Justice : « On y laisse notre santé … » Entre colère et lassitude, les magistrats à nouveau mobilisés – 20 Minutes

Justice « On y laisse notre santé » … Les magistrats à nouveau dans la rue
BURN-OUT Un an après la tribune du « Monde » dénonçant les conditions de travail des magistrats et des greffiers, une nouvelle journée de mobilisation est prévue ce mardi
C’est un anniversaire au goût amer que s’apprêtent à célébrer les magistrats. Il y a un an, une tribune parue dans Le Monde, mettant en lumière un mal-être de plus en plus palpable au sein de ce corps d’ordinaire silencieux, créait un séisme dans le monde feutré de la justice. Magistrats et greffiers avaient alors pris la parole pour raconter les horaires à rallonge, les vacances grignotées par les dossiers, le sentiment de perte de sens… Fait inédit : une grève, suivie par plusieurs centaines de professionnels, avait été organisée. Si le mouvement est né en réaction au suicide d’une jeune juge, la nouvelle journée de mobilisation organisée ce mardi est marquée par le décès le mois dernier, en pleine audience, de Marie Truchet, vice-présidente du tribunal de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine.
« Forcément, on s’est tous identifié à elle, on y laisse notre santé dans ce boulot », souffle Aurélie*, parquetière dans le sud-ouest. » Un an après la tribune, tous les magistrats que nous avons interrogés sont unanimes : rien n’a vraiment changé. Eux, en tout cas, affirment qu’au sein de leur juridiction, qu’elle soit petite ou grande, en Ile-de-France ou en province, les problèmes ont persisté, à commencer par le manque de personnel. Dans l’est, par exemple, un chef de juridiction qui s’estime pourtant « bien loti » raconte qu’un des postes créés il y a un an et demi n’a encore jamais été pourvu. Quant aux deux juges des enfants de son tribunal, ils se partagent 1.200 dossiers d’assistance éducative. A Nanterre, dans le service de Marie Truchet, ils n’étaient, avant son décès, que huit juges sur les dix prévus. « On nous a déjà annoncé qu’on n’aurait pas de renfort avant Noël », souffle la consœur de la magistrate, Dominique Marcilhacy, vice-présidente du tribunal et déléguée syndicale à l’USM.
Au ministère de la Justice, on rappelle néanmoins que lors du premier quinquennat, 700 magistrats et 850 greffiers ont été recrutés, auxquels s’ajoutent 2.000 postes de contractuels. Des effectifs qui devraient encore croître sous ce mandat, puisque la Chancellerie assure que 1.500 magistrats et 1.500 greffiers supplémentaires seront affectés d’ici à 2027. « On ne va pas tout résoudre d’un coup mais regardez d’où on part, insiste-t-on place Vendôme. Sous Nicolas Sarkozy, un magistrat sur deux qui partait à la retraite n’était pas remplacé : sous Christiane Taubira, il n’y a eu que 50 embauches supplémentaires. » Surtout, on souligne la hausse « historique » du budget de la Justice sous le mandat d’Eric Dupond-Moretti : trois fois 8 %, pour 2021, 2022 et 2023.

« On part de tellement loin que c’est une goutte d’eau, insiste la magistrate du sud-ouest. D’après la norme européenne, dans mon parquet, par exemple, on devrait être 43. On est 6. » Selon la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej)*, l’Europe compte en moyenne 17,6 juges pour 100.000 habitants… contre 11,2 en France. Certes, l’étude précise ne pas tenir compte des juges non professionnels – notamment ceux des Prud’hommes – mais comment ne pas la relier avec le stock grandissant d’affaires ou les délais à rallonge ? Les chefs de juridictions, eux, ont évalué à presque 5.000 le nombre de postes à créer. « Quand j’enchaîne sept jours de permanence, réveillée une voire plusieurs fois par nuit, je suis dans un tel état d’épuisement que cela s’en ressent dans mon travail », poursuit Aurélie. 
A Nanterre, les magistrats estiment qu’il manque 60 magistrats et 250 greffiers pour faire « tourner » le tribunal. Bien loin, donc, de ce que projette la Chancellerie. « Le jour de son décès, Marie (Truchet) n’était pas du tout en forme, se remémore Dominique Marcilhacy. Elle n’aurait jamais dû venir mais elle s’est dit que si elle s’arrêtait, son travail allait retomber sur les autres. » Si les premiers éléments de l’autopsie semblent attribuer son décès à plusieurs pathologies sans lien avec la « fatigue » ou le « stress », la magistrate de 44 ans était dépeinte par ses collègues comme étant particulièrement impliquée, ne comptant pas ses heures, travaillant les week-ends, les jours fériés ou pendant ses vacances. Et Dominique Marcilhacy d’insister : « Vous n’imaginez pas le nombre de magistrats qui viennent travailler avec 39 de fièvre, au bord du malaise ».
« On n’a pas le temps, psychiquement, de se poser pour prendre soin de soi », abonde Jean, magistrat du siège dans l’ouest de la France. Dans son tribunal, une magistrate a fait un burn-out d’une telle intensité qu’elle en garde des séquelles neurologiques. Lui-même confie éviter à tout prix d’aller chez le médecin de peur que ce dernier ne lui délivre un arrêt maladie. En treize ans de carrière, il n’a été arrêté que trois fois. Arrêté, mais pas inactif. Ainsi, son premier réflexe après une fracture du pied a été d’envoyer sa femme récupérer des dossiers pour avancer la rédaction de ses jugements. « Là, par exemple, ça fait un an que je dois me faire opérer des dents mais je n’ai pas le temps de m’en occuper. »
Si tous les magistrats ne se disent pas en souffrance, ils sont beaucoup à s’interroger sur le sens de leur travail. Comment rendre des décisions qui ont un impact majeur sur la vie de centaines de milliers de personnes lorsqu’on a le sentiment de travailler « à la chaîne » ? « On s’endurcit, on n’a pas le choix », estime Dominique Marcilhacy. Elle préside l’audience consacrée aux violences conjugales à Nanterre. « Je suis systématiquement obligée de renvoyer un tiers des dossiers, souvent à l’année suivante. Quand on annonce cela, il y a des gens qui pleurent. C’est terrible mais je n’y peux rien. » Jean, lui, se souvient de l’époque où il était juge aux affaires familiales et n’avait que quelques minutes pour calculer le montant d’une pension alimentaire. « On voudrait faire du Dior, mais on doit faire du Tati », résume Dominique Marcilhacy.
Reste que les démissions sont rarissimes : en 2021, selon les chiffres du ministère, seuls six départs ont été enregistrés, dont quatre à l’issue d’un détachement de dix ans. Et si les chiffres pour cette année ne sont pas encore « consolidés », le Chancellerie assure que le bilan sera sensiblement le même. « On n’a absolument pas constaté de sursaut de démissions en lien avec cette mobilisation », insiste-t-on. « Evidemment que j’y ai déjà pensé, mais pour faire quoi ? Je ne sais pas trop dans quel domaine mes compétences pourraient servir », lâche Jean. Même sentiment chez cette parquetière du sud-ouest : « j’aimerais parfois avoir une porte de sortie mais je ne la vois pas ».
*Les prénoms ont été modifiés
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