Grande muraille verte : au-delà du Sahel, une ambition globale – La Tribune Afrique

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Vingt ans se sont écoulés depuis le sommet spécial de N’Djamena. Deux décennies durant lesquelles l’idée d’une Grande muraille verte, de simple rêve collectif, s’est finalement muée en une série de réalisations concrètes. Aujourd’hui, ce sont onze pays bordant le Sahel, de la Mauritanie à l’Éthiopie, qui participent à cet immense effort visant à endiguer la désertification. Plusieurs millions d’hectares ont pu être restaurés, sur une étendue qui s’étend sur près de huit mille kilomètres. De tels chiffres donnent légitimement le vertige. Et pourtant… Cette tâche titanesque, à laquelle nous nous sommes attelés, n’en est qu’à ses prémisses.
Le chemin que nous avons parcouru ensemble témoigne des difficultés rencontrées comme des obstacles surmontés : de la septième Conférence des dirigeants et chefs de gouvernement africains membres de la Communauté des États sahélo-sahariens, en 2005, jusqu’au One Planet Summit venu relancer le projet en janvier 2021, combien de rencontres et de sommets auront été nécessaires ? Bien sûr, des délais ont retardé le chantier, du chemin restant à parcourir pour arriver aux cent millions d’hectares restaurés, fixés comme objectif. Ces vingt années, certes riches en expériences, ont aussi été jalonnées de ralentissements comme de déceptions – et si, en 2021, la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification estime que seuls 15% de la Grande Muraille ont pu être réalisés, ce bilan provisoire ne doit pas nous décourager, mais, bien au contraire, nous pousser à toujours persévérer. Car le futur de la région sahélienne tout entière nous oblige.
Ayons conscience que le défi n’est plus seulement environnemental : le désert qui nous menace n’est pas fait que de sables. Il s’agit d’un péril global. A l’appauvrissement des sols fait écho celui des habitants de cette vaste région, au cœur de notre continent africain. Populations particulièrement vulnérables, qu’affectent autant l’insécurité chronique et l’absence de perspectives économiques que le changement climatique. Car si les arbres plantés sont le symbole du projet, celui-ci inclut également des travaux d’irrigation, améliorant l’accès à l’eau potable, des cultures maraîchères, ou encore des arbres fruitiers qui nourriront les communautés locales. Pensons au travail de préservation de l’écosystème du lac Tchad dont la campagne de reboisement 2022 a été lancée il y a quelques semaines, et qui s’inscrit dans le cadre plus large de la Muraille verte en impliquant les femmes. Ou encore aux actions mises en place dans les régions les plus exposées du Niger, où le renforcement des acteurs locaux s’articule avec la formation des jeunes agriculteurs aux enjeux environnementaux.
Notre Grande Muraille Verte constitue ici un formidable vecteur de mobilisation, non seulement en faveur de la planète, mais aussi des peuples. En concentrant les moyens comme les attentions, elle peut et doit permettre une vie digne et sûre – par la création de nouveaux emplois (350 000 auraient déjà été créés), la mise en place d’initiatives de sécurité transnationales, ainsi que le développement d’infrastructures locales.
Pour ma part, j’ai fait de ce projet une priorité dès ma nomination en tant que président de la COP15. Notre région entière se trouve à un tournant. Or je connais le prix de la biodiversité, comme sa fragilité. La préserver nécessite une approche plus large, prenant en compte le volet social, car rien ne pourra se faire sans mobiliser tout d’abord les acteurs locaux, premiers concernés. Articuler ces échelons, des plus proches du terrain aux instances internationales, implique bien sûr un titanesque effort d’organisation collective tenant compte des moyens disponibles. Car l’enjeu essentiel du projet est aussi de le faire coïncider le plus concrètement possible avec les politiques menées à l’échelle nationale par les pays concernés.
Nous connaissons bien la fragilité économique et politique du Sahel. Mais nous faisons le pari, ensemble, que cette Grande Muraille Verte peut être un facteur historique de cohésion plutôt que de division. Pensons à ce qui nous lie par-delà les frontières, et particulièrement à la langue. Le vaste espace de la francophonie, ce lien humain et culturel si fort entre nos pays, contribue à rapprocher, à créer du commun. Et, ainsi, à peut-être faire renaître cette solidarité internationale que nous appelons de nos vœux. Seul un tel objectif transnational est susceptible de rassembler les capitaux et les volontés politiques autour d’un même combat. Avec, en perspective, un retour de l’État, au service de communautés locales non plus passives, mais impliquées.
Alors que notre planète traverse une crise sans précédent, que notre monde même est menacé par le changement climatique, la Grande Muraille Verte est un signal d’espoir pour les peuples : oui, il est encore possible d’agir. Même l’approfondissement du désert n’est pas une fatalité quand la volonté se transforme en actes. Nous le voyons, l’enjeu, déjà transnational, est désormais mondial. Les dangers qui menacent notre région font écho à ceux affectant d’autres populations, sous d’autres latitudes. Elles doivent maintenant prendre conscience de la nécessité de s’unir pour faire face, puisant dans leurs identités singulières de précieuses ressources.
Puisque l’enjeu de cette Grande muraille verte est mondial, les acteurs déjà engagés dans sa réalisation ont désormais besoin d’être épaulés plus largement pour passer un cap. Le One Planet Summit ouvrait à Paris une voie nouvelle. Il ne s’agissait plus seulement d’un dessein écologique, mais d’un projet plus large pour le Sahel, également économique et sécuritaire. L’écosystème des startups françaises travaillant sur les technologies de l’agriculture doit se saisir de ce projet auquel il a tant à apporter. Expertise multisectorielle, outils numériques, savoir-faire pratique : je suis convaincu que la French AgriTech pourrait mettre ses compétences au service de la région, tout en bénéficiant en retour d’une formidable expérience pratique et transnationale.
Jetant un regard sur le chemin parcouru, nous pouvons être fiers d’être parvenus à fédérer l’action. Mais le temps presse. Nous devons être plus ambitieux, plus rapides. Nous en avons désormais les moyens, à commencer par la volonté. Nous savons que nous trouverons partout des amis, des chefs d’État soutenant le projet, aux acteurs locaux. Car l’avancée de notre Grande Muraille Verte, en drainant stabilité et prospérité à la bande sahélienne, illustre le meilleur de ce que peut accomplir la volonté humaine.
(*) Président de la COP 15 contre la désertification
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