« Il faut répartir l'effort de sobriété de manière juste » – La Croix

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Pour l’essayiste Benjamin Brice, l’obsession des gouvernements français ces 20 dernières années pour les politiques de compétitivité empêche notre société de s’orienter vers une nécessaire sobriété collective. Il a écrit La Sobriété gagnante (Librinova, 2022).
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« Il faut répartir l’effort de sobriété de manière juste »
Pour Benjamin Brice, « réduire notre volume de consommation matérielle importée permettrait de créer des emplois relocalisés et de dégager des moyens pour améliorer les services publics. »
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La Croix : Pourquoi l’enjeu de sobriété dépasse-t-il les questions de consommation énergétique de ces derniers mois ?
Benjamin Brice : Quand nous parlons de sobriété énergétique, il s’agit en général de notre consommation directe d’énergie : gaz, fioul, électricité et carburants. Mais, en réalité, beaucoup d’énergie est également incorporée dans tous les biens matériels que nous consommons : pour extraire les matériaux, pour les transformer et les assembler, pour les transporter, etc. Si on ajoute à cela le fait que notre consommation a de multiples impacts environnementaux (pression sur la biodiversité, pollutions), on se rend compte que l’enjeu de sobriété touche l’ensemble de notre consommation « matérielle ».
Vous êtes très critique à l’égard des politiques de compétitivité que les gouvernements des vingt dernières années auraient mises en œuvre : pourquoi ?
B. B. : L’Allemagne a mis en place au tournant du siècle des politiques actives de compétitivité. Avec des résultats impressionnants en matière d’exportations industrielles. La France, elle, se désindustrialise depuis quarante ans et n’est jamais sortie du chômage de masse. Il n’est donc pas étonnant que nos dirigeants multiplient les réformes pour rattraper notre retard de compétitivité : baisse du coût du travail, flexibilisation, réduction de l’imposition du capital, etc.
Néanmoins, les résultats sont décevants, et ces réformes nourrissent la colère sociale. Il me semble donc dangereux de nous obstiner dans cette voie, d’autant plus que le modèle allemand montre clairement ses limites. Les excédents commerciaux faramineux minent la cohésion européenne ; la dépendance commerciale à la Russie et à la Chine se révèle une source de grande vulnérabilité ; l’empreinte carbone de la consommation d’un Allemand est environ 50 % plus élevée que celle d’un Français.
Quelle est l’alternative à ces politiques de compétitivité ?
B. B. : Au lieu de nous concentrer sur la hausse des exportations, nous aurions intérêt à réduire notre consommation matérielle importée. En associant réduction de la consommation et relocalisation industrielle, nous pourrions diminuer notre empreinte environnementale : moins de transports, utilisation d’une électricité « bas carbone » et normes environnementales strictes. Et cela permettrait en même temps de réduire le chômage et de dégager des moyens financiers pour les services publics.
Qu’est-ce qui freine les gouvernements pour agir sur nos habitudes de consommation ?
B. B. : Il y a un aspect philosophique : réguler la consommation serait « liberticide ». Mais c’est un argument paresseux. La consommation est déjà très régulée : il est interdit de faire de la pub pour les livres et le lait en poudre à la télévision ; la vente de médicaments et de tabac est très encadrée. D’ailleurs, si une mesure est liberticide quand elle contraint fortement la vie des gens, alors n’est-il pas plus liberticide de réduire l’indemnisation du chômage que d’empêcher les Français de rouler à 130 km/h sur autoroute ?
Mais le principal frein vient du présupposé selon lequel toute réduction de la consommation menacerait l’économie. C’est une erreur. Par exemple, rallonger la durée de vie de nos téléphones et ordinateurs permettrait d’investir davantage d’argent dans l’économie française, grâce à la diminution du déficit commercial, et de créer des emplois dans le secteur de la réparation.
Comment concrètement faire évoluer les comportements ?
B. B. : Pour le numérique, cela passe notamment par une extension des garanties, de meilleures normes de réparabilité et une certaine régulation de la publicité. Un autre levier important est l’étiquetage, pour permettre aux consommateurs de connaître la provenance et le bilan environnemental des produits qu’il achète. Ainsi, l’inscription sur chaque œuf de son mode d’élevage a beaucoup profité à l’élevage en plein air. Toutefois, il ne faut pas se leurrer : les incitations individuelles ne suffiront pas. Il va également falloir des mesures collectives : travail sur les normes, orientation des marchés publics et, dans certains cas, de strictes régulations.
Comment faire comprendre aux citoyens la nécessité des changements à opérer ?
B. B. : L’acceptabilité est la notion clé. Il faut donc répartir l’effort de manière juste. Faire d’abord reposer l’effort sur les classes supérieures, qui ont des marges de manœuvre financières et qui tirent en général la consommation vers le haut, tout en insistant sur les bénéfices collectifs de cette démarche. Réduire notre volume de consommation matérielle importée permettrait de créer des emplois relocalisés et de dégager des moyens pour améliorer les services publics.
Et comment rendre les hausses des prix acceptables pour les plus pauvres ?
B. B. : Les politiques de baisse du coût du travail ont fait augmenter les impôts non progressifs, ont développé la précarité des classes populaires et ont accru leur dépendance aux transferts sociaux. Avec en parallèle une dégradation des services publics ! Au contraire, les efforts de sobriété matérielle seraient directement payants : meilleur bilan écologique, emplois de production sur le territoire et davantage d’argent pour l’hôpital et l’école.
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