« L'enjeu, c'est d'inventer l'architecture de la société écologique » – Usbek & Rica

Réhabilitation des bâtiments existants, recours aux matériaux biosourcés, construction bioclimatique… Il existe aujourd’hui plusieurs approches pour rendre l’architecture plus écologique. Mais sont-elles vraiment enseignées dans les écoles d’architecture françaises ?
Dans un article publié en septembre 2021 sur le média spécialisé Dezeen, la reporter Lizzie Crook dénonçait la faiblesse des enseignements sur la question écologique dans les écoles d’architecture anglaises. Un enjeu pourtant essentiel puisque le secteur du bâtiment est responsable à l’échelle mondiale de près de 40 % des émissions de gaz à effet de serre. Sommes-nous plus alertes en France ? «  À l’évidence, la réponse est non et je me considère moi-même trop peu formé et informé sur le sujet, tranche Mathias Rollot, maître de conférences à l’ENSA de Grenoble et auteur du livre Les Territoires du vivant, un manifeste biorégionaliste (Wildproject, 2023). Nous sommes collectivement à des années-lumière du souhaitable en matière de connaissance écologique alors qu’il y a tant à faire ! La révolution intellectuelle et culturelle à mener est énorme, et il serait dangereux de la sous-estimer  ».
Grenoble, 1979. Conscients des enjeux environnementaux et sociaux de l’architecture, une poignée d’étudiants décident de créer l’association CRAterre (pour « Centre de recherche et d’application en terre »). Plaçant au cœur de leurs travaux la construction en terre crue (matière première naturelle permettant l’écohabitat), ses membres interrogent ainsi la notion de développement durable. Quatre décennies plus tard, CRAterre est devenu un laboratoire de recherche mondialement reconnu, toujours basé à l’ENSA de Grenoble.
Terreaux fertiles à la recherche, les écoles d’architecture telle que celle de Grenoble ont donc permis à des professeurs et étudiants pionniers de porter la question écologique dès les années 1980. « Au Pavillon de l’Arsenal, à la Cité de l’architecture et du Patrimoine ou à la Maison de l’architecture, il faut attendre le début des années 2000 pour entendre parler d’écologie. Pourtant, depuis presque vingt ans, on en parlait déjà dans les écoles », observe Léa Mosconi, architecte et présidente de la Maison de l’architecture d’Île-de-France.
« En 2014, la première fois que j’ai demandé à mes élèves lesquels, parmi eux, avaient déjà entendu parler de l’Anthropocène, seulement un élève sur trente a levé la main. Aujourd’hui ils en tous en ont entendu parler, et 60 % savent expliquer ce que c’est », raconte Léa Mosconi. « Depuis quelques années, je ressens une soif de connaissance des étudiants pour l’architecture durable. À la Maison de l’architecture, centre de diffusion de la culture architecturale, les concours du meilleur diplôme et mémoire sont organisés tous les ans et je vois que l’écologie est de plus en plus prégnante dans les sujets qui sont choisis  ».
Un avis partagé par Mathias Rollot, qui estime que les nouvelles promotions accueillent avec appétit tous les apports en la matière. Cette récente perception des termes et des enjeux témoigne d’un questionnement agile de la part de cette génération, en tout cas plus que de la part des précédentes. Un phénomène qui s’explique, selon Léa Marconi, par l’engagement politique de plus en plus marqué des étudiants, quand bien même celui-ci ne passerait pas forcément par l’adhésion à un parti politique. La réhabilitation, par exemple, apparaît comme une alternative en accord avec leurs engagements écologiques, et leur perception du métier d’architecte.
« À l’ENSA Grenoble, nous abordons les problématiques écologiques tant par le prisme des aspects matériels et constructifs, tel que la construction en terre crue ou la bioclimatique (une discipline de l’architecture dont l’objectif est de tirer parti des conditions d’un site et de son environnement, ndlr), que via des questions politiques ou des études à l’échelle territoriale », indique Mathias Rollot.
Cloé Bolle, étudiante en architecture, confirme : « À Grenoble, ville très verte, l’approche écologique est essentielle. Les étudiants qui en sortiront seront à l’aise sur le terrain  ». Car selon les écoles et le profil des enseignants, le contenu des cours peut varier du tout au tout. Matthias Rollot rappelle que larchitecture n’est ni une discipline, ni une profession parlant d’une seule voix : deux architectes d’une même génération ou sortant d’une même école peuvent avoir des visions totalement opposées, tant en termes de conception que d’éthique ou d’esthétique. «  Des conflits énormes traversent notre milieu et, en toute logique, nos établissements d’enseignement et de recherche. Tout est différent d’une ENSA à une autre, voire d’une année à l’autre, en fonction du profil des personnes occupant les postes à responsabilité. Les enseignements dépendent des enseignants et il n’y a que très peu de programmes installés, qu’il faudrait faire évoluer vers de nouvelles normes stables  », estime Matthias Rollot.
En 2021, les architectes français Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal recevaient le prix Pritzker, souvent présenté comme le « Nobel de l’architecture » pour leurs travaux « alliant qualité architecturale, responsabilité environnementale et quête d’une société éthique ». «  L’architecture de Lacaton-Vassal n’est pas de celles qui font pousser des “waouh !” ébahis, mais c’est celle qu’on mérite aujourd’hui, celle d’une humanité qui a épuisé les ressources de la planète et qui n’en reste pas moins légitime à vivre libre  », défendait à l’époque la journaliste Isabelle Regnier dans Le Monde.
Pour Mathias Rollot, le binôme français mérite largement son prix, même s’il estime qu’il faut se garder d’ériger en modèle à suivre les principes affinés par Lacaton-Vassal au cours de leur carrière, et qu’il convient de garder un regard critique sur les édifices qu’ils ont conçus et construits à ce jour : « L’enjeu, c’est de réinventer ce que pourrait être l’architecte et l’architecture de la société écologique, c’est-à-dire de comprendre le rôle et l’apport nous pourrions avoir par-delà le «  beau  ». À ce titre, l’enseignement d’une approche écologique est un défi pour les élèves, mais aussi pour les professeurs  ».
Là où l’architecture, en Europe, a longtemps pu s’appuyer sur des traditions culturelles bien identifiées (les prestigieuses écoles suisses, les respectueux maîtres portuguais, les grandes expérimentations hollandaises, etc.), l’écologie semble bouleverser tous les repères. « Écologiquement parlant, aucun pays n’est réellement plus avancé qu’un autre, même lorsqu’ils construisent quelques pépites comme le quartier BedZed en Angleterre (Beddington Zero Energy Development est un quartier résidentiel construit au sud de Londres par l’architecte Bill Dunster, souvent présenté comme un écoquartier modèle, ndlr) qui fleurissent ici et là, note Matthias Rollot. Ces exemples ne sont pour moi que des bijoux architecturaux et urbains destinés à cacher une réalité mortifère, des écrans de fumée un peu grossiers. Il ne faut pas se laisser duper : le monde où nous vivons n’a pas encore changé ».
Pourtant, les lignes bougent. Dans les écoles d’architecture françaises, la réhabilitation, le recours aux matériaux biosourcés ou la construction bioclimatique font désormais partie intégrante des enseignements prodigués aux étudiants, au même titre que des réflexions sur l’Anthropocène ou une approche plus « politique » de l’écologie. « Pour autant, nuance Mathias Rollot, une fois diplômées, ces nouvelles âmes buteront elles aussi sur le mur en béton armé de la ville néolibérale, des promoteurs capitalistes, de la récupération politique, de la désinvolture citoyenne et du conservatisme des confrères les plus corporatistes. On a beau enseigner les enjeux écologiques aux étudiants, l’architecture est par essence prise toute entière dans la société, pour le meilleur et pour le pire…  »

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