Les années folles – L'Équipe explore – L'Équipe

Il est surpris et contrarié mais tente de ne rien laisser paraître lorsque le juge lui pose cette question indiscrète, à froid, sur sa surface financière, en tout début d’interrogatoire. 16 septembre 2020, salle d’audience du Tribunal pénal fédéral (TPF) de Bellinzone, en Suisse. Trois semaines après que le PSG s’est hissé en finale de la Ligue des champions pour la première fois de son histoire (défaite 1-0 face au Bayern), le boss du club, Nasser al-Khelaïfi, par ailleurs patron du groupe beIN Media et ministre d’Etat (sans portefeuille) du Qatar, détenteur d’un passeport diplomatique, comparaît depuis deux jours, comme prévenu, pour « instigation à gestion déloyale aggravée », lors d’un procès lié au FIFAgate et à l’octroi de droits télévisuels. Relaxé en première instance, Al-Khelaïfi le sera également à l’issue du procès en appel, en mars 2022.

Après une relance, l’ex-tennisman, à la vie intime protégée à double tour, se voit contraint de valider les chiffres, pourtant bien imprécis, annoncés par le président de la cour des affaires pénales du TPF. Ses revenus annuels ? « Entre 15 et 25 millions de dollars. » Sa fortune personnelle ? « Entre 70 millions et 100 millions de dollars. »

Vertigineux pour ce fils de pêcheur de perles du Golfe persique, devenu, en l’espace d’une décennie, le visage du petit émirat en Occident. Un dirigeant incontournable du football mondial et de son économie, également président de l’Association européenne des clubs (ECA), dont il est le représentant au comité exécutif de l’UEFA. Un CV pourtant accompagné d’un parcours sinueux, dont une redoutable machine de communication est jusqu'ici parvenue à gommer toute aspérité. Mais les très récentes révélations, de Libération notamment, sur le rôle supposé de l'état qatarien, pourraient constituer de premières lézardes dans la maison « NAK ».
Au tournant des années 2000, le modeste Nasser Ghanim al-Khelaïfi, né le 12 novembre 1973 à Doha (deux ans après l’indépendance de son pays et la fin du protectorat britannique), n’est qu’un joueur anonyme de l’équipe qatarienne de Coupe Davis ; une aventure qui a duré dix ans, de 1992 à 2002. Il est issu d’une famille pieuse et bourgeoise, mais il n’a pas de sang royal, ce qui ne lui garantit ni poste, ni fortune. Il n’a guère aimé l’école (« Je la fuyais, ma mère me courait après pour que j’y aille », racontait-il à L'Équipe magazine, en septembre 2013) et n’est pas passé, contrairement à d’autres compatriotes plus privilégiés, par une prestigieuse université britannique, française ou américaine.

Le jeune homme timide n’a pas encore divorcé de sa première épouse, imposée par sa famille, qui était une de ses cousines (il se remariera en 2005). Et côté boulot, il « occupe » un poste de fonctionnaire à la mairie de Doha. Un emploi dont il est détaché pour remplir ses activités tennistiques. « Il ne savait même pas où était son bureau, ça nous a fait marrer plus d’une fois », se souvient un ancien de ses proches.

A l’époque, les meilleurs tennismen du petit émirat sont entraînés par un Français, André Masse (décédé en 2011), qui organise également de longs stages d’été sur la Côte d’Azur, à Nice et ses alentours. D’un niveau 2/6 (seconde série) à son top, Al-Khelaïfi n’est pas le plus fort de la bande, menée par Sultan Khalfan al-Alawi. Il découvre la France avec des yeux émerveillés et c’est un peu la vie de bohème. Comme ses coéquipiers, il dispose d’un forfait journalier équivalent à une vingtaine d’euros. Il ne fréquente pas encore les loges VIP de Roland-Garros, mais s’entraîne au club de tennis de Vespins, à Saint-Laurent-du-Var, et s’aguerrit dans l’anonymat des compétitions interclubs, avec le TC Combes-Giordan à Nice, où il fut licencié. Tout en partageant sa chambre en déplacement.
« Je me souviens d’un déplacement avec l’équipe à Annecy, en 2000, et je m’étais trompé dans la catégorie de voiture lors de la location, raconte Bruno Rafaitin, qui fut son capitaine au TC Combes. On avait fait tout le voyage avec les sacs sur les genoux. Il s’était plié aux conditions, qui n’étaient pas terribles. »

« Il a fini à moitié dans le coffre, avec les sacs sur lui, sourit Cédric Motta, un ex-coéquipier. Il était discret, très gentil et il ne se plaignait jamais. Il n’a pas dit un mot du voyage et ça a dû durer sept heures… J’y ai repensé quand je l’ai vu revenir au club fin avril 2017, à l’occasion d’un Nice-PSG (3-1). Je jouais sur le terrain devant le parking et je vois arriver un gros van noir, vitres teintées, avec la sécurité, comme dans les films. C’était Nasser, mais il ne faisait plus les trajets en voiture de la même façon ! On sentait que c’était quelqu’un d’important. »

Effectivement. Quinze ans ont passé depuis la fin de son honorable carrière et entre temps, « NAK », devenu président du PSG après le rachat du club, en 2011 par QSI, a fait son trou, au gré d’un chemin parsemé de chance, de travail et d’intrigues. Sous l’abri d’un homme extrêmement puissant, à qui il doit presque tout : son « ami » le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani (42 ans), l’émir du Qatar, porté au pouvoir en juin 2013 après l’abdication de son père, alors que la place était initialement promise à Jassim, le grand-frère de Tamim, premier dans l’ordre de succession.
C’est grâce au tennis que Nasser al-Khelaïfi a connu le prince Tamim, sur les courts sélect de Doha, lorsque le maître actuel du Qatar était encore enfant. Une connexion effectuée par l’homme d’affaires Hassan Ali ben Ali, fondateur de la Fédération qatarienne de tennis et proche de la mère de Tamim, Moza. Et c’est encore grâce au tennis que la vie d’Al-Khelaïfi va changer, en 2003, pour prendre un tournant décisif dans son ascension sociale et financière. Au TC des Vespins, raquette en main, « NAK » va faire la connaissance d’un homme d’affaires anglophone affable, touche-à-tout et très à l’aise dans les relations publiques : Thierry Morano.

Le concours de circonstances se met en place, au Qatar et en France. A Doha, le prince Tamim, alors président du comité olympique qatarien, doit développer Al-Jazira Sports, déclinaison sport de la chaîne d’informations Al-Jazira (créée en 1996), qui doit être lancée fin 2003. Pour être alimentée, la future chaîne (qui deviendra beIN Sports en France, en 2012) a besoin de droits. Et d’abord ceux du Championnat espagnol, traditionnellement suivi dans l’émirat, et où évolue alors la star française du Real Madrid, Zinédine Zidane. Au crépuscule de son humble carrière de tennisman, Nasser al-Khelaïfi est dans la boucle de ces prospections et va profiter de cette opportunité. Thierry Morano lui présente alors un jeune spécialiste de l’acquisition des droits télé du sport, Ivan Blum.
Passé par Canal +, Blum a un carnet d’adresses idoine : il connaît le marché espagnol, celui du Moyen-Orient, et les dirigeants du groupe audiovisuel catalan Mediapro (éphémère diffuseur de la L1 en 2020-2021). En février 2003, Morano, Blum et Al-Khelaïfi rencontrent un représentant du prince, Ahmed Al-Sulaïti, également président de la Fédération qatarienne de football, dans un palace parisien. « Puis Al-Sulaïti contacte directement l’homme de confiance de Tamim, Abdullah al-Qahtani (le premier président de QSI, qui fut également ministre de la Santé publique), qui est en charge de trouver la personne et le groupe qui vendent les droits du foot espagnol », reprend Blum.

Direction le Qatar pour valider les autorisations. Les deux Français, qui ont récemment créé ensemble une société, Demiurge, s’associent sur place avec leur « sponsor », Al-Sulaïti, et Nasser al-Khelaïfi en appoint. En juin 2003, Ivan Blum reçoit le mandat officiel de Tamim pour acheter les droits espagnols, qu’il part négocier avec Al-Qahtani, le bras droit du prince, face à Gerard Romy, le cofondateur de Mediapro (Romy a par ailleurs été inculpé par la justice américaine, en mars 2020, dans le scandale du FIFAgate, déclenché en 2015). Un achat réalisé trois mois plus tard, pour un montant d’environ 16 millions de dollars (11,2 M€ à l’époque) sur trois ans, qui permet à Al-Jazira Sports d’être lancée en novembre 2003 avec un « produit-phare ».
Confortablement installés à Doha, Blum et Morano aident la nouvelle chaîne à trouver sa place dans l’univers nébuleux de la distribution et de l’acquisition des droits télévisuels. Non sans difficulté au départ, selon Morano : « On nous prenait pour des voleurs de poules, personne ne savait qui était le Qatar. » Un univers où le timide Nasser al-Khelaïfi, qui maîtrise peu l’anglais et ne dispose pas de connexions historiques dans ce secteur d’activités, n’a pas encore trouvé ses marques. « Sa plus grande chance, c’est de m’avoir rencontré, poursuit fièrement Morano. D’avoir un mec qui n’avait pas peur, prêt à foncer, alors que lui hésitait sur tout. »

L’hôte se montre cependant accueillant et prévenant pour ses amis français : « D’une gentillesse exceptionnelle, rapporte l’ex-tennisman Olivier Reese, qui a également entraîné « NAK » sur la Côte d’Azur. Il m’a reçu dans sa famille, on a mangé sur le tapis, avec les mains. Hommes et femmes étaient séparés dans la maison. Il était avec sa cousine mais il le cachait. »

À l'origine, le foot semble très peu l’intéresser. « Il n’était pas prédestiné à ça, estime Blum, mais plutôt à travailler à la Fédération qatarienne de tennis (dont il est également président, par ailleurs). A l’époque, je lui ai proposé plusieurs fois de me rejoindre chez moi pour regarder des matches français. Il ne venait jamais, il se moquait du foot et du PSG, ce n’était pas du tout un fan. Les photos de 1998, où on le voit vêtu d’un tee-shirt du PSG, c’est un hasard total (des clichés pris au Qatar avec le coach et ex-tennisman Jacques Hervet). »
Mais Nasser al-Khelaïfi est ambitieux, apprend vite, travaille et s’impose auprès de la chaîne. Aidé par une femme essentielle, elle aussi dans l’ombre : Sophie Jordan, une avocate venue de Canal + (où elle gérait déjà l’achat des droits sportifs), une architecte juridique qui a collaboré activement à la création d’Al-Jazira Sports, en 2003, puis au rachat du PSG par QSI, en 2011. « Dans toute cette histoire, ce n’est pas Nasser le cerveau, c’est Sophie, appuie Thierry Morano, sans nuance. Nasser, c’est un paravent, qui a juste le chéquier de son patron en main. Il ne le prendra pas mal, il sait que c’est vrai. »

Véritable « boîte noire » d’Al-Khelaïfi, Sophie Jordan – qui n'a pas souhaité s'exprimer – est impliquée dans toutes les décisions stratégiques des entités dépendantes de son patron qatarien dans ces années 2010. Notamment comme secrétaire générale de beIN Media Group et conseillère spéciale de « NAK », tout en étant la seule femme à siéger au puissant conseil d’administration de QSI. Mais elle finit par quitter le club à la fin de l’année 2021 pour rejoindre la société de distribution et de production cinématographique européenne Wild Bunch.
Revenons à Thierry Morano et Ivan Blum, dont l’aventure au Qatar tourne court, deux ans après leur arrivée à Doha. Le 1er juin 2005, tout s’arrête pour les deux Français, qui ne peuvent plus accéder à leur bureau, badges désactivés. « Et on te fait comprendre que si tu ne pars pas rapidement, tu ne sortiras plus jamais », affirme Morano, qui estime avoir été dupé par celui qui était « comme (son) frère ».

« J’allais chez lui, il venait chez moi, poursuit-il. Il était ami avec ma famille, mon épouse. Elle était sa confidente. Quand elle est décédée, il ne m’a même pas envoyé un message… J’ai trouvé ça pitoyable. Mais Nasser a bien mené sa barque, bravo à lui. Avec Ivan Blum, on lui a donné les outils, il les a gardés pour lui et il a fait ce qu’il devait faire pour son pays, car ce n’est ni plus ni moins qu’un employé gouvernemental. Après, il y avait la raison d’Etat, qui était d’utiliser le football et les médias sportifs comme arme de la politique de communication du pays. Et il fallait que ce soit entre les mains d’un Qatarien. »
Blum ravale sa fierté et accepte de confortables indemnités. Mais Morano persiste, en allant jusqu’à lancer une procédure judiciaire au Qatar, sans succès. La voie est libre pour Nasser al-Khelaïfi, désormais trentenaire, qui a pris son envol et peut consolider ses positions, avec l’aide de son compatriote et bras droit, Youssef al-Obaidly. Un autre ex-tennisman et coéquipier de « NAK » dans l’équipe qatarienne de Coupe Davis, numéro 2 du groupe beIN Media, aujourd’hui présent dans 43 pays à travers le monde.

« Après, Nasser a très bien fait son travail, reconnaît Morano. Il a pris l’espace, il a créé une case sport et médias et c’est logique que ce soit lui qui devienne le président du PSG. » Six ans après l’éviction des deux Français, le 30 juin 2011, QSI, dont Al-Khelaïfi est le chairman, prend les rênes du club de la capitale. L’occasion de rêver encore plus grand.
C’est un homme très discret, inconnu du grand public, mais régulièrement repéré près du président qatarien du PSG, juste un rang derrière lui, lors des matches importants, dans la « corbeille » du Parc des Princes, son carré VIP à la géographie subtile. Paul McGrath, homonyme de l’ex-défenseur international irlandais, est le cofondateur de l’agence de marketing sportif britannique Pitch International, créée en septembre 2004, moins d’un an après le lancement d’Al-Jazira Sports, l’ancêtre de beIN.

Sur le site gouvernemental britannique Companies House, l’équivalent du registre du commerce au Royaume-Uni, McGrath (51 ans) figure toujours comme « membre désigné » de Pitch International LLP. Et comme Nasser al-Khelaïfi, le patron multicartes du groupe beIN Media, il est très impliqué dans l’achat et la distribution des droits médias sportifs à travers le monde.
McGrath a fait ses armes chez Octagon, une autre agence de marketing sportif spécialisée dans les droits télé. Et à la création d’Al-Jazira Sports, il commence à s’intéresser au Qatar et se rapproche d’Al-Khelaïfi, y compris à Doha. « C’est un des deux mecs qui l’a propulsé, avec Gerard Romy, le cofondateur de Mediapro, reprend Thierry Morano, l’ex-associé de NAK. McGrath avait compris que Nasser avait les dents qui poussaient, il n’est pas fou… »

Blum se souvient d’un acteur aux tarifs spécialement élevés pour le nouvel entrant. « Au moment où je commençais à acheter des droits pour Al-Jazira Sport, Paul était venu me voir avec un catalogue du foot anglais, dont la Cup, dit-il. Et il m’avait fait un prix qui représentait deux fois et demie la valeur du produit. Je lui ai dit que je ne voulais pas surpayer. Il ne voulait pas lâcher et j’en avais parlé à Nasser, en lui disant qu’il fallait qu’on se fasse respecter. »
Fut-ce le cas par la suite ? Le groupe BeIN, à la suite d’Al-Jazira Sports, a-t-il surpayé certains droits ? D’une façon générale, l’exigence du profit n’a jamais été un objectif assigné pour la chaîne sportive qatarienne, branche médiatique du soft power sportif enclenché par le Qatar dans les années 1990, et qui a subi d’énormes pertes dans les années ayant suivi son lancement. Le résultat du groupe reste confidentiel, même si le réseau serait désormais rentable en France, depuis deux ans, mais aussi en Asie et aux Etats-Unis.

Cette trajectoire a été marquée par l'achat de plus de 20 milliards d’euros de droits télévisuels, depuis près de vingt ans, participant à leur extraordinaire inflation.
Nasser Al-Khelaïfi observe sur le sujet un certain mutisme mais c'est presque une règle quand on s'intéresse au fonctionnement du président parisien. Il reste ainsi très discret sur ses relations avec certains membres, actuels ou anciens, de son entourage, à l’image de la fratrie Bessedik, qui traverse pourtant les années QSI du PSG. Les trois frères Ahmed, Abdelkader et Bouabdallah, dit « Bob », sont issus d’une famille originaire de l’ouest de l’Algérie, qui a émigré à Créteil (Val-de-Marne). Et ils fuient consciencieusement l’œil des médias. Ahmed Bessedik (44 ans) s’est rapproché le premier de Nasser al-Khelaïfi, peu après le lancement d’Al-Jazira Sports.

Les deux hommes se sont connus lors d’un match organisé au Qatar, en 2005, alors qu’Ahmed Bessedik était engagé dans l’événementiel, après avoir notamment travaillé dans les assurances et le commerce de pièces détachées de voitures d’occasion entre la France et l’Algérie. « L’ombre de l’ombre » de Nasser, désormais installé au Qatar, portait plusieurs casquettes dans le cercle intime du club parisien et de son président. Du rôle de chauffeur, à ses débuts, à la gestion du carré VIP du Parc des Princes. « Portait », car il n’occuperait plus de fonctions auprès de Nasser al-Khelaïfi depuis plusieurs années.
Lorsqu’il fut jugé – et relaxé – en première instance puis en appel, au tribunal de Bellinzone (Suisse), pour un dossier lié au FIFAgate et à l’octroi de droits télé par l’instance mondiale à beIN, « NAK » avait également parlé du frère juriste d’Ahmed Bessedik, Abdelkader, comme de son « ami ». Un dossier dans lequel il était question de l’achat d’une villa en Sardaigne, fin 2013, qui fut mise à disposition de Jérôme Valcke, ex-numéro 2 de la FIFA. A cette occasion, Al-Khelaïfi fut obligé de détailler – un peu – son niveau de proximité avec Abdelkader (qui réside aussi au Qatar) au sujet de cette villa sarde, qualifiée de « projet d’investissement », devant la cour.

« C’est lui (Valcke) qui m’en a parlé en premier et Ahmed (Bessedik) était présent, avait soutenu le dirigeant qatarien, lors du procès en appel. A la suite de cela, il (Ah. Bessedik) en a parlé à son frère (Abdelkader), qui a indiqué qu’il était intéressé. Moi, je n’avais aucun intérêt. (…) Abdelkader est un bon ami, donc je lui ai fait confiance quand il m’a demandé de l’aider par rapport à cet investissement. » Abdelkader Bessedik, qui est également l’avocat de Khaled al-Khelaïfi, frère aîné de Nasser, n’a jamais été poursuivi dans ce dossier.

Quant au troisième frère, « Bob », ancien bagagiste dans un aéroport parisien, il est plus visible, en tant que salarié détaché auprès des joueurs parisiens, qu’il accompagne notamment lors des opérations publicitaires, et de leur famille. Interrogé sur ses fonctions au sein du PSG, il nous a renvoyé vers le service de communication du club. Ce dernier explique que Bob Bessedik « est à la tête des équipes‘’family care’’ » et qu’il « fait en sorte que les familles soient bien ». « Il s’occupe de tout orchestrer quand on fait des opérations avec des joueurs, de faire le lien avec les différents départements du club, notamment dans le cadre des opérations publicitaires et marketing », détaille le PSG.

Son rôle logistique privilégié fut mis au jour lors de l’arrivée de Lionel Messi, le 10 août 2011. Il avait assisté au plus près la star argentine lors de ses premiers pas ultramédiatisés à Paris, de son atterrissage à l’aéroport du Bourget jusqu’à sa présentation au Parc des Princes.
Dans cette partie du management, au fonctionnement de cour, certains hommes de l’ombre du président, passés ou présents, « conseillers » ou « intendants », appartiennent à la sphère d’origine de « NAK » : le tennis. Comme le Tunisien Adel Aref, ex-arbitre international, ancien « chef de cabinet » d’Al-Khelaïfi et également proche de Youssef al-Obaidly, le DG de beIN. Ou l’ex-joueur marocain Hicham Karmoussi, un ancien « intendant », muet depuis son départ du club, il y a quatre ans. Au-delà, cet entourage hétéroclite peut susciter des frictions.

« J’aime le personnage Nasser, car il te donne la possibilité de travailler, lance Luis Fernandez, ex-directeur sportif du centre de formation du PSG. Mais il aurait dû s’entourer d’autres conseillers. » Un avis que ne partage pas Charles Biétry : « Il est intelligent, il choisit ses hommes. Simplement, il ne faut pas trahir sa confiance. Par exemple, il ne fallait pas trop parler à sa place. J’ai très peu parlé quand j’étais à beIN. Il voulait maîtriser totalement la communication lui-même. »
Parfois, les personnes qui gravitent autour du « boss » qatarien s’illustrent par des comportements surprenants, comme ce fut le cas lors du procès en première instance d’Al-Khelaïfi en Suisse, en septembre 2020 (à l’issue duquel il fut relaxé, comme en appel). Un « accompagnateur » de NAK d’origine jordano-palestinienne, aux allures de garde du corps, avait sciemment perturbé les directs de la chaîne saoudienne Al-Arabiya, en brandissant un portrait du cheikh Tamim, l’émir du Qatar, devant les caméras, alors que les relations entre l’Arabie Saoudite et son petit voisin du Golfe étaient gravement enrayées par l’embargo imposé à l’émirat gazier, à l’époque (de juin 2017 à janvier 2021), par le royaume wahhabite et ses alliés.

Travailler comme consultant auprès de Nasser al-Khelaïfi, c’est aussi avoir des missions très diverses, comme élaborer une stratégie pour approcher une personnalité ou développer un projet extérieur au sport. Avec un dévouement total, selon un schéma qui reproduit la relation du président parisien à l’émir. « Selon moi, le dévouement de Nasser à son prince l’excuse sur un défaut de compétence sur certains dossiers, observe un ex-employé du club. Alors il compense par le travail, car c’est un très gros bosseur. Sa légitimité est institutionnelle, c’est celle qui lui a été donnée, en l’occurrence par le propriétaire, le cheikh Tamim. »
« A Doha ». Cette expression laconique est régulièrement utilisée pour décrire les décisions prises au sujet du PSG depuis la capitale qatarienne ou les états d’âme, bien difficiles à capter à la source, de celui à qui Nasser al-Khelaïfi doit rendre des comptes. Une évidence d’abord : « à Doha », aujourd’hui, c’est d’abord l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani (42 ans), désigné prince héritier en 2005, au détriment de son frère Jassim, et arrivé au pouvoir en juin 2013, après l’abdication de son père Hamad, soit deux ans après l’acquisition du PSG par le fonds QSI.
A l’époque, ce passionné de foot, dont l’expertise en la matière étonne encore ses interlocuteurs, a déjà la responsabilité de la politique sportive de son pays et il devient alors, à 33 ans, le plus jeune chef d’Etat du monde arabe. Francophone et anglophone, le prince Tamim a fait ses études au Royaume-Uni et comme son père, il est passé par l’Académie royale militaire de Sandhurst, l’équivalent de Saint-Cyr outre-Manche. Il dirige le pays depuis l’Amiri Diwan, le centre du pouvoir de l’Etat qatarien. Un palais princier surprotégé, que les autorités interdisent de prendre en photo, situé face à la corniche de Doha et aux calmes rivages du Golfe persique, près du Souq Wakif, le cœur historique commerçant de la capitale du petit émirat.
Dans la stratégie diplomatique et géopolitique de développement sportif mise en place par le Qatar, depuis les années 1990, la première Coupe du monde organisée au Moyen-Orient, dans un pays musulman (20 novembre-18 décembre), occupe le sommet. L’émirat en a obtenu l’organisation début décembre 2010. Le rachat du PSG par QSI (fondé en 2004) s’est fait six mois plus tard ; une implantation facilitée par les relations entretenues par le Qatar avec la France, un pays « ami ».

Tout en haut, donc, il y a le « grand patron », le cheikh Tamim, qui connaît mieux le foot que Nasser al-Khelaïfi, et qui impulse et valide les décisions importantes pour le PSG et son image : la stratégie internationale du club, les principaux transferts, les reconductions de contrat de premier plan, les changements d’entraîneur ou les partenariats d’envergure. Parfois, des anecdotes émergent, comme celle du choix du coach allemand Thomas Tuchel, en 2018, qui aurait été soufflé « à Doha » par l’ambassadeur du Qatar en Allemagne. Même s’ils n’influent pas sur la vie quotidienne du PSG, les équilibres internes de la petite péninsule arabe ont leur importance. L’émir a beaucoup de pouvoir et très peu de personnes, dans son entourage, peuvent lui tenir tête, mais il doit composer avec plusieurs sphères d’influence.
Au niveau politique et tribal, celle des « côtiers », auxquels appartient la famille dynastique Al-Thani, traditionnellement habituée à travailler avec les étrangers, et celle des bédouins, plus traditionalistes. Au niveau familial, celle de son frère Jassim, patron de l’académie Aspire. Au niveau sportif, celle de l’olympisme, puisqu’un autre de ses frères, Joann, est président du comité olympique qatarien. Ou celle du comité d’organisation de la Coupe du monde, dirigé par Hassan al-Thawadi, un profil montant, devenu l’un des personnages les plus importants de la petite péninsule.
Dans le cercle du foot, il peut avoir l’oreille de stars comme l’ex-milieu international espagnol du Barça, Xavi, qui a terminé sa carrière au Qatar, à Al-Sadd (dont Tamim fut brièvement le président). Ou celle de Khalifa Khamis, personnage central du football local, également passé par Al-Sadd, avec qui il a gagné la Ligue des champions asiatique, en 1989. Il arrive aussi à l’émir d’échanger avec des interlocuteurs anonymes : « Tamim est curieux et très abordable, lance un bon connaisseur du pouvoir qatarien. Il peut discuter deux heures avec quelqu’un qui n’est pas important. Mais personne ne peut se permettre d’émettre un avis négatif sur ce que fait Nasser en face de lui. »
A l’étage en-dessous, Nasser al-Khelaïfi subit et gère la pression quotidienne d’un club dont la vie toujours frénétique, chaotique ou victorieuse, peut générer 100 000 articles par mois sur internet. Mais le président du PSG reste soumis à la hiérarchie de caste. « Nasser n’est pas l’’’ami’’ de l’émir, rectifie un observateur avisé. Il a une position importante, mais il ne faut oublier qu’il n’est pas de la grande noblesse ou de la famille royale. Il reste son homme à tout faire. »

« Il agit plus comme ‘’intermédiaire’’, ajoute un autre témoin privilégié. Il n’est à l’origine d’aucun nom de recrue, il relaie et applique les choix et décisions du palais. Nasser l’assume. Il ne cherche pas à imposer ses vues et ne se prétend pas expert pour dénicher telle ou telle pépite. Mais une fois qu’un joueur a été ciblé, il peut s’investir vraiment dans les négociations et là il permet de faire avancer ou débloquer les choses, comme sur la prolongation de contrat de Mbappé, par exemple. »
Attentif au moindre détail, Al-Khelaïfi exige de ses collaborateurs le niveau d’investissement qu’il s’impose à lui-même. En se souvenant des années beIN, Charles Biétry en sourit :  «  Il ne doit pas avoir de montre…  »

« Quand tu travailles avec Nasser, tu vis avec lui, confirme un ancien haut dirigeant qui l’a pratiqué. Tu es bien payé mais c'est 7/7, 24/24 avec les décalages horaires et il faut répondre. C'est aussi pour ça que certains sont partis. Le seul qui a tenu jusque-là, c'est Jean-Claude (Blanc), le directeur général du club. » Cette omniprésence exigée à son service, et celui du club, est aussi physique. Car Nasser al-Khelaïfi ne marche – ni ne vole en avion – jamais seul, ce qui finit par épuiser ses collaborateurs.

Un rythme qu’a connu pendant plus de dix ans Jean-Martial Ribes, ex-directeur de la communication du PSG, bras droit de Nasser al-Khelaïfi de l’arrivée de QSI au PSG jusqu’à son départ du club, en fin de saison dernière, pour rejoindre LVMH, toujours dans la communication, dans la branche vins et spiritueux du groupe de luxe.

Un départ considéré par certains observateurs comme contraint mais que l’intéressé (toujours au board de la fondation PSG) explique ainsi : « J’ai décidé de saisir cette opportunité professionnelle unique qui m’était offerte et d'ouvrir un nouveau chapitre de ma carrière après une décennie merveilleuse passée au service du club. Je suis heureux d’avoir participé à la transformation d’une des franchises les plus ambitieuses de l’histoire du sport dont l’image a atteint un fort rayonnement mondial ces dernières années. »
Avec son départ et celui de l’avocate et « conseillère spéciale » Sophie Jordan, Nasser al-Khelaïfi a perdu deux protections essentielles au sein du club, vis-à-vis de l’environnement extérieur, et deux piliers historiques qui ont accompagné cette fameuse « transformation » de la « franchise » Paris-Saint-Germain depuis 2011. Mais au plan personnel, l’ancien tennisman timide qui voyageait avec des sacs sur les genoux reste suspendu, comme toujours, à une inconnue : bénéficiera-t-il éternellement de la confiance de son protecteur ultime, « à Doha » ?
Il est encore trop tôt pour en mesurer l’impact mais la révélation de deux affaires touchant de plus ou moins près Nasser al-Khelaïfi pourraient fragiliser la position du président parisien. Qualifiée d’« explosive » par Libération, qui en a fait état dans son édition du 29 septembre, la première implique un entrepreneur franco-algérien, Tayeb B., qui aurait été arrêté et détenu à Doha dans des conditions inhumaines parce qu’il était en possession d’informations supposément compromettantes sur le patron du PSG.

Selon Libération, ces documents concerneraient les soupçons d’une action corruptive de l’émirat et de Nasser al-Khelaïfi dans l’attribution controversée de la Coupe du monde au Qatar, il y a douze ans, et des faits de travail dissimulé dans son entourage. Ils seraient également liés à la vie privée de ce dernier.
Présenté comme un « lobbyiste », Tayeb B. est lié à une autre affaire impliquant également le PSG. Avec deux anciens policiers, il est soupçonné d’un trafic d’influence qui aurait profité au club de la capitale : le trio mis en examen aurait joué de ses relations pour transmettre des informations sensibles et confidentielles, extraites notamment des fichiers de police. L’un des policiers, Malick N., avait été engagé comme référent supporters du PSG en 2018 et a depuis quitté le club pour raisons personnelles.

Selon Le Parisien, les enquêteurs auraient également découvert au domicile de Malick N. des dizaines d’heures d’enregistrement de conversations privées et de nombreuses vidéos intimes de Nasser al-Khelaïfi. D’après ses avocats, le dirigeant n’a « rien à voir » avec ces affaires.
Les années folles
La folie des transferts et les soirées bling-bling, la marque mondiale et les mystères de Doha : une autre histoire du Paris-Saint-Germain depuis son rachat par le Qatar, en 2011.

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