La Cour des Comptes épingle l'ancien management d'emlyon – Business Cool

Vendredi 14 octobre, le site internet de la Cour des Comptes a publié un rapport d’observation produit par la chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes intitulé « La gestion de l’emlyon business school dans le cadre de la société Early Makers Group ». Les rédacteurs de ce document d’une grosse centaine de pages se sont penchés sur la gestion de l’école entre août 2019 et 2021, période particulièrement intense pour la business school lyonnaise. Ces derniers critiquent notamment les rémunérations et les indemnités de départ accordés aux dirigeants de l’emlyon durant cette période.
 
Le rapport de la Cour des Comptes sur emlyon aborde en effet les deux derniers exercices clos que sont 2019-2020 et 2020-2021. Il concerne aussi bien des aspects purement financiers et inhérents au compte de l’école que des sujets stratégiques. Ce travail s’inscrit donc dans la cadre d’une transition tant humaine que structurelle qui s’est, par moment, révélée chaotique.
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Comme la grande majorité des écoles de commerce, emlyon a été pendant plusieurs décennies une association à but non lucrative dirigée par sa CCI (Chambre de Commerce et d’Industrie) de tutelle. Depuis 2018, emlyon est désormais une société anonyme inscrite au registre du commerce et des sociétés. C’est la société EMG (Early Makers Groupe) qui est désormais le support juridique de l’école. Elle affiche un chiffre d’affaires de 118,3 millions d’euros sur l’exercice 2020-2021 (achevé au 1er août).
Cette transformation juridique a permis l’entrée au capital d’acteurs tels que le fonds d’investissement Qualium, la BPI ou encore d’une partie des salariés de l’entreprise. La nouvelle répartition capitalistique s’est concrétisée sous la houlette de Bernard Belletante, directeur général de l’école entre 2014 et 2018, puis président du directoire jusqu’en 2019. Voici à quoi celle-ci ressemblait à l’issue de l’opération :

 
Il faut noter qu’à la rentrée dernière, Qualium a cédé ses parts au mastodonte français de l’enseignement supérieur Galileo.
 
D’abord, le rapport point le coût élevé de ces changements structurels : 8,5 millions d’euros répartis dans divers frais de conseil ou d’assurance. Certes, Qualium et BPI France avaient apporté 40 millions de fonds propres à l’école lyonnaise. Néanmoins, la chambre régionale des Comptes note que « aucun investissement n’a été réalisé jusqu’à présent par la société EMG avec les liquidités procurées par l’apport en fonds propre des investisseurs, de sorte que cet apport n’a, pour l’heure, été d’aucune utilité au développement de l’école. »
L’année qui a suivi l’arrivée de Qualium et la BPI au capital a d’ailleurs été douloureuse pour la nouvelle société : celle-ci a accusé une perte de 9 millions d’euros, malgré une augmentation de son chiffre d’affaires. Celle-ci s’explique principalement par une hausse généralisée de ses charges (salaires, dotation aux amortissements, etc) en plus de l’effet conjoncturel mentionné ci-dessus.
En 2020-2021, la société EMG a cette fois enregistré un résultat comptable de 2,1 millions d’euros. Pour autant, l’AESCRA, dont la vocation est la gestion des activités de formation permettant la collecte de la taxe d’apprentissage, est toujours largement déficitaire (-2,8 millions d’euros sur cet exercice). En cause, des produits d’exploitation en baisse de 1,5 million d’euros du fait de la contraction des montants de taxe d’apprentissage perçus. De même, la société EEE (Emlyon Executive Education), également détenue à 100% par EMG, accuse un nouveau déficit de deux millions d’euros environ. En somme, l’entité dans sa globalité n’est pas encore parvenue à être rentable financièrement depuis l’entrée au capital d’acteurs privés.
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La question du campus marocain de l’école, basé à Casablanca, interroge également la Cour des Comptes. Ce dernier est « structurellement déficitaire » selon le rapport et sa gestion initialement basée sur les relations privilégiées entre MM. Belletante et Kabbaj, du temps où le premier officiait à KEDGE Business School et avait noué un partenariat avec le second. Cette réalité explique selon les rédacteurs du rapport le « fonctionnement très flou » de ce campus, maintenant que Bernard Belletante s’est retiré des affaires.

Ce climat délétère a aussi pour corolaire des accusation de conflit d’intérêt à l’égard de Tawhib Chtioui, qui a été directeur d’emlyon Africa avant de succéder à Bernard Belletante à la tête de toute l’institution. « En octobre 2019, M. Kabbaj a porté à la connaissance du conseil de surveillance de la société EMG un certain nombre d’accusations relatives à la gestion du campus de Casablanca. C’est dans ce contexte que la société EMG a mandaté en décembre 2019 le cabinet KPMG, dont le rapport a confirmé une situation de conflit d’intérêts dans la gestion de M. Chtioui et l’absence de respect de certaines dispositions de la convention de partenariat » précise le rapport.
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Le changement de statut de l’école s’est superposé à celui des hommes et des femmes en place à la tête de l’école. D’abord, en dix-huit mois, Tawhid Chtioui, qui avait pris la place de Bernard Bellante en 2019, a été remplacé par Tugrul Atamer puis Isabelle Huault, qui dirigeait autrefois l’Université Paris-Dauphine.
emlyon a aussi fait le choix, lors de sa constitution en société anonyme, d’une structure duale avec un conseil de surveillance et un directoire. Le conseil de surveillance est quant à lui passé des mains de Bruno Bonnell (à l’époque député LREM) à Jean Eichenlaub, qui représentait les intérêts de Qualium.
 
Contrairement à ce que sa mise en retrait laissait supposer, le rapport souligne le rôle stratégique encore prépondérant de Bernard Belletante dans la définition de la stratégie de l’école. Il pointe également les problèmes qu’un tel fonctionnement a pu engendrer : « [Bernard Belletante] a été rémunéré à cet effet grâce à un contrat conclu entre la société EMG et sa propre société Trajecthoard (cf. infra). Cette pratique apparaît critiquable à double titre. En effet, comme d’une part, le changement de fonction de M. Belletante lui imposait un rôle de surveillance de la mise en œuvre de la stratégie qui relève de la responsabilité du directoire, il ne pouvait donc pas l’exercer de façon indépendante s’il définissait lui-même la stratégie et d’autre part, le fait qu’il était rémunéré pour exercer cette mission, entrait en contradiction avec sa fonction de surveillance. Le contrat de prestation de services conclu entre la société EMG et la société Trajecthoard avait en réalité pour objet la rémunération de M. Belletante pour ses fonctions exercées au sein du conseil de surveillance. »
Par ailleurs, cette situation a semble-t-il créer des désaccord avec les nouvelles parties prenantes de l’école qui souhaitaient s’assurer de la rentabilité à moyen terme de leur investissement (un fonds comme Qualium ne reste le plus souvent que quatre ou cinq ans) : « Etant entrés au capital de la société sur la base d’une trajectoire financière définie au plan stratégique « Accélération 2026 », les investisseurs financiers majoritaires au conseil de surveillance ont refusé l’inflexion de cette stratégie par le nouveau président du directoire. Ils ont subordonné la réalisation des premiers investissements prévus par ce plan stratégique au rétablissement de l’excédent brut d’exploitation au niveau attendu et ont refusé de concrétiser le projet d’école de l’intelligence artificielle. »
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Resté seulement quelques mois à la tête de l’emlyon, Tawhid Chtioui aura connu une fin de parcours tumultueuse. En premier lieu, le rapport juge la rémunération définie lors de sa prise de poste particulièrement généreuse. Celle-ci s’élevait à 350 000€, en plus d’un variable sur objectif et d’une commission sur le chiffre d’affaires d’emlyon Africa.
En janvier 2020, Tawhid Chtioui démissionne de son mandat de président du directoire et conteste l’indemnité de rupture conventionnelle de 53 000€ qui lui est proposée. Le rapport précise que M. Chtioui « arguant du fait que cette rupture conventionnelle produisait les mêmes effets qu’un licenciement et résultait en partie de l’initiative de son employeur. Alors même que les indemnités de départ stipulées au contrat de travail de M. Chtioui visaient uniquement des cas de licenciement et de démission, et non pas le cas d’une rupture conventionnelle, le conseil de surveillance de la société EMG a, dans le but de prévenir tout litige, donné mandat à son nouveau président pour engager avec M. Chtioui une négociation.  » Finalement, c’est bien 577 000€ qui seront versés à Tawhid Chtioui lors de son départ.
 
Outre le demi-million d’euros perçu par M. Chtioui, la chambre pointe l’aberration des revenus perçus par le « Dean emlyon Asia », qui a à sa charge les campus asiatiques de l’école. Ce dernier, un proche de Bernard Belletante, a perçu en 2020 et en 2018, des primes de résultats supérieures à 1 million d’euros, soit 10 fois son salaire annuel, en plus d’avantages en nature (notamment la prise en charge de la scolarité de ses deux enfants). Le rapport précise ainsi que « l’efficacité et la pérennité des campus internationaux sont positionnées comme un risque important, auquel la société EMG entend répondre en mettant en place une série d’indicateurs de performance financiers et non-financiers et en fixant des objectifs d’efficacité et de rentabilité aux directeurs des campus internationaux. »
Par ailleurs, Bernard Belletante aurait perçu environ 500 000€ d’indemnités retraite lors de son départ de l’école.
 
Ces soubresauts managériaux et financiers ont également été accompagnés d’une remise en cause de stature de la prestigieuse école lyonnaise, qui a vu son grade de master renouvelé pour « seulement » trois ans, au lieu de cinq ans, en 2020. La CEFDG avait, à l’époque, reconnu la qualité de l’école tout en estimant que l’instabilité actuelle exigeait une certaine prudence. Par ailleurs, l’école lyonnaise a aussi perdu sa quatrième place, juste derrière les « Parisiennes », au classement SIGEM qui découle du choix des étudiants de prépa à l’issue des concours.
Pour autant, l’école a, depuis la nomination d’Isabelle Huault, retrouvé une certaine sérénité. emlyon, qui est depuis passée sous le statut de société à mission, a fourni des efforts considérables pour s’imposer sur le terrain très concurrentiel de la RSE, et à travailler sur la sélectivité de ses programmes.
Il faut se souvenir que dans l’histoire récente des écoles de management, les institutions qui ont connu d’importants changements structurels, à l’instar des écoles « fusionnés », ont d’abord vécu des années difficiles avant de tirer leur épingle du jeu. Gage à l’emlyon de connaître une trajectoire semblable.
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