 20 à 30 ans (36,9%) ou de 30 à 50 ans (26,1%). Dans 48,5% des cas, la victime nageait à des endroits où elle n’avait pas pied. Les surfeurs portent aussi secours à d’autres surfeurs (32,1%) ou à des bodyboardeurs (7,5%). Les répondants estiment que les courants d’arrachement, connus sous le nom de courants de baïne le long des plages du Sud-Ouest, sont responsables de près des deux tiers des accidents (66,1%).
Lorsque les surfeurs interviennent, la météo est le plus souvent ensoleillée (64,4% des sauvetages décrits), et la taille des vagues estimée à deux mètres maximum (68%). Autrement dit, des conditions pas suffisamment intimidantes pour maintenir les baigneurs hors de l’eau, mais que l’on sait propices à l’activation des courants.
Plus de la moitié des interventions citées (59,1%) ont eu lieu à des endroits, ou à des moments, dépourvus de surveillance: des configurations par définition risquées. Dans la majorité des cas (83,5%), les surfeurs sont intervenus de leur propre initiative, ayant eux-mêmes repéré la personne en difficulté.
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Sur le moment, les victimes sont épuisées (42,2% de citations), voire paniquées (38,8%), plus rarement calmes (14,9% de citations). Dans l’ensemble, elles sont plutôt reconnaissantes (52,6% de citations, contre 9% de personnes jugées «non reconnaissantes»). Plus du tiers des victimes se sentait «bien» et serait reparti par ses propres moyens (37,3%). Une minorité (12,3%) aurait fait l’objet d’un examen médical. Ce dernier résultat concourt certainement à la faible visibilité des sauvetages réalisés par les surfeurs. Cela n’empêche pas la situation d’être jugée «grave» dans 68,2% des cas.
Il n’est évidemment pas question de faire basculer la responsabilité de la surveillance de la baignade des professionnels vers les usagers des plages, aussi expérimentés soient-ils.
Porter secours dans un environnement où les aléas naturels sont importants est une tâche qui ne s’improvise pas, au risque de se retourner contre ceux qui tentent d’apporter leur aide. Dans notre échantillon, dix surfeurs ont ainsi déclaré se sentir «mal» après cette expérience.
Pour autant, la baignade hors surveillance est un phénomène avéré qui, dans un contexte de changement climatique (où l’on s’attend à une multiplication des pics de chaleur hors saison estivale), risque de s’accentuer. Dans ces conditions, il n’est pas inutile d’évaluer l’intérêt de telles démarches citoyennes.
Contrairement à l’image encore trop souvent véhiculée, le surfeur est aujourd’hui pleinement intégré dans la société. Son expérience et, surtout, sa capacité à être à proximité immédiate des terrains d’accidents sont des atouts non négligeables, que les instances fédérales cherchent à valoriser.
Dans l’enquête, 88,1% des répondants français estiment ainsi qu’ils doivent veiller à la sécurité des autres dans l’eau, et près de neuf sur dix seraient intéressés par des formations aux premiers secours. Voici peut-être une autre expression de la légendaire solidarité des gens de mer.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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