L'entrée dans une nouvelle ère (1/3) Le choc de la guerre (T 1449) – Revue Défense Nationale

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L’entrée dans une nouvelle ère (1/3) Le choc de la guerre (T 1449)

Eugène Berg nous présente son traditionnel panorama des atlas stratégiques. Il analyse la manière dont le retour de la guerre en Europe avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie rebat les cartes de l'ordre international et les prévisions de l'environnement stratégique pour 2023.
En cet automne 2022, l’actualité s’est emballée. La guerre déclenchée, le 24 février, par Vladimir Poutine contre l’Ukraine, que l’on croyait devenir une guerre d’attrition, a été marquée par une brillante contre-offensive sur les régions de Kharkiv et de Donetsk, qui lui a permis de récupérer 9 000 km2 de terrain. Acculé, le maître du Kremlin a décrété, le 21 septembre, une mobilisation dite « partielle », de 300 000 anciens conscrits, tout en lançant à la hâte des référendums, dans quatre régions, c’est-à-dire, en plus des deux Républiques autoproclamées, de Louhansk et de Donetsk, de Kherson et de Zaporijia. En vérité, il s’est agi d’une mobilisation beaucoup plus ample, qui a entraîné, chose inédite en Russie, à cette échelle, une véritable mobilisation des populations les plus touchées par ces mesures et une fuite hors de Russie, de plus de 260 000 Russes, en cinq jours, dont 100 000 pour le seul Kazakhstan, que V. Poutine avait décrit comme un « pays artificiel », créé par la seule volonté de la Russie. Cette accélération du tempo des événements, qui ne manquaient pas d’inédits depuis six mois, n’a pas été, bien entendu, pris en compte par les divers annuaires et atlas stratégiques que nous passons en revue, mais tous consacrent, sinon la totalité de leur développement, au moins une très large partie à cette guerre de haute intensité, qui a frappé à la porte de l’Europe, et dont les conséquences seront profondes et durables.
Ramses 2023Armand Colin, 2022, 376 pages
 
Ramsès 2023, intitulé L’Europe dans la guerre, met l’accent sur trois ensembles de questions intimement liées : « L’Europe au défi », « La guerre est là : enjeux et défis », « Ordres et désordres africains ».
On a perdu le sens du tragique, les repères historiques ont été brouillés, après la fin de la guerre froide, il y a de cela plus de trois décennies, constate Thierry de Montbrial dans ses « Perspectives ». Dans le contexte de la mondialisation naissante, la compétence la plus appréciée pour le métier de l’homme d’État est devenue l’économie. On a trop cru à l’Ouest à la paix par l’économie et par le droit, attribuant au seul Vladimir Poutine et à son clan étroit les prises d’écart croissant par rapport à l’ordre mondial libéral. Or, du côté de l’Europe de l’Est, pays baltes, Pologne, pour ne rien dire de l’Ukraine, les tragédies du XXe siècle ne s’étaient pas éteintes. Viendra bien, à un moment, l’heure de la paix, même si cet horizon s’éloigne chaque jour davantage. Pour les futurs arrangements de sécurité, ce n’est pas le droit qui fera la paix, mais la diplomatie le droit. Les Occidentaux auront le rôle décisif, c’est-à-dire en vérité les États-Unis, car seuls eux d’un côté, et naturellement la Russie, de l’autre, pourront le moment venu imposer les compromis nécessaires afin d’éviter une mondialisation de la guerre. Quant à l’UE, les seuls instruments politiques qu’elle sait utiliser pour faire de la fausse grande politique sont les sanctions et l’élargissement de l’Union. Divers articles détaillés portent sur les premières, dont l’ampleur les assimile à une guerre économique.
Cette guerre d’Ukraine signe la décomposition d’un monde, que Ramsès examine sous divers aspects résumés par Dominique David (« Voyage au centre de la guerre »). Elle symbolise l’échec d’un système international en trompe-l’œil basé sur le vrai rapport de force de la fin de la guerre froide. La guerre n’est pas provinciale. Un Nouveau Monde en sortira, il se cherche. Les multiples entrées du Ramsès en indiquent bien des pistes. Les États-Unis, bien que déchirés à l’intérieur, en sortiront plus ou moins dominants. Leurs effectifs militaires basés en Europe, tombés à 65 000 à partir de 2008, sont désormais remontés à 100 000. La Chine, toujours liée, mais non collée à la Russie, veille à préserver sa croissance, étendre son emprise économique sur le monde, tout en resserrant son étau sur Taïwan que les États-Unis veulent transformer en redoutable porc-épic. L’Inde, apôtre du « multi-alignement », balance entre Washington et Moscou. La Turquie, malgré un désastre économique, reste influente. L’Iran, en proie à une révolte, ne faiblit pas contre la main de l’étranger. Quant à l’UE, certes elle est affaiblie, mais à part le trublion hongrois, elle a su rester unie. Divers auteurs s’interrogent sur la possibilité de faire revivre la CSCE, la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, éventualité peu susceptible de voir le jour avant une dizaine d’années…
atlas des relations internationalesArmand Colin, 2022, 164 pages
 
L’Atlas des relations internationales – 100 cartes pour comprendre le monde, dont la 3e édition vient de sortir, offre un panorama complet et actualisé de la situation, des équilibres des forces et des échanges des grandes zones. Il passe en revue la plupart des grands défis mondiaux : climat, santé, migrations, terrorisme, prolifération, crime et mafias, ainsi que la diplomatie sportive. On y trouve également la description des crises et conflits actuels. Deux pages par question c’est évidemment court pour rentrer dans les détails, les cartes sont d’utile secours. En un nombre de pages limité cet atlas constitue plus une approche générale que des analyses pointues, mais il permet à tout un chacun, ne pouvait être au courant de l’ensemble des questions géopolitiques planétaires d’en prendre une première connaissance.
Avant de décrypter ces utiles synthèses, signalons une série d’autres instruments d’analyse, d’information et de repérages que sont les atlas.
Grand atlas 2023Courrier international-France info-Autrement, 2022, 144 pages
 
• Le Grand Atlas 2023 sous la direction de Franck Tétart, offre un panorama du monde en 200 cartes aux échelles et proportions variées. Parmi la série des thèmes d’actualité, trois grands sujets récurrents ont été retenus. Tensions, crises et conflits, surtout en Afrique. Climat, environnement, eau et forêts, ces dernières étant aussi des lieux et enjeux des conflits, foyers de guérillas, ce fut le cas de la Colombie ou de diverses prédations. Presse, information et espace, ce dernier étant à la fois domaine des échanges et domaine des cyberattaques. De fait, comme l’indique l’amiral Vandier, Chef d’état-major de la Marine, espace maritime, espace et cyberespace d’un point de vue stratégique et opérationnel ne font qu’un.
Atlas géopolitique mondial 2023Éditions du Rocher, 2022, 206 pages
 
L’Atlas géopolitique mondial 2023, sous la direction d’Alexis Bautzmann, recoupe largement et amplifie les préoccupations et les thèmes abordés par le précédent. Il passe en revue la plupart des questions européennes, en les centrant sur la Russie autoritaire de Poutine, l’Ukraine : le monde face à la guerre, en tout 16 pages, abondamment illustrées pour ces deux thèmes. Bien d’autres questions liées à cette problématique centrale sont abordées (dépendance gazière de l’Europe, Géorgie) et la situation dans les Balkans, l’autre poudrière de l’Europe prête à exploser. Au Moyen-Orient, les auteurs mettent en avant le rôle omniprésent de l’armée turque, qui reste sous contrôle, la géopolitique énergétique de la région, qui bénéficiant largement des cours élevés du baril n’est pas encline à ouvrir les vannes. Dubaï, incarnation urbaine de la mondialisation, est devenue le nouveau refuge des oligarques russes. On retiendra le résultat des élections présidentielles iraniennes du 18 juin 2021, qui expliquent, en partie, l’explosion de colère actuelle des femmes iraniennes. L’ultraconservateur Ebrahim Raïssi a été élu avec 72,3 % des suffrages, mais surtout avec 51,6 % d’abstentions. Pour la première fois depuis 1997, les résultats détaillés n’ont pas été publiés : blocage bureaucratique, mépris pour les électeurs ou constat que cette élection était un plébiscite ? L’Asie est plus directement liée à la guerre en Ukraine du fait de ladite amitié sans limites entre la Russie et la Chine, dont les faits ont montré qu’elle en avait bien. Le Kazakhstan s’émancipe de plus en plus de la Russie dont l’influence en Asie centrale n’est plus ce qu’elle était. On trouvera une série d’articles sur les États-Unis, montrant le rôle joué par les lobbies et les vétérans. Quel avenir attend le Mexique, dominé par les cartels, ou encore le Brésil, à la veille d’élections présidentielles cruciales ? La dernière partie de l’atlas, « Enjeux internationaux », aborde des sujets d’importance comme la faim dans le monde, qui touche 768 millions de personnes, ou le retour des frontières au XXIe siècle dont bon nombre sont hautement conflictuelles (« Chine-Inde, une dyade sous tension dans l’Himalaya », « La frontière maritime entre la Grèce et la Turquie » ; « L’Irlande, une île deux pays », etc.).
L'Année stratégique 2023Armand Colin, 2022, 348 pages
 
Pour Pascal Boniface qui ouvre L’Année stratégique 2023 de l’Iris, on assiste à une nouvelle division du monde. Il cite la fameuse phrase de Gueorgui Arbatov, conseiller diplomatique de Gorbatchev : « Nous allons vous rendre le pire des services, vous priver d’un ennemi » (1987). Vladimir Poutine vient de faire voler en éclat cette prédiction. Le directeur de l’Iris revient sur les erreurs stratégiques de Poutine, se demande si on assiste à la dichotomie The West versus the Rest, et si les États-Unis ne sont pas les grands vainqueurs. Il est vrai qu’à examiner l’élargissement de l’Otan à la Suède et la Finlande, la volonté des pays européens de porter leurs dépenses de défense à 2 % (ce qui par des achats massifs d’armes américaines, comme l’on fait les Allemands en commandant des avions de chasse F-35) ou les ventes accrues de Gaz naturel liquéfié (GNL) à l’Europe, les États-Unis, malgré leurs divisions internes, apparaissent les grands gagnants. Jean-Pierre Maulny développe certains aspects dans « Quelle guerre pour quelles ruptures ? » en montrant en quoi ce conflit change à la marge les formes de la guerre, dont la véritable nouveauté est l’utilisation massive des loitering munitions ou munitions rôdeuses, des drones destinés à frapper des cibles d’opportunité comme les Switchblade fabriqués par l’entreprise américaine AeroVironment. Les forces ukrainiennes possèdent également des Bayraktar TB2, un drone turc tactique de 12 m d’envergure (contre 20 m pour un Reaper américain), relativement bon marché (environ 5 millions de dollars), équipé de quatre munitions, qui avait déjà été utilisé lors des conflits au Haut-Karabakh et en Libye. Il reste à voir si toutes ces annonces d’accroissement des budgets de la défense seront susceptibles d’être tenues. Elles se heurtent en réalité à trois séries de contraintes :
– faire monter en puissance toute la chaîne d’approvisionnement chez les maîtres d’œuvre, les sous-traitants ;
– recruter du personnel qualifié et formé ;
– éviter, enfin les ruptures d’approvisionnement, chiffrées à 900 000, pour les matériaux de base.
Emmanuel Hache considère que « La guerre en Ukraine rebat les cartes de la géopolitique de l’énergie ». L’UE, qui importe 94 % de son pétrole, 81 % de son gaz et 44 % de son charbon, est la plus touchée, puisqu’elle a décidé de renoncer d’ici la fin de l’année à ses importations de pétrole russe (1,7 million de barils sur des exportations totales de pétrole de 5 M) et surtout, d’ici 2023 à la totalité de celles de gaz, qui ont atteint 155 milliards de m3 en 2021.
On retrouve la guerre dans tous les chapitres consacrés aux régions du monde passées en revue dans L’Année stratégique.
• En Europe, plus surprenante encore que la décision de la Finlande et de la Suède d’intégrer l’Otan a été la décision prise par le Danemark de lever sa clause de non-participation à la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’Otan. Autre conséquence de la guerre, on a assisté à la « mort cérébrale » du groupe de Visegrad (composé de la Hongrie, de la Pologne, de la République tchèque et de la Slovaquie) : la Hongrie de Viktor Orban a présenté Zelensky comme un « opposant » et s’est désolidarisé de la décision européenne de renoncer à l’achat d’hydrocarbures russes.
• Les échanges de l’Amérique latine avec la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie ne représentent que 0,6 % de ses exportations mondiales – notamment de produits agricoles – et 0,7 % de ses importations – essentiellement des fertilisants pour le secteur agricole, de l’aluminium et des minerais – : elle n’en est pas moins affectée à plusieurs titres. Les pays producteurs et exportateurs d’hydrocarbures (Brésil, Colombie, Équateur, Mexique, Venezuela) pourraient, s’ils parvenaient à mobiliser les investissements nécessaires à la modernisation de leur appareil de production, profiter de l’éviction du pétrole et du gaz russe des marchés américain et européen. À une autre échelle, les producteurs de matières premières, minières, de produits alimentaires et d’agrocarburants, comme l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Pérou, le Paraguay et l’Uruguay, pourraient partiellement compenser les pertes des exportations agricoles de la Russie sanctionnée et de l’Ukraine dévastée.
• Les États du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord perçoivent la guerre en Ukraine comme un conflit entre puissances et non comme une menace régionale. Pour eux, le sentiment d’injustice, celui de « deux poids, deux mesures » reste très présent. La non-application des résolutions des Nations unies concertant le conflit israélo-palestinien, la guerre unilatérale conduite par les États-Unis contre l’Irak en 2003 et celle contre la Libye en 2011, a créé bien des ressentiments. De même, la différence de traitement des réfugiés au sein de l’UE renforce l’amertume à l’encontre de ce double standard. La situation n’est pas très différente en Afrique, dont la Russie ne détient que 2,4 % du marché. L’attitude réservée du continent que l’on a observé lors des premiers votes à l’ONU en mars a évolué au cours des mois. Réunis en Conférence ministérielle, les pays membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) qui s’étaient abstenus ont adopté par consensus, le 16 mars, une résolution qui condamne avec vigueur, et dans les thèmes les plus énergiques, l’agression militaire de l’Ukraine par la Fédération de Russie.
Ramsès 2023 s’ouvre par un dossier bien fourni sur « L’Europe au défi », consacré à la guerre en Ukraine. Michel Foucher y examine « les échelles d’une guerre de libération nationale ». Ce conflit touche à la définition même de l’Europe, depuis que Kiev a obtenu, le 23 juin, le statut de pays-candidat. Il affecte les grands rapports de puissance. L’Europe, pour laquelle la guerre a représenté un choc, a réagi avec promptitude, constate Nicole Gnesotto, en octroyant une aide militaire à l’Ukraine d’un montant de 2 milliards d’euros, en s’engageant dans la formation de militaires ukrainiens, et surtout en procédant à un aggiornamento de sa politique de défense. La plupart des pays de l’UE ont décidé d’élever leurs dépenses de défense à 2 % de leur PIB et la Pologne vise même 3 % dès 2023, tout en se déclarant prête à accueillir des armes nucléaires tactiques américaines sur son sol. Il restera à voir dans quel délai l’Allemagne, qui a sorti un plan de 200 Mds pour son secteur énergétique, parviendra à mettre en œuvre son Fonds spécial pour la défense de 100 Mds. Il restera à voir également à quel rythme l’Europe de la défense montera en puissance. Établir une base industrielle solide et diversifiée requiert des années. Procéder à des achats groupés d’armements, exonérés de TVA – comme elle le fit pour les vaccins – est une voie. Toutefois, la question demeure : la Commission peut-elle devenir le programmeur militaire des dépenses militaires des États sans révision des traités ? En tout cas, voilà qu’elle s’est dotée, le 25 mars, d’une Boussole stratégique.
Politique étrangèresIfri, automne 2022 ; 232 pages
 
Le numéro d’automne de la revue Politique étrangère, est largement consacré à la « Guerre en Ukraine : un changement de monde ? ». Neuf articles documentés abordent ce sujet quasi inépuisable, sous différentes facettes. L’historien Pierre Grosser (p. 11-23) tire un parallèle avec la guerre de Corée, la seule où les aviateurs américains et soviétiques s’étaient directement affrontés. Le vice-amiral d’escadre (2S) Jean-Louis Lozier (p. 51-61) examine la question, qui n’a cessé de prendre de l’importance, du facteur nucléaire. S’il se prononce en faveur d’une attitude ferme afin de faire échec à la stratégie russe de sanctuarisation agressive, on devine aisément que l’Occident possède, comme l’a indiqué le général Petraeus, d’une gamme de ripostes solides (destruction de l’armée russe en Ukraine, de la flotte de la mer Noire). Sophie Perrot (p. 63-74), montre l’importance de l’Open Source Intelligence. À cet égard l’OSINT a joué un rôle tout particulier. Ce n’est pas du manque d’information dont on a souffert, mais de sa surabondance ! De ce fait, les agences gouvernementales ont perdu leur monopole du renseignement. Une multitude d’acteurs ont saisi cette opportunité : collectifs d’investigation en ligne comme Bellingcat, ou prestigieux quotidiens comme le New York Times ou le Washington Post. Ce dernier a rapporté que, dans l’après-midi du 23 février 2022, en Californie, à Monterrey, un professeur de relations internationales, dans le cadre d’une étude en cours, a repéré sur Google Maps des embouteillages qui s’étaient formés entre Belgorod en Russie et la frontière ukrainienne. Il était 3 h 15 du matin : du coup, la nouvelle de l’invasion de l’Ukraine s’est répandue, plusieurs heures avant que la Russie ne l’annonce officiellement (p. 64). Ce qui aurait dû rester un secret militaire, avait été révélé avec un outil aussi banal que Google Maps, qui a désactivé peu après ces informations afin qu’elles ne soient pas utilisées par l’armée russe. On est donc passés d’un modèle vertical aux réseaux en ligne. Ainsi un travail minutieux d’investigation et de documentation a permis d’identifier des crimes de guerre, pratiquement en temps réel. Ce fut le cas du bombardement de la maternité de Marioupol, le 9 mars, rapporté par les deux seuls journalistes d’Associated Press (AP) : ce bombardement puis celui du théâtre municipal, où quelques centaines d’habitants avaient trouvé refuge, ont marqué un tournant de la guerre, ce qui a permis d’accroître l’aide internationale à l’Ukraine. De même, l’équipe du New York Times a montré que les corps des civils éparpillés dans les rues de Boutcha y étaient présents depuis le 21 mars, soit bien avant le retrait des forces russes de la ville.
Bien d’autres questions sont abordées dans les autres articles : « SWIFT, de la neutralité à l’arme géopolitique ? » (Alexis Collomb, p. 39-49), « La fragilité alimentaire mondiale et la guerre d’Ukraine » (Sébastien Abis & Diane Mordacq, p. 25-37), « L’Union européenne dans un continent en guerre » (Thierry Chopin & Christian Lequesne, p. 75-87), « La politique de défense de l’Allemagne : un tournant historique ? » (Hans Stark, p. 89-102). Marc Julienne (p. 103-115) décrit l’« embarras » de Pékin qui tout en s’en tenant à son amitié sans faille de façade, tient tout autant à préserver le principe de souveraineté et d’intégrité territoriale, en prônant le dialogue. La diplomatie chinoise a mis en avant – ce qui revêt une importance dans les conditions actuelles – la nécessité de la retenue nécessaire pour éviter que la situation actuelle ne s’aggrave ou même ne devienne incontrôlable.
Le Ramsès comporte quelques articles sur les « Premiers enseignements de la guerre » (Léo Péria-Peigné et Élie Tenenbaum, p. 96-101) qui révèlent dans quel état d’impréparation l’armée russe s’est lancée dans la guerre avec des effectifs insuffisants (environ 170 000 hommes de part et d’autre pour les forces terrestres), des stocks insuffisants, une logistique défaillante et un moral de ses soldats au plus bas. Là où, en 2003, les États-Unis avaient ouvert le feu avec plus de 500 frappes en quelques heures, sidérant l’adversaire par un déluge de feu de précision, l’ouverture russe en fit moins de 150, visant insuffisamment les défenses antiaériennes ukrainiennes et des infrastructures aéroportuaires militaires, sans parvenir à les mettre hors de combat durablement ou à décapiter les forces ukrainiennes. Au-delà du matériel, ce sont les forces morales ukrainiennes, qui ont prévalu. L’Ukraine a tout de suite recouru à une mobilisation générale des hommes de 18 à 60 ans, qui s’est doublée d’une mobilisation de la société civile avec le phénomène des « volontaires » déjà observé autour du Maïdan en 2014.
Ce que révèle l’invasion de l’UkraineL’Harmattan, 2022, 140 pages
 
Dans Ce que révèle l’invasion de l’Ukraine, Antoine Brunet, Laurent Estachy, Alain Garrigou et Jean-Paul Guichard (1) replacent la guerre en Ukraine dans un contexte global. Cette guerre se déroule sur un fond de résurgence impériale du fait de la présence dans le monde de deux grands empires : la fédération de Russie dominée par les Grands-Russes (dont Marx soulignait le chauvinisme), et l’Empire du milieu communément appelé Chine dominée par l’ethnie Han. Ces empires sont dotés de systèmes politiques totalitaires et de dirigeants aux rêves impériaux et impérialistes. On ne discutera pas ici sur le point de savoir, hypothèse contestable, si ces Empires sont comparables dans leurs moyens, leurs objectifs et leur conduite, mais on constate bien que leur solidarité reste solide. Si la guerre en Ukraine a fait voler en éclat une croyance, c’est celle à laquelle les pays occidentaux se sont accrochés à savoir que le rejet du collectivisme par ces deux empires signifiait un abandon du totalitarisme, au moins à terme, et que le monde, unifié par le « doux commerce » cher à Montesquieu, à Norman Angell et à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), que les firmes multinationales se chargeaient de mettre en œuvre, pourrait, grâce à lui, connaître la paix. La guerre en Ukraine, après la Covid-19 et les sanctions qu’elle a suscitées, contribue, certes à une séparation de plus en plus marquée des économies occidentales d’avec celle de la Russie (avec le coût économique que cela comporte nécessairement pour les uns et pour les autres). Toutefois, cela va bien au-delà ; le processus de séparation économique des pays occidentaux et de leurs alliés d’avec « l’autre bloc » concerne aussi, et principalement, la Chine : il était déjà enclenché depuis l’invasion par la Chine de la mer de Chine du sud, le génocide commis par Pékin au Sinkiang et la reprise en main musclée de Hong Kong, il est accéléré par la guerre en Ukraine. Il persiste tout de même une grande différence entre Moscou et Pékin. La première n’a pas plié au train de sanctions occidentales et s’est préparée à une coupure avec les marchés occidentaux, alors que la seconde redoute avant tout de se couper de ces marchés, sources de leurs massifs excédents commerciaux.
Passés/Composés, 2022 ; 348 pages
 
Dans la deuxième édition de son ouvrage La Menace nucléaire, De Hiroshima à la crise ukrainienne, l’historien Jean-Marc Le Page s’étend dans un chapitre consacré à la guerre, sur les menaces nucléaires. Il montre que le déclenchement de l’exercice Grom, du 19 février, ne prend tout son sens, qu’avec la décision d’envahir l’Ukraine, qui aurait été ordonnée, selon des documents capturés par les Ukrainiens, le 18 février. Cette dissuasion offensive, dans le droit fil de la doctrine Guerassimov sur la guerre hybride, aurait constitué une menace et une protection au déroulement des opérations militaires. Nous sommes en présence d’un cas de figure unique, celle de l’agression d’un pays, par un autre agissant sous la protection du « parapluie nucléaire ». La menace visait à limiter la riposte des autres pays et cela laissait une large aptitude à la Russie, dont celle n’a pas su faire usage. Dorénavant, nous sommes dans une autre configuration, celle où la Russie, déjà humiliée mais pas encore totalement acculée, serait saisie du « réflexe » mortifère d’un dictateur défait. Hypothèse que l’auteur jugeait hautement improbable, en juin, mais le devient de plus en plus.
Tel est le titre de l’article consacré par Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et ancien ambassadeur de France en Russie. Il pose la question : comment se fait-il que la Russie, dont la relative réussite dans la reconstitution d’une sphère d’influence avait été reconnue de tous, a effacé ses succès antérieurs par son enlisement en Ukraine ? En dehors des aspects militaires et des questions énergétiques, traitées par ailleurs, il montre combien la guerre redistribue les cartes. Les deux principaux investisseurs occidentaux – la France et l’Allemagne –, pour un stock de près de 50 milliards de dollars, se débarrassent souvent à bas prix, sous pression américaine de la quasi-totalité de leurs avoirs en Russie.
La question russe, car c’est elle dont il s’agit, à défaut de dire l’énigme russe, est abordée abondamment dans tous les annuaires et atlas. Le Grand Atlas 2023, offre un panorama du monde en 200 cartes aux échelles et proportions variées. L’un de ses dossiers « Russie, une puissance en action » (p. 117-140) passe en revue les principales questions : puissance par le pétrole (12,1 % de la production, 6,2 % des réserves mondiales), et le gaz (presque 20 % des réserves, premier exportateur 16,5 % du total mondial), l’armée, l’invasion de l’Ukraine, la Biélorussie alliée ou vassale et, enfin, la Russie au Moyen-Orient, en Asie, ou en Arctique.
En dehors de quelques contentieux avec le Japon (Sakhaline, Kouriles), ce sont bien les frontières occidentales qui retiennent l’attention de la Russie. Notons que le Grand Atlas, comme L’Année stratégique, chiffre les effectifs totaux de l’armée à 900 000, dont 210 000 pour l’armée de terre, que l’on peut comparer aux 200 000 hommes de l’armée ukrainienne. Deux districts militaires sur cinq, celui de l’Ouest, Moscou, et celui du Sud, Rostov-sur-le-Don, sont engagés sur le théâtre ukrainien.
L’Atlas géopolitique mondial 2023 met l’accent sur la Russie autoritaire de Poutine – décrite en détail par Tatiana Kastouéva-Jean directrice du programme Russie de l’Ifri – et l’Ukraine : le monde face à la guerre ; en tout 16 pages, abondamment illustrées pour ces deux thèmes. Bien d’autres questions liées à cette problématique centrale sont abordées (dépendance gazière de l’Europe, Géorgie).
Poutine, la logique de la forceL’Aube, 2022 ; 240 pages
 
Dans Poutine, la logique de la force, le journaliste et essayiste Jean-François Bouthors se penche à nouveau, comme il l’avait fait en 2016 dans Comment Poutine change le monde (François Bourrin), sur le dilemme qu’il avait déjà alors perçu : soit la soumission à la vision du monde qu’il véhicule ; soit à une confrontation de plus en plus tendue, au bord du gouffre d’une nouvelle guerre mondiale qui promet d’être effroyable. Nous n’en sommes pas arrivés là, ce qui prouve que les variantes sont heureusement plus nombreuses, laissant un champ assez vaste d’options.
Le géant empêtré : La Russie et le monde de la fin de l’URSS à l’invasion de l’UkrainePerrin, 2022 ; 496 pages
 
L’ouvrage le plus complet sur la Russie est celui d’Anne de Tinguy : Le géant empêtré : La Russie et le monde de la fin de l’URSS à l’invasion de l’Ukraine. Autrice ou coéditrice de nombreux ouvrages sur la Russie ou les relations Est-Ouest, professeur émérite des universités à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), elle livre une somme sur près du tiers de siècle qui s’est écoulé depuis l’effondrement de l’URSS. Toute sa réflexion peut tenir dans son incipit : « Vladimir Poutine restera-t-il dans l’histoire comme l’homme qui a rendu à la Russie sa grandeur en la remettant au centre du jeu international, ou comme celui qui a précipité son déclin en l’engageant dans une guerre insensée d’une extrême violence contre un pays qui ne la menaçait pas ? La guerre clôt le chapitre de l’histoire de la Russie et de l’Europe, qui avait été ouvert par la Charte pour la nouvelle Europe », adoptée à Paris, en novembre 1990, au Centre de conférences internationales de l’avenue Kléber.
La guerre a montré qu’entre Russie et Europe, il n’y a plus de valeurs communes, qu’une frontière civilisationnelle a de nouveau émergé à l’est du Vieux Continent. Il reste difficile à décrypter les raisons profondes de cette guerre d’agression, dont le coût humain, socio-économique, et financier et international est très élevé pour la Russie. Anne de Tinguy avoue la difficulté de comprendre un pays immense, depuis longtemps considéré comme une énigme, une terre de paradoxes, qui a connu des évolutions d’une rapidité inouïe à l’origine de formidables bouleversements. Que l’on se remémore les multiples chocs qu’a traversé la Russie depuis son démembrement. 1993, prise d’assaut de la Maison-Blanche (siège du Gouvernement et bureau du Premier ministre) où s’étaient retranchés les opposants à Eltsine, guerres de Tchétchénie (1994-1996, 1999-2000), crise de la dette, de 1998, guerre de Géorgie d’août 2008, annexion de la Crimée et guerre dans le Donbass en 2014, intervention en Syrie en septembre 2015, invasion de l’Ukraine en 2022… Après les politiques de transition qui ont généré et/ou se sont accompagnés de terribles désordres, Poutine a promis de rétablir l’ordre et de rendre à la Russie son influence et sa grandeur. Servi par la hausse constante des prix du pétrole, dont le pays est le premier ou deuxième exportateur mondial (12 % du total), il est parvenu à maintenir un taux de croissance du PIB de 7 % entre 2000 et 2008. Cependant, depuis la crise économique et financière de 2008-2009, la baisse des prix du brut en novembre 2014, et la mauvaise gestion de la Covid-19, qui s’est traduite par un million de morts, la machine s’est grippée. On peut se demander, comme la fait Anne de Tinguy, si la guerre en Ukraine n’a pas été une sorte de coup de dés, pour abolir le hasard, comme l’avait dit le poète et écrivain André Breton. Fuite en avant, obstination d’entrer dans l’histoire comme un nouveau « rassembleur des terres russes », volonté impériale, désir de reconstituer l’URSS, recherche de la parité avec les Grands (États-Unis et Chine), il y a de tout cela et encore plus. Comme l’avait dit l’historien Georges Sokoloff, la Russie est une « puissance pauvre », dont l’ambition séculaire s’est heurtée à des pesanteurs terrestres, une pensée expliquée tout au long de ses riches développements. D’où le débat récurrent tant en Occident, qu’à mots couverts en Russie, sur la place et le rôle de la Russie dans le monde. Est-elle encore une super puissance ? Ses déboires en Ukraine, dont Anne de Tinguy n’a pas encore pu rendre compte, apporte des débuts de réponse. Elle présente pourtant la Russie avant tout comme une puissance militaire qui a privilégié le recours à la force ou à sa menace, ainsi que les exportations d’armes pour étendre son influence dans le monde.
Parmi les nombreux chapitres du livre consacrés à l’économie, à la diplomatie, au Soft Power, à la diplomatie culturelle, retenons celui consacré « au retour du facteur militaire » fort de 43 pages. On mesure le chemin parcouru au vu des montants consacrés à la défense, qui sont passés de 238 milliards de dollars en 1991, à 48 Mds en 1996, puis 29 Mds en 2000. Depuis elles ont remonté à 58 Mds en 2008 et à 90 Mds en 2015 (son point le plus haut, au moins jusqu’à la guerre de 2022). Toutefois, du fait de la faible valeur du PIB russe, le pourcentage représenté par le budget militaire est plus élevé (4,17 % en 2020, 3,77 % en 2021) qu’aux États-Unis. Au-delà de ces chiffres bruts, peu parlants, ce sont les modifications qualitatives de l’appareil militaire russe qu’il importe de scruter. Anne de Tinguy indique que « la formation fait l’objet d’une attention particulière », que cette réforme s’accompagne d’une modernisation des matériels. Ainsi, l’image de l’armée et l’attrait du métier militaire s’améliorent. Cependant, en décrivant les diverses interventions menées par la Russie depuis 2008, elle constate que ceci révèle à la fois les fruits et les limites de ces efforts de modernisation de ses forces armées et de revitalisation de la pensée militaire qu’elle a déployée. En définitive, comme elle conclut, toutes ces réformes ont montré qu’elles étaient loin d’être achevées. La formation et l’entraînement laissant à désirer, le recrutement du personnel qualifié est compliqué, la corruption reste une gangrène, tandis que les contraintes budgétaires et démographiques continuent à peser sur les évolutions. Ainsi en est-il des effets de la chute de la natalité sur la conscription : entre 2009 et 2020, la cohorte des 15-19 ans passe de 9,2 à 7,1 millions ! Ce sont toutes ces lacunes qui ont été sous-estimées par la majorité des observateurs et qui ont grossi à travers le prisme de la guerre en Ukraine.
(À suivre…)

(1) Ils sont membres de CEMAFI International, un réseau francophone de coopération internationale à caractère universitaire, et viennent de diverses disciplines (économie, finance, histoire, science politique, géopolitique).
Novembre 2022
n° 854

Nouvelles questions militaires et stratégiques

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La lieutenant-colonel (Air et Espace) Sophie Adenot nouvelle astronaute française
Première réunion du groupe de travail sur l’avenir de la réserve militaire
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