Le « flambeau allumé » des cardinaux – ZENIT

Mission
Consistoire 27 août 2022 © Vatican Media
Homélie au Consistoire ordinaire public
Dans l’Eglise, les cardinaux ont été « pris parmi le peuple pour le ministère d’un service particulier » : « c’est comme si Jésus nous remettait le flambeau allumé en nous disant : Prenez, “comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie“ », a déclaré le pape François au cours de la cérémonie pour la création de 20 nouveaux cardinaux, samedi 27 août 2022, dans la Basilique Saint-Pierre.
Lors du consistoire ordinaire public pour la création des nouveaux cardinaux et pour le vote sur plusieurs causes de canonisation, le pape François a prononcé l’homélie. C’est « une mission de feu, comme celle d’Elie » qui est confiée aux cardinaux, a-t-il souligné en commentant les paroles de Jésus dans l’évangile de Luc : « « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! ».
« C’est dans la lumière et la force de ce feu que chemine le peuple saint et fidèle, duquel nous avons été tirés, de ce peuple de Dieu, et auquel nous avons été envoyés comme ministres du Christ Seigneur », a poursuivi le pape. « Un cardinal aime l’Eglise, a-t-il poursuivi, toujours avec le même feu spirituel, qu’il traite de grandes questions ou qu’il s’occupe des petites, qu’il rencontre les grands de ce monde (…) ou les petits, qui sont grands devant Dieu
François a invité les cardinaux à garder « le regard posé sur Jésus » qui veut allumer ce feu « sur les rives de nos histoires quotidiennes ». « Il nous appelle par notre nom, chacun de nous », a-t-il insisté, avant de conclure : « laissons-nous regarder dans les yeux, (…) il nous demande : toi, nouveau cardinal, et vous tous, frères cardinaux, puis-je compter sur toi ? ».
Voici notre traduction de l’homélie du pape François.
 
Homélie du pape François (Traduction intégrale)
Cette expression de Jésus, au beau milieu de l’Evangile de Luc, nous atteint comme une flèche : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (12,49).
Tandis qu’il est en chemin vers Jérusalem avec ses disciples, le Seigneur fait une annonce dans un style prophétique typique, en employant deux images : le feu et le baptême (cf. 12,49-50). Le feu, il doit l’apporter dans le monde ; le baptême, c’est lui-même qui devra le recevoir. Je prends uniquement l’image du feu qui, ici, est la flamme puissante de l’Esprit de Dieu, c’est Dieu lui-même comme un « feu dévorant » (Dt 4,24 ; He 12,29), un Amour passionné qui purifie, régénère et transfigure tout. Ce feu, comme le « baptême » d’ailleurs, se révèle pleinement dans le mystère pascal du Christ lorsque, telle une colonne ardente, il ouvre la voie de la vie à travers la mer ténébreuse du péché et de la mort.
Mais il y a un autre feu, celui des braises. Nous le trouvons chez Jean, dans le récit de la troisième et dernière apparition de Jésus ressuscité à ses disciples, sur le lac de Galilée (cf. 21,9-14). C’est Jésus lui-même qui a allumé ce petit feu, près du rivage, alors que ses disciples étaient dans leurs barques et tiraient leur filet rempli de poissons. Et Simon-Pierre arriva le premier, à la nage, plein de joie (cf. v.7). Le feu de la braise est doux, caché, mais il dure longtemps et sert à cuisiner. Il est là, sur la rive du lac, créant une atmosphère familière où les disciples, étonnés et émus, goûtent une intimité avec leur Seigneur.
Cela nous fera du bien, chers frères et sœurs, en ce jour, de méditer ensemble en partant de l’image du feu, sous cette double forme et, à cette lumière, de prier pour les cardinaux, pour vous en particulier qui en recevez la dignité et la tâche au cours de cette célébration.
Par les paroles rapportées dans l’évangile de Luc, le Seigneur nous appelle de façon nouvelle à nous mettre derrière lui, à le suivre sur le chemin de sa mission. Une mission de feu – comme celle d’Elie – pour ce qu’il est venu faire et pour la manière dont il l’a fait. Et à nous qui, dans l’Eglise, avons été pris parmi le peuple pour le ministère d’un service particulier, c’est comme si Jésus nous remettait le flambeau allumé en nous disant : Prenez, « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21). Le Seigneur veut ainsi nous communiquer son courage apostolique, son zèle pour le salut de tous les êtres humains, sans exclure personne. Il veut nous communiquer sa magnanimité, son amour sans limites, sans réserve, sans conditions, parce que la miséricorde du Père brûle en son cœur. C’est ce qui brûle dans le cœur de Jésus : la miséricorde du Père. Et dans ce feu, il y a également le mystère de cette tension, propre à la mission du Christ, entre la fidélité à son peuple, à la terre des promesses, à ceux que le Père lui a donné et, en même temps, l’ouverture à tous les peuples – cette tension universelle –, à l’horizon du monde, aux périphéries encore inconnues.
Ce feu puissant est celui qui a animé l’apôtre Paul dans son inlassable service de l’évangile, dans sa « course » missionnaire guidée, toujours poussée en avant par l’Esprit et par la Parole. C’est aussi le feu de tant de missionnaires qui ont fait l’expérience de la joie douce et laborieuse d’évangéliser et dont la vie est devenue un évangile parce qu’ils ont été avant tout des témoins.
Frères et sœurs, c’est ce feu que Jésus est venu « apporter sur la terre » et que l’Esprit Saint allume également dans les cœurs, dans les mains et les pieds de ceux qui le suivent. Le feu de Jésus, le feu qu’apporte Jésus.
Et puis il y a l’autre feu, celui des braises. Le Seigneur veut aussi nous le communiquer pour que, comme lui, avec douceur, avec fidélité, avec proximité et tendresse – c’est le style de Dieu : la proximité, la compassion et la tendresse – nous puissions faire goûter à beaucoup la présence de Jésus vivant au milieu de nous. Une présence si évidente, bien que mystérieuse, qu’il n’est même pas besoin de demander : « Qui es-tu ? », parce que notre cœur même nous dit que c’est lui, le Seigneur. Ce feu brûle particulièrement dans la prière d’adoration, lorsque nous sommes en silence près de l’Eucharistie et que nous goûtons la présence humble, discrète et cachée du Seigneur, comme un feu de braises, de telle sorte que cette présence devient une nourriture pour notre vie quotidienne.
Le feu de braises fait penser par exemple à saint Charles de Foucauld, resté longtemps dans un environnement non chrétien, dans la solitude du désert, misant tout sur la présence : la présence de Jésus vivant, dans la Parole et dans l’Eucharistie, et aussi la présence fraternelle, amicale et charitable. Mais il fait également penser à ces frères et sœurs qui vivent une consécration séculière, dans le monde, alimentant un feu discret et durable dans leur environnement professionnel, dans leurs relations interpersonnelles, dans leurs rencontres en petites fraternités ; ou encore, en tant que prêtres, dans un ministère persévérant et généreux, sans clameur, parmi les paroissiens. Un curé de trois paroisses, ici, en Italie, me disait qu’il avait beaucoup de travail. « Mais tu es capable de rendre visite à tous ces gens ? », lui ai-je demandé. « Oui, je les connais tous ! – Mais tu connais leur nom à tous ? – Oui, même le nom des chiens des familles ! ». Voilà le feu doux qu’apporte l’apostolat à la lumière de Jésus. Et puis, le feu qui réchauffe la vie de tant d’époux chrétiens n’est-il pas un feu de braises ? La sainteté conjugale ! Ravivé par une prière simple, « fait maison », avec des gestes et des regards de tendresse et avec l’amour qui accompagne patiemment les enfants sur leur chemin de croissance. Et n’oublions pas le feu de braises entretenu par les personnes âgées – elles sont un trésor, le trésor de l’Eglise – le foyer de la mémoire, dans l’environnement familial comme dans la vie sociale et civile. Comme il est important, ce brasier des personnes âgées ! Les familles se rassemblent autour de lui ; il permet de lire le présent à la lumière des expériences passées et de faire des choix sages.
Chers frères cardinaux, c’est dans la lumière et la force de ce feu que chemine le peuple saint et fidèle, duquel nous avons été tirés, de ce peuple de Dieu, et auquel nous avons été envoyés comme ministres du Christ Seigneur. Que nous dit en particulier, à moi-même et à vous, ce double feu de Jésus, le feu impétueux et le feu doux ? Il me semble qu’il nous rappelle qu’un homme qui a le zèle apostolique est animé par le feu de l’Esprit pour prendre soin courageusement des grandes comme des petites choses, parce que « non coerceri a maximo, contineri tamen a minimo, divinum est » (Il est divin de ne pas avoir peur des grandes choses et en même temps d’être attentif aux plus petites, ndr). N’oubliez pas : c’est ce qu’écrit saint Thomas dans la Prima Primae. Non coerceri a maximo: avoir de grands horizons et une grande envie de grandes choses ; contineri tamen a minimo, c’est divin, divinum est.
 
Un cardinal aime l’Eglise, toujours avec le même feu spirituel, qu’il traite de grandes questions ou qu’il s’occupe des petites, qu’il rencontre les grands de ce monde – il doit le faire, très souvent – ou les petits, qui sont grands devant Dieu. Je pense par exemple, au cardinal Casaroli, justement célèbre pour son regard ouvert afin d’accompagner, par un dialogue sage et patient, les nouveaux horizons de l’Europe après la guerre froide – puisse Dieu ne pas laisser la myopie humaine refermer les horizons qu’il avait ouverts ! Mais aux yeux de Dieu, les visites qu’il faisait régulièrement aux jeunes détenus dans un prison pour mineurs de Rome, où on l’appelait « Don Agostino », avaient autant de valeur. Il faisait de la grande diplomatie – le martyre de la patience, c’était sa vie – en même temps que ses visites hebdomadaires à Casal del Marmo, avec les jeunes. Et combien d’exemples de ce type pourrions-nous donner ! Il me revient à l’esprit le cardinal Van Thuân, appelé à faire paître le peuple de Dieu dans une autre situation cruciale du XXe siècle, tout en étant animé du feu de l’amour du Christ pour se préoccuper de l’âme de son geôlier qui gardait la porte de sa cellule. Ils n’avaient pas peur du « grand », du « plus grand » ; mais ils prenaient aussi le « petit » de chaque jour. Après une rencontre au cours de laquelle le [futur] cardinal Casaroli avait informé saint Jean XXIII de sa dernière mission, je ne sais pas si c’était en Slovaquie ou en République tchèque, dans un de ces pays, on parlait de haute politique – et alors qu’il s’en allait, le pape l’appela et lui dit : « Ah, autre chose : continuez-vous à vous rendre auprès de ces jeunes prisonniers ? – Oui. – Ne les abandonnez jamais ! ». La grande diplomatie et la petite chose pastorale. C’est cela, le cœur d’un prêtre, le cœur d’un cardinal.
 
Chers frères et sœurs, repartons le regard posé sur Jésus : lui seul connaît le secret de cette humble magnanimité, de cette douce puissance, de cette universalité attentive aux détails. Le secret du feu de Dieu, qui descend du ciel en l’éclairant d’un extrême à l’autre et qui cuit lentement la nourriture des familles pauvres, des personnes migrantes ou sans toit. Jésus veut apporter aujourd’hui encore ce feu sur la terre ; il veut encore l’allumer sur les rives de nos histoires quotidiennes. Il nous appelle par notre nom, chacun de nous, il nous appelle par notre nom : nous ne sommes pas un numéro ; il nous regarde dans les yeux, chacun de nous, laissons-nous regarder dans les yeux, et il nous demande : toi, nouveau cardinal, et vous tous, frères cardinaux, puis-je compter sur toi ? Cette question du Seigneur.
 
Et je ne veux pas conclure sans évoquer le cardinal Richard Kuuia Baawobr, évêque de Wa (Ghana), qui s’est senti mal hier, en arrivant à Rome et qui a été hospitalisé pour un problème cardiaque et je crois qu’il a subi une intervention, ou quelque chose de ce genre. Prions pour ce frère qui devait être ici et qui est à l’hôpital. Merci.
 
© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat
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