« Les géants de l'agroalimentaire se gavent autant que dans le secteur de l'énergie », selon le porte-parole de la Confédération paysanne – EURACTIV France

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Par : Hugo Struna | EURACTIV France
17-10-2022 (mis à jour: 17-10-2022 )
Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne [Confédération paysanne]

Taxe sur les superprofits, sécurité sociale de l’alimentation, politique agricole commune (PAC) : Nicolas Girod, éleveur et porte-parole de la Confédération paysanne revient pour EURACTIV France sur les positions du syndicat paysan en pleine crise alimentaire, énergétique et sociale.
Nicolas Girod est porte-parole de la Confédération paysanne et membre de l’Alliance écologique et sociale.
Vous étiez vendredi à la raffinerie de Donge (Loire-Atlantique), la deuxième plus grande raffinerie du groupe TotalEnergies pour soutenir les grévistes qui demandent des augmentations de salaires. Comment se positionne la Confédération paysanne par rapport à ces mouvements sociaux ?
D’une manière générale, l’enjeu est de soutenir ces mouvements sociaux qui sont en train de gonfler, et de mettre cela en parallèle avec les problèmes que rencontrent nos paysans. Car nous sommes dans la même galère face à ces « superprofiteurs » qui ne sont pas TotalEnergies ou ExxonMobil, mais Cargill [premier négociant en matières premières du monde] et la grande distribution. Ces derniers ont accumulé des profits énormes ces dernières années.
Une redistribution dans le monde de l’énergie et de l’agroalimentaire permettrait à terme une transition écologique plus juste, plus acceptable, plus pérenne.
Des agriculteurs s’élèvent contre les grèves des raffineries qui provoquent des problèmes d’approvisionnement en GNR (gazole non routier). Selon la FNSEA, les blocages « mettent en péril » les productions. Que leur répondez-vous ? 
De fait, une grève pose toujours des problèmes. Les soucis d’approvisionnement peuvent provoquer des tensions sur le terrain. Mais pour nous, ce ne sont pas les grévistes qui posent problème, mais les actionnaires et les grandes sociétés énergétiques qui refusent la redistribution des profits.
Et plutôt que de chercher un point d’atterrissage pour parvenir à une sortie de crise, l’État met de l’huile sur le feu en cassant le droit de grève et en appelant à la réquisition d’une partie des salariés.
La période est pourtant cruciale pour les agriculteurs : les semis de blé commencent, la récolte de maïs n’est pas terminée…
Bien sûr. Après, il faut garder une certaine mesure. Nous avons très peu de remontées de terrains nous disant que les tracteurs ne peuvent plus rouler. Les agriculteurs ne subissent pas cela au jour le jour comme beaucoup de gens qui doivent prendre leur voiture le matin pour aller travailler.
Ils remplissent des cuves de gasoil de 2 à 10 000 litres en général. Ils peuvent voir les choses venir. Dire que les paysans ne pourront pas semer et qu’il n’y aura pas de pain sur les tables l’année prochaine, c’est totalement absurde.
L’idée d’une taxe sur les superprofits fait son chemin en France et en Europe. La Commission européenne a annoncé qu’elle va plafonner les revenus des entreprises de l’énergie, et prélever une contribution fiscale exceptionnelle sur les producteurs d’énergies fossiles. Faut-il étendre ces mesures aux sociétés de l’agroalimentaire ?
Il faut en effet un élargissement. Car les géants de l’agroalimentaire se gavent autant que dans le secteur de l’énergie. Et pas seulement Cargill qui fait la pluie et le beau temps au niveau mondial. Les quatre plus grosses entreprises du secteur ont accumulé 10 milliards de profits en 2021, en augmentation de 50 à 80 % ces dernières années. Le monde paysan n’en a pas tiré des bénéfices.
Il faut donc s’attaquer à ces superprofits pour les redistribuer aux salariés de ces entreprises, mais aussi aux producteurs. Cela permettrait d’assurer un revenu pour les agriculteurs, favoriserait le renouvellement des générations et la transition agroécologique. La redistribution pourrait aussi améliorer l’accès à l’alimentation des étudiants, et des gens en précarité alimentaire.
Tandis que le secteur agroalimentaire fait des profits, des paysans disparaissent et l’insécurité alimentaire règne en bout de chaîne.
Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé dimanche à Paris, revendiquant davantage de justice sociale et critiquant la politique menée par le gouvernement.
Selon plusieurs études environ 12% des Français sont en situation d’insécurité alimentaire. L’inflation ne devrait pas améliorer la situation. Vous proposez une sécurité sociale de l’alimentation (SSA) pour lutter contre ce problème. En quoi consiste ce levier ?
Sur le modèle de ce qui existe pour la santé, la sécurité sociale de l’alimentation vise à socialiser l’accès à l’alimentation. La taille du portefeuille ne doit plus déterminer ce que l’on peut acheter ou pas, mais doit déterminer notre niveau de cotisation.
Ce système de solidarité permettra à tout le monde d’avoir accès mais aussi de pouvoir choisir. Car pour l’instant, nous imposons aux personnes précaires une alimentation et une agriculture destructrices.
Ce dispositif ne se mettra pas en place en six mois, mais il doit être activé justement en ces moments de conflits sociaux, lorsqu’il est difficile d’augmenter les salaires et de répondre à la précarité alimentaire.
Qu’attendez-vous de la PAC sur ce sujet ?
Nous arrivons à la fin de négociation sur la PAC malheureusement. Mais il faudrait qu’elle renoue avec ses fondements qui étaient basés sur des enjeux d’accès à l’alimentation, en quantité suffisante pour la population européenne. Nous nous sommes totalement détournés de cela.
Aujourd’hui, la PAC répond aux besoins des géants de l’agroalimentaire, plus qu’à la nécessité de nourrir en quantité et en qualité les citoyens européens. Les politiques doivent être tournées vers des enjeux économiques mais aussi alimentaires. En particulier quand nous sommes pris dans ces processus inflationnistes.
L’inflation a aussi mis du plomb dans l’aile à la filière bio. Les ménages s’en détournent pour des raisons financières. Que demandez-vous au gouvernement pour venir en aide au label européen ?
Nous demandons tout simplement ce qui a été fait pour la filière porcine lorsque le marché n’était pas en sa faveur et qu’elle tirait la sonnette d’alarme. L’État l’a soutenue et aidée financièrement. Nous devons faire la même chose avec la filière bio.
Cela a du sens en termes d’emploi, d’alimentation de qualité et de préservation des territoires.
Les pouvoirs publics nous répondent en disant que c’est au marché de rémunérer la filière, plutôt qu’en attribuant des aides. Pourquoi alors l’avoir fait pour la filière porcine, pour les céréales ? Dire que les filières ne se rémunèrent que par le marché est un mensonge. Elles doivent pouvoir être soutenues dans les moments difficiles. C’est indispensable pour ne pas perdre les paysans bio et donner envie aux autres de les rejoindre.
Vous êtes éleveur de vaches laitières dans le Jura. Comment appréhendez-vous l’hiver avec des prix de l’énergie qui explosent et un manque de fourrage exceptionnel cette année ?
Nous avons vendu quelques bêtes donc nous allons produire un peu moins cet hiver. Nous avons déjà consommé le stock de fourrage de l’an dernier. Mais nous avons la chance d’être dans une filière de production de lait à Comté AOP, nous pouvons accepté une baisse de production sans baisse de revenus qui remettrait en cause l’existence de notre ferme.
Pour nous, cela passe par une gestion des volumes, une maîtrise de l’offre autorisées au niveau européen pour les appellations.
Il y a d’autres leviers, mais la meilleure sécurité pour encaisser les instabilités climatique et économique c’est d’avoir des filières rémunératrices. C’est pour cela que nous nous battons.
Le budget de la PAC fond comme neige au soleil à cause de l’inflation, selon un rapport publié jeudi (13 octobre) par Farm Europe.

Le contenu du présent rapport ou de la présente publication reflète uniquement la position de l’auteur et relève de sa seule responsabilité. La Commission européenne n’assume aucune responsabilité quant à l’usage qui pourrait être fait des informations qu’il/qu’elle contient.

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