La réforme des retraites n'est ni injuste, ni inutile | Slate.fr – Slate.fr

Gérard Horny — Édité par Diane Francès
Temps de lecture: 11 min
Vouloir procéder à une réforme des retraites, c’est inévitablement s’exposer à prendre beaucoup de coups. La seule à avoir pu passer sans problème (de toute façon, c’était par ordonnance) était celle de 1982 qui accordait la retraite à 60 ans à taux plein à partir de 37,5 années de cotisation, au lieu de 65 ans depuis la Libération. Même à gauche, certains se demandaient si c’était bien raisonnable.
Mais ils étaient peu nombreux et n’avaient aucune chance d’être entendus. L’heure n’était pas à la raison. Même une personne très sensée comme Nicole Questiaux, ministre de la Solidarité nationale, osait alors déclarer à propos des dépenses de santé: «Je ne serai pas la ministre des comptes.»
La réalité des comptes n’a pourtant pas tardé à se manifester. Avant la défaite de la gauche aux élections législatives de 1993 et sa disparition tragique, Pierre Bérégovoy, dernier Premier ministre socialiste de François Mitterrand, s’est employé à essayer de dégager les moyens financiers nécessaires pour assurer l’avenir des régimes de retraite sans remettre en cause la réforme de 1982.
Ses successeurs n’ont pas eu la tâche facile: il est plus difficile de remonter une pente que de la descendre et tout durcissement des règles du jeu en ce domaine ne peut qu’être impopulaire.
Au début de son premier mandat, Emmanuel Macron avait eu une idée réellement novatrice: remettre à plat tout le système et instaurer une retraite à points qui serait calculée exactement de la même façon pour tous. L’échec était inévitable: cette vaste réforme concernait tous les futurs retraités et elle a effrayé tout le monde. Même sans le mouvement des «gilets jaunes», qui lui a donné le coup de grâce, il n’est pas du tout sûr que ce projet aurait pu aboutir.
Le président en a tiré la leçon: abandonnées, les idées ambitieuses, place à ce qu’on appelle les réformes «paramétriques». Cette fois, il n’est plus question d’essayer de mettre en place un régime unique, on reste dans le vieux système, si inégalitaire soit-il, puisque personne ne veut le quitter; simplement, on essaie de colmater les brèches. Et de la façon la plus primaire qui soit: en reportant l’âge de départ à la retraite.
Cette réforme, entend-on dire, ne s’impose pas, elle est injustifiée. C’est évidemment faux.
Il est vrai que le déficit actuel n’est pas très élevé. Mais les perspectives sont médiocres. On ne va pas à la catastrophe, le système n’est pas au bord de la faillite, mais le déficit va en s’élargissant. À gauche, on a trouvé un nouvel et merveilleux élément de langage: le déficit futur est de «l’épaisseur du trait». Cela mérite d’être regardé de plus près.
Le COR (Conseil d’orientation des retraites), dans son dernier rapport, a fait des calculs, exprimés la plupart du temps en points de PIB, en utilisant deux méthodes et plusieurs scénarios. Dans le dossier de presse de présentation de son projet, le gouvernement reprend les chiffres exprimés dans le scénario central: 10,7 milliards en 2025, 12,4 en 2027 à la fin du quinquennat, 13,5 en 2030.

Tableau extrait du dossier de presse «Pour nos retraites – Justice, équilibre, progrès». | Gouvernement français
Il faut souligner que ce scénario n’est pas le plus défavorable: il repose sur le retour à un taux de chômage très bas de 4,5% et des gains annuels de productivité horaire du travail de 1% qui sont loin d’être acquis (les membres du COR ont jugé utile de présenter aussi un nouveau scénario plus sombre avec une hausse limitée à 0,7% de la productivité). Par rapport aux 345,1 milliards d’euros de retraites versés en 2021, on peut estimer que ces chiffres sont de l’épaisseur du trait; mais un trait à 10 ou 12 milliards, c’est un peu gros.
C’est d’autant plus gros qu’un mauvais procès est fait au chef de l’État. Cette réforme n’aurait pas été expliquée et quand elle l’a été, les explications fournies n’ont fait qu’obscurcir le débat. En fait, il s’agirait pour l’État de récupérer sur le dos des futurs retraités de l’argent qui servirait à d’autres choses: la transition énergétique, la santé, etc. Dans le débat politique, il est fréquent que chacun fasse preuve d’une certaine mauvaise foi quand il s’agit de juger de la clarté des arguments de l’adversaire.
Mais la mauvaise foi devrait tout de même avoir des limites. Sur ce point, les propos tenus publiquement par Emmanuel Macron et sa Première ministre ont toujours été très clairs: il va falloir faire un certain nombre de dépenses publiques très lourdes qui sont inévitables; si on veut y faire face, il faut absolument éviter de creuser par ailleurs des déficits que l’État serait obligé de combler. D’où la réforme des retraites, qui ne vise pas à financer autre chose que les retraites.
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À ce moment-là arrive un autre argument: Macron se montre si inflexible sur le déficit des retraites parce qu’il veut absolument éviter des hausses d’impôts et continuer de protéger les riches.
On peut estimer qu’effectivement le président de la République est très sensible à la défense des intérêts des premiers de cordée, mais on doit aussi rappeler, ainsi que l’a encore fait Élisabeth Borne le samedi 14 janvier sur France Inter, que la France fait déjà partie des pays où les prélèvements obligatoires sont les plus lourds. C’est un point positif pour les Français, car c’est l’indice de politiques sociales plus actives que dans la plupart des autres pays, mais en contrepartie le poids des impôts, taxes et cotisations peut poser un problème en matière de compétitivité; il faut donc veiller à ne pas alourdir encore la facture.
On voit émerger aussi une autre critique: la réforme proposée fait porter le poids sur les seuls actifs, alors qu’il serait possible de demander un effort aux retraités eux-mêmes, en particulier les plus aisés. C’est oublier que les retraités, par les cotisations et impôts qu’ils paient déjà, contribuent au financement de leurs propres retraites: le COR a calculé que cette participation s’élevait à 5% en 2018.
Et ce n’est pas tout. Non seulement les retraités paient une partie de leurs retraites, mais la revalorisation de celles-ci n’a pas suivi l’inflation au cours des dernières années. Au fur et à mesure de l’arrivée à la retraite d’actifs ayant de longues années de cotisation, le niveau de vie moyen des retraités est arrivé légèrement au-dessus de celui de l’ensemble de la population au milieu des années 1990 et il devrait le rester jusqu’au milieu des années 2020.
Cependant, souligne le COR, «il était inférieur dans les années 1970 et 1980, et il devrait le redevenir dans le futur à l’horizon 2070», du fait de la baisse relative des pensions. Selon les différents scénarios établis, «le niveau de vie relatif des retraités s’établirait entre 89,9% et 94,8% [de celui de l’ensemble de la population] en 2040 et entre 75,5% et 87,2% en 2070, après être passé par un maximum à 106% vers 2014». Faut-il ajouter encore une taxation?
Si l’on admet que la réforme est justifiée, doit-on admettre aussi qu’elle est juste? Le premier argument invoqué pour critiquer la méthode choisie est le fait que la mesure phare du projet consiste en un report de l’âge légal de la retraite de 62 à 64 ans.
Cette mesure pénalise davantage ceux qui ont commencé à travailler tôt, ceux qui ont suivi des études partant déjà majoritairement à plus de 62 ans pour avoir le nombre d’années de cotisation nécessaire. C’est incontestable. Mais le caractère injuste de cette mesure est à relativiser pour plusieurs raisons.
D’abord, la réforme Touraine d’allongement progressif de la durée de cotisation pour la porter à 43 ans sera accélérée et se terminera dès 2027. Cette disposition concerne tous les actifs.
Ensuite, on constate que l’âge effectif de départ à la retraite est déjà supérieur en moyenne à 62 ans. Selon les calculs (théoriques) du COR, du seul fait des mesures déjà prises de rallongement de la durée de cotisation, il se serait établi autour de 64 ans à partir de la fin des années 2030. La modification de l’âge légal, à 64 ans en 2030, ne fait qu’accélérer une évolution qui se serait produite de toute façon.
Enfin, les mesures prenant en compte les carrières longues permettront toujours de partir à 60 ou 62 ans pour ceux qui ont commencé à travailler très tôt. Et les mesures d’accompagnement prises, notamment celles en faveur des petites retraites, ne sont pas négligeables.
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On parle d’une réforme brutale. De fait, il serait tout à fait possible de ne rien faire aujourd’hui. Mais l’évolution prévisible des finances du système de retraites montre clairement qu’il faudrait agir d’une façon extrêmement brutale plus tard; à ce moment-là, il ne serait plus question d’une application progressive. Et une situation financière dégradée ne permettrait pas de prévoir des mesures d’accompagnement. Penser que le gouvernement prend le risque d’une opposition populaire forte et de grèves dures par pure idéologie alors qu’il pourrait agir plus en douceur et plus tard est une erreur d’appréciation grave.
Il est d’ailleurs étonnant que toute la gauche s’oppose frontalement à cette réforme. Car elle ne laisse alors pas d’autre choix politique au gouvernement que de chercher un accord avec la droite pour la faire passer. C’est en fait renoncer à peser sur le pouvoir pour qu’il prenne des décisions qui pourraient améliorer considérablement le sort des travailleurs. Les mesures pour prévenir l’usure professionnelle, telles qu’elles figurent sur le papier, méritent d’être prises au sérieux, de même qu’Élisabeth Borne quand elle affirme avoir pour objectif que les gens n’arrivent pas «cassés» à la retraite.
Mais il y aurait certainement beaucoup plus à faire en ce domaine. Quand la tendance est à l’allongement de la durée du travail dans les pays comparables au nôtre, on devrait penser que la véritable bataille n’est pas de s’arc-bouter sur la retraite à 62 ans et encore moins de revenir aux 60 ans: elle est de faire en sorte que le plus grand nombre arrive à l’âge de la retraite, à 64 ans ou encore plus demain, dans une condition physique et mentale satisfaisante. Cela suppose de réduire la pénibilité de certains travaux et de faire en sorte que ceux qui doivent les effectuer puissent voir leur carrière évoluer.
Sur ce plan, la majorité actuelle ne donne pas toutes les garanties. Dans un rapport datant du 20 décembre dernier, consacré aux politiques de prévention en santé au travail, la Cour des comptes constate que, globalement, les conditions de travail ne s’améliorent pas: «Ainsi, les expositions aux contraintes et risques physiques demeuraient pratiquement identiques entre 2005 et 2019, plus d’un tiers des salariés étant soumis à au moins trois contraintes physiques. Certains risques retrouvent leur niveau de 2005 après une amélioration enregistrée de 2005 à 2013.»
À propos du C2P, compte professionnel de prévention, la Cour rappelle qu’il a été institué par la loi du 20 janvier 2014 garantissant l’avenir et la justice du système de retraites et qu’il a été modifié au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Cette modification s’est traduite, entre autres, par la suppression de quatre facteurs de risques auparavant pris en considération: le contact avec des agents chimiques dangereux, la manutention manuelle de charges, les postures pénibles et les vibrations mécaniques.
Le bilan de ce C2P ainsi modifié n’est pas fameux: «La logique du compte était double: compenser les effets de la pénibilité pour les travailleurs, une logique de réparation, mais aussi inciter les employeurs à réduire l’exposition de leurs salariés à la pénibilité en faisant peser sur eux une cotisation spécifique. Or, cette ambition a été abandonnée dès 2017: le dispositif n’a donc plus aucune vertu de prévention. Résultat d’un compromis, le compte professionnel de prévention dans ses modalités actuelles n’est pas à la hauteur des objectifs qui lui étaient assignés, dans un contexte où l’âge de départ en retraite recule par ailleurs.»
Il y a là un beau sujet de réflexion pour des législateurs qui auraient véritablement envie de faire œuvre utile. Mais au Rassemblement national, on se contente de s’opposer au projet de réforme gouvernemental en prétextant que la véritable solution pour assurer l’avenir du système de retraites serait de créer des emplois en réindustrialisant la France. En voilà une belle idée: non seulement personne n’y avait pensé, mais en plus cela peut se faire en un claquement de doigt! Quant à la gauche, elle propose la solution qu’elle ressort à chaque fois qu’il y a un problème: il faut prendre de l’argent aux riches.
Sur ce dernier point, il y aurait certainement des choses à faire que la majorité actuelle ne fera jamais. Mais il ne faut pas se raconter d’histoires: non seulement les hausses d’impôt ont une limite, mais les besoins sont immenses: transition énergétique, santé, éducation, justice, logement, etc. La liste est longue. Pour faire face à ces dépenses, un véritable changement est sans doute nécessaire.
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Pour beaucoup, il était évident que le monde s’acheminait vers une réduction continue du temps de travail, que ce soit au niveau hebdomadaire, annuel ou sur la vie entière. Le formidable livre de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, Le droit à la paresse, a laissé des traces dans les esprits: grâce au progrès technique, l’humain pourrait faire face à tous ses besoins essentiels en ne travaillant que quelques heures par jour, pas plus de trois, et pourrait vraiment profiter de la vie. De fait, la réduction du temps de travail a été rapide et il est généralement admis qu’elle doit se poursuivre; ce serait le sens de l’histoire. Mais si cette évolution très désirable doit se poursuivre, peut-elle le faire sans qu’une pause soit observée?
Il se trouve que le progrès technique a effectivement permis des gains de productivité énormes qui ont conduit à la fois à une hausse du niveau de vie et à une baisse du temps de travail. Mais actuellement, on observe un ralentissement très net des gains de productivité dans la plupart des pays développés. La richesse produite évoluant plus lentement, il semble difficile de consacrer plus de moyens à l’investissement sans consacrer une part plus faible du revenu national à la consommation. À moins de travailler plus.
Il ne s’agirait plus alors, comme le clamait Nicolas Sarkozy, de travailler plus pour gagner plus individuellement, mais de travailler plus pour permettre à la collectivité de réaliser les investissements nécessaires à l’amélioration du bien-être de l’ensemble de la population.
Cette idée n’est pas encore dans les têtes, l’hostilité au report de l’âge de la retraite le montre bien. Si elle ne s’impose pas, il faudra faire des choix difficiles en matière de niveau de vie. Mais pour que la population dans son ensemble accepte de travailler plus, il faut améliorer les conditions de travail et les possibilités d’évolution en cours de carrière. La gauche ferait bien d’y réfléchir: c’est là qu’elle rendrait le plus grand service à ceux qu’elle prétend défendre.
Gérard Horny
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