Guerre en Ukraine : « tous les scénarios sont possibles » selon le président de la commission Défense de l'Assemblée nationale – EURACTIV France

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Par : Davide Basso | EURACTIV France
22-09-2022 (mis à jour: 23-09-2022 )
Concernant l’aide militaire apportée à l’Ukraine, pour des raisons stratégiques, la France a choisi de ne pas communiquer sur le volume et la nature des équipements fournis. Les efforts faits sont malgré tout importants et très appréciés par les Ukrainiens. [Thomas Gassilloud]
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À quelques jours d’un départ en Ukraine avec une délégation parlementaire française, le président de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale a accordé un entretien à EURACTIV France. Il revient notamment sur le soutien militaire à l’Ukraine et sur la nécessité de changer les grilles de lecture occidentales en matière de renseignement.
Thomas Gassilloud est député Renaissance (ex-LREM) de la 10e circonscription du Rhône depuis 2017 et président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées de l’Assemblée nationale depuis juin 2022.
EURACTIV. Le président de la République affirme souvent le soutien de la France à l’Ukraine, mais selon les différentes estimations internationales, nous fournissons moins d’aides que d’autres pays [en % du PIB]. L’aide fournie à l’Ukraine par la France est-elle suffisante ?
Thomas Gassilloud. D’abord, sur la partie diplomatique, le président s’est exprimé [mardi 20 septembre] à l’ONU avec un discours extrêmement clair, en dénonçant l’impérialisme russe et en rappelant l’ensemble des pays à leurs responsabilités.
Concernant l’aide militaire apportée à l’Ukraine, pour des raisons stratégiques, la France a choisi de ne pas communiquer sur le volume et la nature des équipements fournis. Les efforts faits sont malgré tout importants et très appréciés par les Ukrainiens. N’oublions pas l’aide humanitaire, ou encore le déploiement de forces de gendarmeries pour mener des enquêtes.
L’affrontement entre les volontés russe et occidentale passe aussi par les sanctions, le retrait d’entreprises de Russie, l’annulation d’évènements sportifs dans le pays, etc. Autant d’éléments qui servent aux Russes à prendre conscience de la gravité de la situation.
Je signale d’ailleurs que la mise en place des sanctions n’était pas une évidence au départ. Mais la France a été très active lors de la présidence française de l’UE pour qu’elles soient prises de façon immédiate.
En tout état de cause, nous devons réfléchir à la notion d’économie de guerre pour augmenter les cadences de production.
Pourtant, en Allemagne par exemple, il y a une réelle pression sur le gouvernement pour renforcer le soutien à l’Ukraine. Or, selon plusieurs études, l’Allemagne a apporté davantage d’aide militaire et humanitaire que la France [en % du PIB]. Comment l’expliquez-vous ?
Il y a d’abord une question de confiance des Français dans leur propre sécurité, ils se sentent davantage protégés que les Allemands. L’exposition à l’Est est plus importante en Allemagne qu’en France et, historiquement, les populations d’ex-Allemagne de l’Est ont vécu la présence russe.
Il faut aussi prendre en compte les investissements dans leur armée, qui n’ont pas été assez importants dans les dernières années, et leur dépendance énergétique vis-à-vis des Russes. Cela représente un coût pour l’Allemagne qui a donc eu une réticence à couper les ponts avec la Russie.
Un autre enjeu est celui de la temporalité. Les Français ont très vite réagi et livré ce qui était nécessaire. Les 18 canons Caesar, par exemple, sont déjà déployés. Tandis que les Allemands ont effectué des cessions indirectes de matériels, ce qui a évidemment ralenti le rythme des livraisons allemandes.
En tant que commission de la Défense, comment êtes-vous associés aux prises de décision concernant les livraisons d’armes à l’Ukraine ?
L’exportation d’armes est une compétence de l’exécutif, exercée au niveau de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations des matériels de guerre [CIEEMG], qui examine les demandes d’autorisation d’exportations.
L’Assemblée nationale et le Sénat exercent un contrôle a posteriori à la fois sur les orientations politiques de ces exportations et sur leur nature. Nous avons renforcé cette procédure de contrôle, et cette année, pour la première fois, nous allons auditionner l’ensemble des ministres concernés, à savoir le ministre des Armées, la ministre des Affaires étrangères et le ministre de l’Économie.
Quant à l’Ukraine, même si la France n’a pas engagé des moyens directs, le Parlement a été associé dès le lendemain de l’invasion russe grâce à un comité de liaison créé par le Premier ministre Jean Castex, qui permet au gouvernement de présenter l’action française aux présidents de commissions et de groupes pour échanger avec eux.
Nous avons aussi des débats au sein de l’hémicycle, dont un qui se déroulera le 3 octobre prochain à l’initiative de la Première ministre Élisabeth Borne.
Au sein même de la commission, quelle est la teneur des débats ? Ses membres sont issus de partis qui ont parfois eu des visions divergentes sur des sujets importants.
La commission de la Défense est par nature représentative de l’équilibre des forces politiques de l’Assemblée. Des différences de sensibilités historiques existent, par rapport à l’OTAN par exemple, mais elles restent minoritaires.
Il y a surtout un certain consensus sur les questions de défense, ce qui singularise notre commission. Les divergences, parfois fondées sur des stratégies politiques, sont moins visibles, car l’essentiel est en jeu.
Le soutien politique à l’Ukraine, au niveau national et européen, vous semble donc suffisamment fort ?
Oui, je pense qu’il l’est. Dès la semaine prochaine, nous nous rendrons en Ukraine [avec la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet et d’autres parlementaires]. De nombreux autres parlementaires s’y sont déjà rendus dans les derniers mois.
Avec les sanctions, ce sont les signes d’un soutien politique fort.
L’opinion publique est-elle plus fragile ?
La population ressent une forme de proximité vis-à-vis des Ukrainiens par rapport à d’autres zones de guerre, ce qui lui donne une conscience différente de la guerre.
Mais Vladimir Poutine mise sur l’affaissement du soutien des opinions occidentales. Aujourd’hui, il utilise le gaz comme levier pour battre en brèche le soutien des populations. Il se sert aussi d’autres moyens, par l’information ou par l’immixtion dans les partis politiques, entre autres.
Chacun doit redécouvrir que vivre libre dans ce monde a un prix et que c’est un combat permanent. Pour cela, l’effort de la population doit s’inscrire dans la durée.
Avant même l’invasion du 24 février, alors que les Américains nous alertaient, y a-t-il eu des erreurs d’appréciation de la menace de la part des Européens ?
Au niveau du renseignement, la France a su voir ce qui se produisait d’un point de vue militaire. Avec la loi de programmation militaire, la France a une autonomie d’appréciation, ce qui est une nouveauté par rapport à des conflits passés comme la guerre du Golfe.
En revanche, le renseignement n’est pas une science exacte. Il y a une différence entre constater des mouvements de troupes et prévoir l’intention de l’adversaire. Avant le 24 février, nous le faisions en nous mettant à sa place, en nous disant que le coût de la guerre serait trop important pour les Russes.
Aujourd’hui, nous avons besoin de sortir de nos grilles d’analyse de démocraties occidentales. Car la motivation de la guerre n’est pas forcément rationnelle et peut se fonder sur des enjeux de politique intérieure plutôt que de puissance.
Car l’objectif de Vladimir Poutine est avant tout la préservation de son régime : l’Ukraine, en tant que démocratie qui s’installe durablement à ses frontières et se développe économiquement finira par mettre en exergue l’écart de liberté entre les Ukrainiens et les Russes.
Ses décisions ne sont pas dans l’intérêt du peuple russe et de la Russie en tant que pays, mais dans celui de l’oligarchie qui est en place en Russie.
Que change l’allocution de Vladimir Poutine mercredi matin (21 septembre) ?
Entre la mobilisation partielle et la menace brandie de la possibilité d’utiliser toutes les armes à sa disposition, il y a clairement de la surenchère.
Tous les scénarios sont possibles dans les prochains mois. Quelque chose qui peut paraître solide peut se révéler être un château de cartes et inversement. Le risque est que, s’il se sent trop acculé, il veuille tenter de créer un choc.
[Propos recueillis le 21 septembre 2022]
Si la Russie organisait des référendums d’annexion dans les régions occupées de l’Ukraine, l’Union européenne a déclaré mardi qu’elle ne reconnaîtrait pas le résultat et qu’elle préparerait de nouvelles sanctions contre Moscou. Un reportage Euractiv depuis New York.
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