Famine, violence, recul des droits des femmes : un an de régime … – Radio-Canada.ca

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Famine, pauvreté, système de santé à l'agonie… « L'ampleur de la souffrance en Afghanistan est presque sans précédent », avertit l'UNICEF.
Un enfant recevant un traitement contre la malnutrition est soigné dans un service pour enfants de l’hôpital Indira Gandhi, à Kaboul.
Photo : Getty Images / Nava Jamshidi
Un an jour pour jour après la prise de contrôle de l'Afghanistan par les talibans, le pays sombre dans une crise économique doublée d'une catastrophe humanitaire. Les autorités talibanes ont imposé de sévères restrictions aux droits des femmes et des filles qui ont été mises au ban de la société pendant que la famine ronge le pays.
En reprenant le pouvoir le 15 août 2021, les talibans avaient promis de ne pas restreindre les droits de la personne des Afghans, en particulier ceux des femmes. Un an plus tard, force est de constater qu'ils n'ont pas tenu leur engagement.
La plus récente manifestation de la violence des talibans à l'égard des femmes a eu lieu pas plus tard que samedi. Une quarantaine de femmes ont risqué leur vie en manifestant dans les rues de Kaboul pour revendiquer haut et fort pain, travail, liberté devant le ministère de l’Éducation, avant qu'un groupe de combattants talibans ne les dispersent et tirent en l'air, quelque cinq minutes après le début de la marche.
Certaines manifestantes se sont ensuite réfugiées dans des magasins où elles ont été pourchassées puis battues à coups de crosse de fusil.
Des combattants talibans ont battu des manifestantes et tiré en l’air en dispersant violemment un rare rassemblement dans la capitale afghane.
Photo : Getty Images / AFP / Wakil Kohsar
Les manifestantes portaient une banderole sur laquelle on pouvait lire : Le 15 août est un jour noir, en référence à la date de la prise de Kaboul par les talibans en 2021.
Je pense que c'est un triste anniversaire pour la majorité des habitants de mon pays, pour les femmes qui n'ont pas assez de nourriture, qui ne savent pas quel sera leur lendemain, résume Sima Samar en entrevue avec l'Associated Press. La militante engagée a aussi été la première ministre responsable de la Condition féminine dans toute l’histoire de l’Afghanistan après la chute du régime taliban en 2001.
Aujourd’hui présidente de la Commission indépendante pour les droits de l'homme en Afghanistan, la Dre Samar a quitté Kaboul en juillet 2021 pour les États-Unis. Elle se souvient du précédent règne des talibans à la fin des années 1990, lorsqu'ils confinaient en grande partie les femmes à leur foyer, interdisaient la télévision et la musique et procédaient à des exécutions publiques. Trois décennies plus tard, le même scénario semble se reproduire.
Pour avoir amélioré la condition de vie des femmes et des filles, la Dre Samar a obtenu de nombreuses distinctions. Elle a figuré sur la courte liste des candidats au prix Nobel de la paix en 2009.
Photo : Getty Images / AFP / Wakil Kohsar
Entre les deux régimes, les Afghanes ont pu intégrer les écoles et les universités. Elles sont entrées sur le marché du travail et en politique et sont devenues juges. C'est d'ailleurs après l'éviction des talibans par les États-Unis, quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, que Sima Samar a pu retourner vivre en Afghanistan, où elle a accédé à des postes importants dans le domaine des droits des femmes et des droits de la personne.
Elle soulignait cependant dans une précédente entrevue, accordée quatre mois avant le 15 août 2021, que les acquis sociaux restaient fragiles même avant le retour des talibans au pouvoir et que les défenseurs des droits de la personne avaient de nombreux ennemis en Afghanistan, qu'il s'agisse de militants, de chefs militaires ou de tous ceux hostiles aux critiques contre le pouvoir en place.
En tant que présidente de la Commission indépendante des droits de l'homme en Afghanistan, Sima Samar affirme avoir été confrontée à plusieurs reprises à des critiques selon lesquelles elle tentait d'imposer les valeurs occidentales à l'Afghanistan.
« Je n'ai cessé de dire que les droits de l'homme ne sont pas des valeurs occidentales. En tant qu'être humain, chacun doit avoir un abri, un accès à l'éducation et aux services de santé, à la sécurité. »
Les talibans ont commencé à restreindre les droits des femmes bien avant la manifestation de samedi, et en dépit de leur promesse initiale d'un régime plus souple que lors de leur passage au pouvoir entre 1996 et 2001. En voici quelques exemples marquants :
Sur cette photo prise le 9 août 2022, une Afghane marche avec des filles qui se rendent à leur école primaire à Kaboul.
Photo : afp via getty images / WAKIL KOHSAR
Les interdictions continuent de se multiplier et certaines touchent aussi les hommes : musique non religieuse, représentation de visages humains sur des publicités et télédiffusion de films ou séries montrant des femmes non voilées sont bannies, entre autres. Les fondamentalistes demandent aux hommes de porter le vêtement traditionnel et de laisser pousser leur barbe.
Le 17 mai, le régime annonce la dissolution de la Commission des droits de l'homme (AIHRC), un organisme qui surveillait notamment les violences commises contre la population.
Cela fera un an lundi que Kaboul, la capitale de l’Afghanistan, est tombée aux mains des talibans. Une année sombre pour les femmes afghanes, dont des droits fondamentaux leur ont été retirés. Malgré les risques, certaines d’entre elles décident de manifester pour faire entendre leur colère. Ce sont de rares démonstrations de courage, lourdement réprimées par les talibans. Un reportage de Louis-Philippe Trozzo.
Le bilan économique, social et sanitaire est désastreux. Entre 2013 et 2020, le taux de pauvreté de l'Afghanistan était déjà passé de 40 % à 55 % de la population.
À l'été 2021, 75 % des Afghans étaient en état d'insécurité alimentaire. Un an plus tard, selon Human Rights Watch, 90 % des foyers afghans ne mangent pas à leur faim. Une grande partie de la population souffre de malnutrition aiguë.
Le Programme alimentaire mondial estime que l'Afghanistan est le pays où l'insuffisance alimentaire est la plus généralisée. De plus en plus de familles doivent se résoudre à ne pas envoyer un enfant malade à l'hôpital, afin de garder assez d'argent pour nourrir les autres.
L’UNICEF évalue à 2 milliards de dollars la somme nécessaire pour répondre aux besoins humanitaires de 15,3 millions de personnes en Afghanistan.
Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard
Certaines familles parcourent malgré tout des milliers de kilomètres pour rejoindre les rares hôpitaux encore fonctionnels au pays, dont l’Institut médical français, à Kaboul, qui reçoit encore des patients venus des quatre coins du pays.
En 2022, en réponse à la grave crise alimentaire qui frappe l'Afghanistan, une unité de nutrition composée de 12 lits, dont 2 lits de réanimation, a ouvert à l'hôpital dédié à la gynécologie, à l’obstétrique et à la néonatologie.
Nous sommes inondés de patients, d’enfants, de femmes. Nous avons augmenté notre activité de 300 % en trois mois, indique Éric Cheysson, président de l’organisation humanitaire la Chaîne de l’Espoir et chirurgien vasculaire français, en entrevue à l'émission Désautels le dimanche. Il se rend régulièrement à Kaboul pour diriger les équipes sur place.
Le régime taliban a provoqué une fuite des compétences, une plaie vive qui sera extrêmement difficile à combler, témoigne le Dr Cheysson en citant l'exemple de l'hôpital qu'il dirige. Nous avons 960 salariés, nous avons perdu déjà 90 médecins au sein de notre hôpital, et nous avions aussi 9 réanimateurs que nous avions formés, la seule réanimation en Afghanistan. Déjà huit sont partis.
« Ils partent parce qu’ils ont des enfants qui n’ont pas d’avenir […] La crise économique est effroyable, la famine est aux portes de toutes les provinces. »
Éric Cheysson a tout fait pour garder ses employées, souvent les seules à pouvoir intervenir auprès des patientes. Pour nous, c’est une ligne rouge. Nous n’accepterions pas de continuer si les femmes, les infirmières, les médecins qui travaillent dans l’hôpital étaient interdites de ça, prévient le chirurgien vasculaire. Il doit aussi maintenir les services de santé à flot malgré des coupures d'électricité, car on lui réclame des factures impayées.
Le chirurgien s'est entretenu avec les autorités locales pour pouvoir continuer à soigner la population. Ils sont conscients de la crise économique, humanitaire. Ils veulent à tout prix que nous continuions, résume-t-il de sa longue discussion avec le ministre afghan de la Santé, un neurologue.
J’ai eu l'impression de parler à un collègue, mais je vais vous dire, je ne sais pas où sont prises les décisions. […] Il y a 56 ministères […] Il y a une telle fragmentation, une telle dilution de la pyramide de décision que je ne sais pas très bien si les interlocuteurs que nous avons sont capables d’appliquer ce qu’ils disent.
Le Dr Cheysson lance un appel urgent aux médecins, chirurgiens et anesthésistes canadiens qui souhaiteraient prêter main-forte en Afghanistan et à former la relève sur place.
Il interpelle plus précisément les femmes gynécologues pour des missions de 15 jours, 3 mois à l’hôpital français de Kaboul. Elles seront très bien accueillies pour soigner et former la jeune relève, car les listes d'attente pour consulter un gynécologue sont très importantes.
Avec les informations de Manon Globensky
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