L’avenir de la révolution verte chinoise – Investig'action

 
En matière de transition mondiale vers des énergies propres, la Chine fait à la fois partie du problème et de la solution.
Du problème, car la Chine est de loin le plus grand émetteur de dioxyde de carbone dans le monde. En 2022, elle a été responsable d’un peu plus de 30 % des émissions annuelles contre environ 13,5 % pour le deuxième plus grand émetteur, les États-Unis d’Amérique. Si l’on prend en compte tous les gaz à effet de serre, la situation reste sensiblement la même, la Chine étant toujours en tête avec 26% et les États-Unis en deuxième position avec environ la moitié de cette valeur. Mais si l’on considère l’historique des émissions, l’image s’inverse car les États-Unis sont responsables d’environ 20% de la totalité des émissions de dioxyde de carbone depuis 1850, la Chine se classant deuxième avec 11%. De même, en ce qui concerne les émissions par habitant, la Chine passe en deuxième position avec une valeur qui équivaut pratiquement à la moitié de celle des États-Unis ou de la Russie.
Dans le même temps, la Chine a été un rôle précurseur mondial en matière de transition des énergies fossiles aux énergies renouvelables, domaine dans lequel elle a acquis une capacité supérieure à celle de tout autre pays. D’ici la fin 2022, la Chine devrait avoir installé la capacité supplémentaire impressionnante de 156 gigawatts fournis par des éoliennes et des panneaux solaires, ce qui représente 25% de plus que son record établi en 2021. À titre de comparaison, les États-Unis ne devraient installer qu’environ 30 gigawatts d’énergie éolienne et solaire cette année.
L’économie de la Chine continue de croître, bien que de manière moins spectaculaire en ce moment, et ses besoins en énergie en font de même. Sa consommation énergétique totale sest accrue de près de 4 % jusqu’à présent en 2022 en comparaison de l’année précédente. Depuis que la Chine a pris ses premiers engagements en matière de lutte contre le changement climatique, en 2009, son économie a été multipliée par trois, mais sa consommation par une fois et demie seulement.
La Chine n’a pas découplé de manière absolue la croissance du PIB de la consommation d’énergie et des émissions,” souligne le journaliste chinois Liu Hongqiao, “mais la tendance est d’aller vers un tel découplage.
La Chine a également été à l’avant-garde en matière d’accords internationaux sur le climat. En 2014, une convention bilatérale avec les États-Unis a rendu possible l’accord de Paris sur le climat qui a suivi. Plus récemment, la Chine a suspendu les discussions climatiques avec les États-Unis en raison de leur politique à l’égard de Taiwan et notamment des visites de congressistes de haut niveau dans l’île.
Les relations de gouvernement à gouvernement entre la Chine et les États-Unis semblent actuellement au plus bas,” souligne Jennifer Turner, qui dirige le Forum sur l’environnement en Chine du Wilson Center. “Mais dans le domaine de l’environnement et du climat, la coopération fait désormais partie de l’ADN des deux pays.” Elle insiste sur la coopération infranationale, par exemple entre la Chine et la Californie, ainsi que sur le grand nombre d’ONG environnementales étasuniennes qui travaillent avec la Chine.
Tobita Chow, directrice fondatrice de l’organisation Justice Is Global, qui a modéré cette récente conversation sur l’avenir de la Révolution verte chinoise, est à la recherche d’approches alternatives en matière de relations entre les États-Unis et la Chine “qui sortent du cadre de la compétition entre grandes puissances, que j’estime dangereuse à bien des égards. La coopération est une voie prometteuse en vue de définir une relation plus saine entre les États-Unis et la Chine, par exemple dans le domaine des énergies propres et du partage des technologies dans les pays du sud, qui pourrait s’avérer un moyen puissant d’affronter les interactions entre les inégalités et les changements climatiques.”
En l’espace d’une seule génération, la Chine s’est transformée en un géant économique mondial. Elle doit désormais faire face à une tâche d’ampleur et d’urgence comparables. En l’espace d’une génération, la Chine doit prendre la tête sur le plan mondial en rendant son énorme économie plus écologique. Le temps que mettra Beijing à atteindre cet objectif déterminera dans une grande mesure la capacité du monde à éviter que la température globale dépasse de plus de 1,5 degré les niveaux préindustriels, objectif que la communauté internationale s’est fixé pour 2050 dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat.
Malgré son engagement à développer son infrastructure en matière d’énergies renouvelables, la Chine reste le principal consommateur de combustibles fossiles dans le monde, en en utilisant deux fois plus que les États-Unis. En outre, plus de la moitié de l’énergie consommée en Chine provient du charbon, qui émet deux fois plus de carbone dans l’atmosphère que le pétrole ou le gaz naturel.
Le gouvernement chinois s’est pourtant engagé à atteindre le pic de ses émissions de gaz carbonique avant 2030 et de parvenir à la neutralité carbone avant 2060.  “Si la Chine atteint ces objectifs,” observe Liu Hongqiao, “elle sera en mesure d’éviter un réchauffement global supplémentaire de 0,2 ou 0,3 degré. La Chine apporte sa contribution, que l’on considère ou non qu’il s’agit d’une juste part” compte tenu des émissions de carbone actuelles du pays et de ses émissions historiques.
Le temps presse pour la Chine. “En comparaison avec l’Union européenne ou les États-Unis, elle doit atteindre son pic d’émissions ces toutes prochaines années puis retomber de ce pic à la neutralité carbone en 30 ans, ce que les États-Unis et d’autres pays sont en train de réaliser en 70 ans,” ajoute-t-elle. “En réalité les émissions de la Chine pourraient atteindre leur pic plus tôt et à un niveau inférieur, ce qui permettrait d’éviter encore davantage d’émissions sur la voie menant de ce pic à la neutralité carbone.”
Selon Tabita Chow, la question essentielle est encore de savoir “si le pays peut passer du miracle chinois qu’il a créé au cours des 30 dernières années à une décarbonation miracle au cours des 30 prochaines.
Pour suivre la trajectoire de la Chine, Liu a étudié en détail la consommation énergétique chinoise. “Nous assistons à une modification fondamentale de la composition de l’électricité en Chine,” dit-elle. “Par exemple, nous savons tous que la Chine dépend étroitement du charbon. Mais c’est en train de changer. Le pays a réduit respectivement de 15 et 22 % la part du charbon dans sa consommation d’énergie primaire et d’électricité depuis 2009. Actuellement la part du carbone représente encore environ 56% de la consommation d’énergie primaire. D’ici 2025, toutefois, cette part devrait tomber à moins de 50%”.
La Chine s’est engagée à porter d’ici 2060 la part des énergies non fossiles —éolienne, solaire, hydroélectrique, biomasse et nucléaire— à 80% du total de l’énergie qu’elle consomme, mais Liu fait observer que la part des énergies éolienne et solaire pourrait atteindre jusqu’à 96% dans certains scénarios élaborés par les planificateurs de l’Institut de recherche sur l’énergie. Le résultat final pourrait dépendre autant des provinces que du gouvernement central.
Les provinces et les villes sont les garants de la décarbonation de la Chine,” souligne-t-elle, citant un récent rapport de Greenpeace. “Dans certaines villes et provinces d’avant-garde, comme Shanghai, Guangdong et Beijing, on assiste à un fort découplage du PIB et des émissions. D’autres précurseurs tels que la province du Sichuan se sont engagés à interdire la construction de nouvelles centrales à charbon. La ville de Zhangjiakou, qui a accueilli les Jeux olympiques d’hiver en 2022, a une capacité éolienne et solaire qui n’est dépassée que par neuf autres villes dans le monde.
Le découplage entre le PIB et les émissions est en revanche relativement faible dans les provinces de Tianjin, Hubei, Jiangsu et Anhui.”
La stratégie climatique de la Chine ne se limite pas à la décarbonation. “Les conceptions du gouvernement chinois en matière de changement climatique sont un levier qui sert à changer entièrement la structure sociale et économique du pays, et pas seulement l’énergie,” conclut Liu.  “Il veut engager la Chine sur la voie de la décarbonation, mais plus encore sur celle d’un développement économique de haute qualité.”
La pression est venue également de l’opinion publique chinoise, par exemple en ce qui concerne la lutte contre la pollution atmosphérique. “Dès 2007, on a pu voir de nombreuses manifestations de rue ainsi que des plaintes sur les réseaux sociaux au sujet de la pollution de l’air dans les villes,” relève Jennifer Turner. “En 2013, le nord du pays a été frappé par plusieurs épisodes atmosphériques apocalyptiques. Cette année-là, la Chine a déclaré la guerre à la pollution, ce qui s’est traduit pas rien moins qu’une amélioration phénoménale de la qualité de l’air. Le fait de lutter contre la pollution engendrée par le charbon et les automobiles a des retombées bénéfiques évidentes en matière de changement climatique, ce dont le gouvernement est bien conscient. Ses mesures concernent donc l’économie et la croissance économique, certes, mais elles sont également dans l’intérêt de la stabilité sociale.
À la suite du voyage à Taiwan de la Présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, en août 2022, la Chine a interrompu les discussions sur la coopération climatique. Jennifer Turner garde l’espoir que ces négociations bilatérales reprendront : “Il continue à se passer des choses, mais à un rythme plus lent.”
Je suis bien placée depuis 23 ans pour voir comment les deux pays collaborent,” rappelle-t-elle. “Pendant l’administration Obama, sept accords concernant les énergies propres ont été conclus. Le Centre de recherche sino-étasunien sur les énergies propres (CERC) réunit des représentants de laboratoires nationaux, d’ONG, d’entreprises de technologie, du monde des affaires et des gouvernements, qui s’efforcent de résoudre des problèmes compliqués portant sur les véhicules électriques et les cellules photovoltaïques, ainsi que sur les politiques permettant d’introduire les nouvelles technologies..
Outre le plan national, la coopération sino-étasunienne existe également au niveau infranational. Pendant des années des experts chinois ont étudié le programme californien de véhicules à zéro émission en tant que modèle pour le propre programme de la Chine.  
S’agissant des ONG, la loi chinoise exigeant l’enregistrement des ONG internationales a entraîné une réduction du nombre de ces organisations travaillant dans l’espace environnemental. Mais quelques organisations de plus grande taille continuent à opérer, avec un personnel principalement chinois. Dans le même temps, les ONG chinoises poursuivent un important travail consistant notamment à cartographier la pollution de l’eau des rivières. En 2017, le gouvernement a lancé sur les réseaux sociaux un appel à identifier les cours d’eau pollués, mais c’est Ma Jun, de l’Institut des affaires publiques et environnementales, qui a transformé les informations recueillies en une carte. L’organisation Hunan vert a mobilisé et motivé les citoyens à surveiller le fleuve Yangtse. Cette ONG sert “d’oreilles et d’yeux au bureau local de protection de l’environnement, qui n’est pas en mesure d’assurer une telle surveillance,” observe Turner.
Les politiques environnementales étasunienne et chinoise sont parfois liées de manière inattendue. C’est ainsi que la Chine a annoncé en 2018 qu’elle n’importerait plus de déchets recyclés en provenance d’autres pays. “La Chine a absorbé la moitié du marché mondial des déchets recyclés, qu’elle utilisait comme matière première industrielle,” explique Turner. “Le pays étouffait sous ses propres déchets ménagers.” En réponse à cette interdiction, “nombre d’états et de villes étasuniens ont annulé leurs programmes de recyclage,” ajoute-t-elle. “Mais au début de cette année la communauté internationale est parvenue à un accord mettant un terme à la pollution par le plastique d’ci 2024.” Désormais les États-Unis et la Chine vont collaborer dans le cadre d’un effort international visant à réduire l’un des principaux composants de la chaîne de recyclage.
Des partenariats plus explicites entre les deux pays sont essentiels, affirme Turner. Elle insiste sur la nécessité d’introduire des normes concernant le lithium et les terres rares, qui sont des composants essentiels pour la technologie des énergies propres, notamment pour les véhicules électriques et les éoliennes. Les besoins en lithium, surtout pour les batteries, augmenteront énormément au cours de la prochaine décennie, au fur et à mesure du remplacement des voitures traditionnelles à combustion interne par des véhicules électriques. La Chine possède entre 70 et 80% de la chaîne d’alimentation pour les véhicules électriques et les batteries lithium-ion, tout en assurant 60% de la production des terres rares.
Outre la coopération normale dans le domaine de l’énergie et des changements climatiques se pose aussi la question de l’alimentation et de l’agriculture,” souligne Turner. “La Chine et les États-Unis sont deux superpuissances mondiales en matière de production alimentaire. Et un tiers des émissions de gaz à effet de serre proviennent de l’agriculture et de la production d’aliments. Les deux pays plus l’Europe sont responsables d’importations agricoles entraînant des émissions, des pertes de biodiversité et des menaces socio-culturelles.
Une autre option consisterait à collaborer dans le cadre du grand projet chinois de développement mondial qu’est la Nouvelle Route de la soie, (en anglais the Belt and Road Initiative ). Le président chinois Xi Jinping “s’est engagé à verdir la Route de la soie,” poursuit Turner. “La Chine a ainsi annoncé qu’elle mettait fin aux investissements à l’étranger dans des centrales thermiques à charbon.” Les États-Unis pourraient rivaliser avec la Chine dans une “course vers le sommet” en matière de fixation de normes mondiales applicables au développement des infrastructures.
Ou alors, ajoute Tobita Chow, les États-Unis pourraient s’engager dans un partenariat direct avec la Chine. Il cite la recommandation faite par Rebecca Ray, du Global Development Policy Center, aux Etats-Unis d’accepter la proposition chinoise de travailler ensemble sur des projets précis de développement. “Cela permettrait aux États-Unis d’avoir leur mot à dire au sujet des normes régissant tout projet auquel ils collaborent avec la Chine,” note-t-il.
Tant les États-Unis que la Chine ont consacré une énergie considérable à fixer des normes susceptibles d’améliorer la qualité des projets de développement. Les États-Unis ont grandement contribué à établir le Blue Dot Network, qui favorise “les investissements dans des infrastructures de qualité qui soient ouverts et inclusifs, transparents, économiquement viables, alignés sur l’Accord de Paris, durables sur les plans financier, environnemental et social, ainsi que conformes aux normes, lois et réglementations internationales.” La Chine, entre-temps, a mis au point un “système de signalisation” pour assurer que les projets de la Route de la soie réduisent les risques environnementaux et contribuent à l’effort d’écologisation, avec le vert pour marquer une contribution positive, le jaune pour une intervention neutre et le rouge pour une intervention négative.
Il est urgent d’élever les normes environnementales et sociales dans le domaine de l’exploitation minière des terres rares et d’autres minéraux d’importance capitale pour la transition verte,” souligne Liu. “Mais si l’on envisage cette question dans le cadre d’une transition juste, elle va bien au-delà des normes environnementales. Des préoccupations se sont fait jour en Chine quant au sacrifice par les populations locales de leurs moyens d’existence, de leur environnement et de leur eau potable pour approvisionner le reste du monde et satisfaire la demande intérieure de terres rares utilisées dans les produits de haute technologie. Mais cet argument n’a pas été pris en compte dans le cadre du différend intervenu à l’OMC quand la Chine a réduit son quota d’exportation de terres rares. Et on n’a commencé à tenter d’incorporer de tels coûts externes et d’augmenter le prix des matières premières sur le marché mondial que lorsque les États-Unis et l’UE ont cherché à assurer l’approvisionnement sur leurs propres territoires.”
L’ administration Obama a accusé la Chine à l’Organisation mondiale du commerce d’avoir injustement limité ses exportations de terres rares. Les États-Unis ont prétendu que la Chine utilisait ses quotas d’exportation pour donner l’avantage sur le marché à ses producteurs nationaux qui ont accès à des matières premières moins chères. L’OMC a tranché en faveur des États-Unis et la Chine a réduit ses quotas en conséquence.
Depuis 2016, la Chine a adopté de nouvelles normes industrielles et environnementales applicables aux terres rares ainsi qu’à d’autres minéraux et renforcé la mise en œuvre de ces normes,” poursuit Liu. “Cependant, le marché ne suffit tout simplement pas à répondre à la demande intérieure chinoise, sans même parler de la demande mondiale.
Ce qui est très préoccupant, c’est la perspective de voir la Birmanie et d’autres pays en développement prendre le relais dans la chaîne d’approvisionnement en terres rares. On ne peut pas compter sur le régime militaire birman pour faire appliquer des normes environnementales, en particulier là où l’exploitation minière se fait de manière illégale, à la fois contre la constitution et les lois locales.
La Chine et les États-Unis ont donc le même intérêt à établir des normes mondiales, que la barre soit placée de plus en plus haut sous l’effet de leur coopération dans le cadre de projets conjoints ou sous l’effet de leur compétition visant à être le pays capable de promouvoir les projets les plus propres.
La Chine a conduit la révolution technique en matière d’exploitation des terres rares ainsi que du cobalt et du lithium,” ajoute Liu. “Comme la Chine est devenue la plaque tournante de la production, du traitement, du raffinage et de la fabrication qui permettent de transformer ces minéraux en composants clés des technologies propres, elle détient la plupart des brevets dans ce très riche domaine technologique de niche. Si la compétition avec les États-Unis se déroule de manière correcte, elle peut avoir pour effet de faire baisser les coûts, ce qui profitera non seulement aux États-Unis et la Chine, mais aussi au reste du monde. En l’absence d’une gestion mondiale des ressources, la recherche de sources d’approvisionnement alternatives dans des pays comme la Birmanie, où la gestion est encore plus laxiste qu’en Chine, ne règle pas les problèmes, mais ne fait qu’en créer davantage.
Le reproche communément adressé à l’adoption de normes de travail et environnementales est qu’elle va dissuader les investisseurs étrangers, parmi lesquels la Chine. Mais Jennifer Turner note qu’une récente étude portant sur des pays de la région des Andes a montré que des réglementations plus strictes n’avaient pas affecté les investissements chinois. “La Chine assure qu’elle obéira aux règles des pays hôtes,” souligne-t-elle. “Souvent un pays ou une sous-région d’accueil qui invite la Chine lui donne carte blanche. Mais cette recherche donne des arguments aux gouvernements locaux et à la société civile pour faire pression en faveur d’une application plus rigoureuse dans leurs propres pays.
Simultanément, des ONG extérieures apportent des outils à la société civile dans ce but précis. L’Asia Society, par exemple, a mis au point une boîte à outils pour la Route de la soie afin d’aider les acteurs locaux dans leurs efforts pour faire pression en faveur de normes environnementales et sociales plus strictes. “Il ne s’agit pas seulement d’évaluations des répercussions environnementales,” observe Turner. “Il existe différents mécanismes tout au long d’un projet pour favoriser la transparence et atteindre d’autres objectifs.” Elle reconnaît cependant que le renforcement des normes dans le cadre de la Route de la soie constitue un défi car une grande partie du travail est effectuée par des sous-traitants tels que des entreprises d’Etat chinoises qui ne sont pas en mesure de “verdir” facilement chacune des étapes de la chaîne d’approvisionnement.
Quelques percées ont été réalisées depuis un an ou deux en la matière,” ajoute Liu. “D’abord, la Chine s’est engagée à cesser de construire des centrales à charbon à l’étranger, même si cet engagement a été remis en question dans certains endroits où une centrale au charbon est présentée comme un projet d’énergie propre.’ Par ailleurs, les planificateurs gouvernementaux ont rendu en mars leur premier avis de haut niveau au sujet du verdissement de la Route de la soie, mettant en évidence une douzaine de domaines de coopération en matière de transport, d’industrie et d’infrastructure.
L’énergie hydroélectrique reste une question controversée. La Chine a financé de nombreuses centrales hydroélectriques dans le delta du Mékong et en Afrique, mais elles avaient été construites bien avant le lancement de la nouvelle Route de la soie en 2010. Aujourd’hui, dans le contexte de cette Route de la soie, l’énergie hydroélectrique est toujours considérée comme faisant partie de la coopération en matière d’énergie verte.
J’ai participé à l’évaluation de l’impact environnemental et social du projet hydroélectrique d’une entreprise chinoise en Azad Kashmir,” poursuit Liu. “Les entreprises chinoises procèdent à de telles évaluations, pas seulement sur le site proprement dit, mais aussi, de plus en plus, dans le bassin fluvial. Les normes de protection environnementales et sociales peuvent-elles être encore améliorées ? Sans aucun doute. Et il est à relever que le vent tourne. Les projets d’infrastructure énergétique de grande ampleur comme les centrales traditionnelles à charbonet même les centrales à gaz et les barrages géantsne concentrent plus les investissements de la Chine à l’étranger. Les énergies propres telles que l’éolien et le solaire deviennent les prochaines grandes priorités de la Route de la soie verte.”
Bien que la Chine ait suspendu les discussions sur le climat avec les États-Unis, de telles discussions se poursuivent avec l’Europe. “Je n’ai pas entendu dire que la moindre porte ait été officiellement fermée aux Européens, contrairement à ce qui s’est passé, j’espère à titre temporaire, avec les États-Unis,” précise Turner. En février, la France est devenue le premier pays à conclure avec la Chine un accord intergouvernemental de tierce partie en matière d’infrastructure, qui porte notamment sur la construction de sept projets d’une valeur de 1,9 milliard de dollars étasuniens en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Europe orientale. La Chine a conclu des accords d’investissement séparés avec un certain nombre de pays de l’Europe de l’Est.
Comparée aux États-Unis, l’Europe est perçue comme relativement moins hostile en matière de coopération climatique, non seulement par les décideurs politiques chinois, mais aussi par la société civile et par l’opinion publique en général,” souligne Liu. “La plupart du temps, l’Europe n’est pas perçue comme poussant agressivement la Chine à faire ceci ou cela, alors qu’on voit les États-Unis  presserla Chine de prendre des mesures sur de nombreux points. En réalité, l’Europe est perçue comme un médiateur dans le conflit bipolaire. Elle fait progresser les questions liées au climat sans créer de position triangulaire en matière de diplomatie climatique. Il y a moins de compétition dans le domaine des technologies propres. On observe moins de guerres commerciales déclenchées par l’UE que par les États-Unis.”
Mais c’est en train de changer, ajoute-t-elle. “Une proposition visant à interdire le travail forcé fera prochainement l’objet de discussions. L’an dernier des sanctions ont été imposées par les États-Unis et par l’Europe à propos du Xinjiang, et elles ont eu un impact sur la coopération en matière de climat.” D’autres tensions ont émergé. En septembre, l’émissaire chinois pour le climat, Xie Zhenhua, a reproché à l’Europe de reculer par rapport à ses engagements de Paris en augmentant son utilisation du charbon pour compenser la réduction des importations de pétrole et de gaz russes.
La guerre en Ukraine a en effet introduit une nouvelle dynamique dans les relations de la Chine avec la Russie, l’Europe et les États-Unis. La Chine importe une grande quantité de son énergie de Russie—environ 15% de son pétrole et de son charbon, plus une bonne partie de son gaz naturel. Ces achats ont culminé au cours de l’été quand les ventes russes à l’Europe ont chuté et que le Kremlin a cassé ses prix. Beijing a aussi financé plusieurs projets énergétiques en Russie dans le cadre de la Route de la soie—en prenant notamment une participation importante dans le projet de gaz naturel liquéfié de Yamal, l’installation gazière la plus septentrionale de la planète.
Mais les besoins de la Chine en énergie ont également globalement diminué avec le ralentissement de sa croissance économique au cours de l’an dernier. “Les importations de carburants fossiles par la Chine ont connu une baisse significative entre janvier et août de cette année,” note Liu. En même temps, la Chine accroît sa production nationale de charbon, de pétrole et de gaz pour compenser les importations. Pour la Chine, la sécurité énergétique consiste à devenir la plus indépendante possible dans ce domaine : tenir le bol de riz de l’approvisionnement énergétique dans ses propres mains, comme le disait Xi Jinping l’an dernier. La dépendance de la Chine à l’égard de la Russie en matière d’énergie est très faible comparée à celle des pays européens. Par exemple, 70% du gaz naturel de l’Allemagne provient de Russie, tandis que la Chine a diversifié ses importations d’énergie fossile, qui proviennent de plusieurs dizaines de pays.
Il est de bon ton de prétendre que la Chine est le grand gaspilleur en matière d’environnement, que c’est le principal émetteur de carbone dans le monde, qu’elle continue à dépendre fortement de la source d’énergie la plus polluante qu’est le charbon et qu’elle construit et finance partout dans le monde de gigantesques projets très énergivores.
Mais on reproche souvent à la Chine des choses dont l’Occident est coupable. Les États-Unis ont construit par le passé de grands barrages,” souligne Jennifer Turner. “La Banque mondiale aussi. Nous ne le faisons plus, mais la Chine s’est inspirée du modèle étasunien pour ses constructions hydroélectriques. Des experts du gouvernement des Etats-Unis ont aidé à choisir le site du barrage des Trois-Gorges, avant de décider de ne pas s’y impliquer.”
Liu Hongqiao évoque la question du “piège de la dette”, assertion selon laquelle la Chine prête de l’argent à d’autres pays dans l’intention de prendre possession des projets financés, par exemple des ports, lorsque le gouvernement récipiendaire est incapable de rembourser les prêts.
De nombreuses études ont confirmé que ce piège de la dette est une légende,” remarque-t-elle. “De plus, le financement du développement par la Chine répond à des demandes. Si les banques de développement chinoises ne prêtaient pas d’argent, d’autres banques et institutions financières le feraient. La différence réside dans le fait que les institutions financières publiques chinoises prêtent à des taux d’intérêt inférieurs à ceux des banques commerciales occidentales et de la Banque mondiale. Elles opèrent en outre dans des zones à haut risque, là où d’autres institutions financières refusent de se risquer.” S’agissant du financement lié au charbon à l’étranger, les institutions financières publiques chinoises n’y jouent qu’un rôle limité même si la Chine est le principal créancier bilatéral.
Comme le rapporte Tobita Chow, les organisations actives dans le domaine de l’allègement de la dette “s’entendent régulièrement dire que le problème est la Chine. C’est même devenu une excuse invoquée par des acteurs occidentaux pour bloquer tout progrès en la matière. Dans bien des cas, les pays censés être pris au piège par la Chine sont bien plus endettés à l’égard des banques occidentales et d’autres créditeurs privés.” Les pays africains doivent à des créditeurs occidentaux trois fois plus  que ce qu’ils doivent à la Chine, avec des intérêts équivalents au double, selon un rapport de cette année de Debt Justice.
La politisation de ces histoires a pour effet de détourner l’attention de nombreuses questions critiques, poursuit Liu. “On entend dire que la Chine contrôle, domine et instrumentalise la chaîne d’approvisionnement en matières premières critiques,” observe-t-elle. “Mais on n’entend pas beaucoup parler de la manière d’améliorer et d’accroître la chaîne de valeur des terres rares ou d’autres matières premières afin que les pays où ces ressources sontcomme la Chine dans le cas des terres rares ou la RDC dans le cas du cobaltpuissent bénéficier de l’industrie florissante de l’énergie propre en augmentant la chaîne de valeur.”
Comment répondre au discours dominant selon lequel la Chine ne serait pas un partenaire fiable sur le climat?” demande Chow.
“Il s’agit d’un argument dépassé,” répond Turner. “Certes, la Chine pourrait probablement aller plus vite en matière d’énergies renouvelables. Certes, il y a un léger dérapage dû au fait que la Chine construit davantage de centrales au charbon en raison de récentes pannes de courant. Mais comme la moitié au moins des centrales au charbon existantes ne sont pas ou peu utilisées, il s’agissait surtout d’un acte politique.”
Certaines centrales au charbon déjà sur les rails et pour lesquelles les études préliminaires avaient été achevées ont été récemment approuvées, mais le parc actuel des centrales au charbon fonctionne à 50 % de sa capacité d’utilisation prévue,” admet Liu. “Les concepteurs de la transition énergétique chinoise estiment que le jeune parc de centrales au charbon du pays—dont l’âge moyen est de 15-16 ans—restera longtemps en activité. Pourquoi dès lors ne pas s’en servir pour assurer une plus grande stabilité du réseau et améliorant l’efficacité énergétique, en réduisant les niveaux émissions et en diminuant le nombre d’heures d’exploitation? La raison profonde de cette stratégie controversée de ‘charbon propreadoptée par la Chine pour sa transition énergétique n’est pas bien comprise à l’heure où le monde s’efforce de réduire progressivement l’utilisation du charbon. La tendance invite toutefois à un certain optimisme, car l’utilisation du charbon va atteindre son apogée très prochainement, si ce n’est déjà fait. La Chine est en bonne voie pour atteindre cet objectif bien avant la date butoir de 2030.”
Prenons l’exemple des panneaux solaires,” ajoute Turner. “La Chine a inondé le monde de panneaux solaires bon marché. D’aucuns se sont plaints de ce que leur prix dérisoire visait à damer le pion aux fabricants étasuniens. Mais ces panneaux peu coûteux ont contribué à la transition mondiale vers des énergies propres. En outre, des études ont démontré que 75% des emplois sont déployés lorsque les énergies propres sont déjà en place, ce qui fait que peu importe qui s’en charge.
Mais ce qui finit de tordre le cou à la légende du manque de fiabilité de la Chine, ce sont les intérêts concrets qui sous-tendent les engagements de ses dirigeants en faveur du climat.
L’un des facteurs évoqués par Jennifer est la montée des protestations contre la pollution en Chine,” observe Tobita Chow. Comme
l’une des priorités du gouvernement est de maintenir la stabilité sociale, on peut considérer que l’un des moyens de le faire est de renoncer aux industries polluantes. Hongqiao a indiqué que le passage à des énergies renouvelables était une stratégie visant à accroître la sécurité énergétique de la Chine.
 Un troisième facteur de motivation est le fait que la Chine voit une occasion de construire une « puissance douce » en se positionnant à l’avant-garde de la lutte pour le climat. Pendant la présidence de Trump, la Chine a réussi une avancée considérable quand il est devenu évident que les États-Unis n’étaient plus un chef de file fiable. Ce fut une occasion pour la Chine de prendre la relève, en particulier dans les pays du Sud.”
 
John Feffer est le directeur de la revue Foreign Policy In Focus, où le présent article a d’abord été publié.
Traduit de l’anglais par Philippe Stroot pour Investig’Action
Photo: Csp.guru – CC BY-SA 4.0
 
 
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