Hausse des salaires: les entreprises face au pouvoir d'achat – Challenges – Challenges

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Alors que la flambée des prix percute les revenus des Français, la question de la hausse des salaires est revenue au cœur des débats à l’Assemblée nationale où a été votée hier soir la loi « Pouvoir d’achat ». Les entreprises sont appelées à suivre la courbe de l’inflation mais la hausse des matières premières et la baisse de la productivité limitent les marges de manœuvre. Une inaction qui pourrait contribuer à une spirale récessionniste. Les grands perdants ? Sans doute les travailleurs au-dessus du Smic.
La hausse des prix rogne le pouvoir d’achat des Français alors que les entreprises tardent à relever les salaires. 
Un coût de 1.000 euros par Français en 2022: voilà un chiffre qui donne la mesure concrète de la flambée des prix sur le quotidien des ménages. Selon cette hypothèse du centre de recherches Rexecode annoncée mercredi au Sénat, une inflation de l’ordre de 5,3% cette année devrait coûter 66 milliards d’euros aux Français à consommation égale, soit 4,3% en moyenne du revenu d’un ménage. 60% de la perte seraient dus à la hausse des prix de l’énergie (malgré le bouclier tarifaire) et à ceux de l’alimentation. Un trou dans le portefeuille des salariés qui rend encore plus pressante l’épineuse question de la hausse des salaires.
L’Assemblée nationale, qui a voté hier soir en première lecture la loi "Pouvoir d’achat", a été notamment le théâtre de passe d’armes sur ce sujet. Par exemple, l’amendement déposé par la Nupes défendant la hausse du smic à 1.500 euros a été rejeté tandis que celui portant sur l’extension de la prime Macron et le triplement du plafond a été voté. Deux mesures opposées traduisant une conception économique différente pour essayer de protéger le pouvoir d’achat dans un contexte inflationniste jamais vu depuis 30 ans. Pour les députés Insoumis, primes et intéressement sont "un leurre complet", un "subterfuge offert aux patrons pour éviter encore une fois toute hausse de salaire réelle", a rappelé la députée Insoumise Aurélie Trouvé cette semaine dans l’hémicycle.
Selon la Dares, à fin mars, l’indice du salaire mensuel de base a chuté de 2,3% sur un an, en prenant en compte de l’inflation. Du ministre de l’Economie Bruno Le Maire à l’opposition, les entreprises sont sollicitées pour augmenter les salaires. L’équation, aux multiples inconnues, est complexe, entre protection du niveau de vie des Français – notamment celui des plus modestes – et compétitivité des entreprises. D’autant plus que la crise actuelle est de nature à toucher l’offre et non pas de la demande.
"Les entreprises subissent un choc des prix en amont – comme les matières premières. Le prix de la production ne suit pas le prix à la consommation intermédiaire: l’amortisseur est donc pris dans les marges des entreprises", expliquait mercredi au Sénat Denis Ferrand, directeur général de Rexecode. Conséquence directe : le résultat d’exploitation des entreprises françaises a fondu, à mi-2022, autour de 12,6% contre environ 15,4%. "On s’attend au retour d’un niveau de marge proche de celui de 2018 [à 13%, NDLR]", précise Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste du Trésor, également auditionnée au Sénat.
Aux yeux de ces économistes, la marge de manœuvre des entreprises est déjà très limitée par l’absorption de la hausse des coûts de production. C’est notamment le cas dans la construction ou les services marchands, alors que l’industrie tend à relever ces prix face à l’inflation.
Une hausse des salaires pèserait encore davantage, d’autant plus que la hausse des taux directeurs de la Banque centrale européenne décidée ce jeudi pourrait peser également sur le coût de financement des entreprises. De quoi rogner un peu plus leur compétitivité. "Il n’y aurait pas de nouveau CICE", met en garde l'économiste en chef du Trésor, en référence au crédit d'impôt mis en place en 2013 pour aider les acteurs économiques.
Un autre élément macro-économique pèse sur l’augmentation des salaires, estiment ces économistes: celui de la productivité. "Elle détermine les salaires et on constate un décrochage de 5% par rapport à 2019", estime Agnès Bénassy-Quéré. "Les hausses des salaires ces dernières années sont déjà allées un peu au-delà de ce que le fondamental économique permettait", appuie Denis Ferrand.
"Cela pose la question de la possibilité pour les entreprises d’augmenter les salaires, poursuit Mathieu Plane, directeur adjoint de l’OFCE. Mais la réelle interrogation est: alors qu’on créait des emplois (environ 700.000 en 2021, NDLR) la productivité continue de baisser. Pour produire la même chose, on a besoin de plus d’emplois." Et d’imaginer un scénario qui pousserait les entreprises, en cas d’augmentation des salaires, à supprimer éventuellement des emplois pour rester compétitives.
Mais certaines n’auront pas d'autres choix que de recruter et de faire grimper les salaires. De nombreux secteurs sont en pénurie de main-d’œuvre et entre 255.000 et 390.000 recrutements ont été abandonnés en 2021, faute de candidats adéquats, selon une étude de Pôle emploi. "Ces entreprises vont offrir des salaires plus élevés pour attirer les talents, et cela sera vertueux, aussi, sur la productivité", estime Agnès Bénassy-Quéré. Cela, notamment chez les cadres, où la croissance de leur rémunération devrait atteindre les 4%.
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Reste que pour plusieurs économistes, l’inaction sur les salaires risque d’entraîner une spirale "récessionniste", comme le redoute Christophe Rameaux, enseignant à la Sorbonne, dans un entretien à France Info. Au premier trimestre 2022, l’économiste pointe le lien entre chute du salaire mensuel de base (-2,3%), niveau de vie (-1,9%) et consommation des ménages (-1,5%). Il appelle à rompre avec "l’austérité salariale".
Une telle hausse des salaires pourrait-elle enclencher une boucle inflationniste "salaire/prix"? Pour Mathieu Plane, le risque de cette spirale -hausse des salaires entraînant une augmentation des prix- est plutôt maîtrisé. Vieux souvenir de la fin des années 1970 et de l’inflation qui avait atteint des sommets suite au choc pétrolier, cette boucle avait été jugulée par une désindexation des salaires et de l’indice des prix en 1982, toujours en vigueur, excluant toutefois le Smic.
Justement, la prochaine hausse automatique du salaire minimum représentera au 1er août une progression d’environ 8% sur un an, ce qui protège relativement les plus petits salaires. "Mais pour les salariés juste au-dessus du Smic, la question de la distribution du salaire va se poser. Si les entreprises, et notamment les petites PME aux marges serrées ne peuvent pas les augmenter, ces catégories de travailleurs risquent d’être les perdants de cette crise-là, alerte Mathieu Plane. C’est une question sociale qui va devoir être traitée."
Un rattrapage qui pourrait impacter légitimement la motivation de ces salariés. "On souffre en France d’une échelle de salaires qui est très comprimée autour du Smic. Cela crée de la désespérance pour ceux qui sont justes au-dessus du salaire minimum et dont leur rémunération se fait rattraper", abonde Agnès Bénassy-Quéré.
Une situation dans laquelle pourraient se trouver rapidement de nombreux salariés qui ont vu passer leur niveau de rémunération en dessous du Smic. Les branches professionnelles tardent en effet à ajuster leurs grilles de rémunération en fonction de l’évolution du salaire minimum. "Après la revalorisation du smic du 1er mai dernier […] cent branches (sur les 175 principales) présentent un niveau inférieur au smic et la quasi-totalité d’entre elles ont ouvert des négociations pour permettre la mise en conformité." Un chantier purement légal sur lequel il n’y aura pas –normalement– de débat.
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