Ernst Zürcher: «Dans la crise du climat, les villes montrent la voie» – L'illustré

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Après tout un parcours d’homme de terrain et d’enseignant, Ernst Zürcher, le grand ami des arbres, est devenu à l’âge de la retraite l’invité que l’on s’arrache dans les festivals et salons où l’on cause. Son message s’adresse en particulier aux jeunes générations.
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L’ingénieur forestier se considère comme un frère spirituel de Bruno Manser.
Pour arriver jusqu’à sa porte, on traverse un petit bois. Les arbres, ses chers arbres, ont pris possession du jardin. Et s’il les laisse faire, ils le priveront bientôt de la splendide vue sur Bienne que l’on a depuis son balcon. Mais Ernst Zürcher n’a rien d’un homme des bois. C’est un être détendu, prévenant, patient, malgré un agenda chargé.
Pendant longtemps, ce jeune septuagénaire a œuvré dans l’ombre, comme ingénieur forestier, puis comme enseignant à la Haute Ecole spécialisée bernoise, ainsi qu’aux écoles polytechniques fédérales de Zurich et de Lausanne. Ses travaux sur l’influence des cycles lunaires sur les rythmes biologiques des arbres avaient déjà attiré l’attention des chercheurs – et le scepticisme de ceux qui rejettent d’emblée les savoirs traditionnels et le spiritualisme. Mais c’est la publication de son livre «Les arbres, entre visible et invisible», en 2016 chez Actes Sud, qui lui a ouvert les portes du grand public. On apprécie son approche à la fois scientifique et non exclusive, on se l’arrache. Cet été, il était invité au Festival international du film alpin des Diablerets, aux rencontres Agir pour le vivant, à Arles, au Livre sur les quais, à Morges. Le reste de l’année, il écrit et emmène des classes scolaires dans des bains de forêt.
A l’heure où les arbres envahissent non seulement son jardin mais aussi le débat public, et qu’on s’y accroche comme à des bouées de sauvetage face à la crise climatique, Ernst Zürcher a reçu «L’illustré». Pédagogue dans l’âme, il exprime en termes mesurés le jugement pourtant sévère qu’il porte sur l’état dans lequel les humains ont conduit leur environnement.
– Vous étiez au Livre sur les quais avec «A l’écoute de la forêt», un ouvrage destiné aux jeunes. Une première pour vous?
– Ernst Zürcher: Je caressais ce projet depuis longtemps, il faut s’adresser aux nouvelles générations qui seront bientôt à l’œuvre. C’est un conte, initiatique diront certains, mais basé sur les dernières connaissances scientifiques et magnifiquement illustré par Marion Alexandre Cantaloube. Le défi pour moi était de descendre d’un cran en exigence scientifique, sans la trahir. Avant de soumettre le manuscrit à l’éditeur, je l’ai donné à lire à ma petite-fille de 8 ans. Le test a réussi!
– Les forêts du Jorat de votre enfance sont-elles à l’origine de votre passion pour les arbres, ou est-ce venu plus tard?
– Oui, c’est le Jorat! Nous jouions en forêt, nous pêchions la truite à la main. Un jour, j’ai eu la chance fabuleuse de pouvoir échanger ces souvenirs avec un Indien d’Amazonie, qui, lui, attrapait les oiseaux à la main. Mon enfance a été marquée par une belle agriculture traditionnelle, avec des chevaux, des haies, des prairies très fleuries.
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– A quel moment vous est venue l’idée que ce monde-là était en danger?
– Dans mon adolescence, je crois. Je sentais qu’il se produisait quelque chose de grave avec la nature et j’ai acquis la conviction que la transformation des pratiques agricoles en était responsable. C’est sans doute pour cela que, bien que fils de fromager, la forêt m’a parlé davantage au moment de choisir un métier.
– L’interdépendance entre les humains et les arbres est bien plus grande que ce que l’on imagine, dites-vous. Mais quand on vit en zone urbaine, comme les trois quarts de la population suisse, c’est sans doute difficile à percevoir…
– En apparence! Les villes peuvent aussi montrer la voie. Un maire du Costa Rica, Edgar Mora, a développé à Curridabat le concept de «ville douce», qui invite la nature à repénétrer à l’intérieur des villes (voir le film «Pacifique», sorti récemment, dont Ernst Zürcher est l’un des auteurs, ndlr). Chaque parc ou endroit vert d’une ville doit être relié à l’extérieur par des corridors de biodiversité, pour les papillons, oiseaux et autres pollinisateurs. On devrait même aller plus loin: les maisons pourraient s’inspirer des arbres et avoir sur toutes leurs faces des parois végétalisées. Lianes, clématite, houblon ou vigne sauvage y pousseraient grâce à l’eau que le bâtiment récolte par son toit. Comme les voitures sont en train de disparaître des villes, cette eau pourrait être stockée au frais dans les parkings en sous-sol devenus sans emploi.
– Les arbres sont à la mode dans les villes suisses, qui se livrent à une surenchère à qui en plante le plus. Vraiment utile ou coquetterie de bobos? L’important n’est-il pas que la forêt s’étende, comme c’est actuellement le cas?
– La forêt suisse se porte assez bien, c’est vrai, mais les arbres jouent un rôle très important dans les villes, car celles-ci forment des îlots de chaleur avec leurs énormes surfaces de béton, de verre et de métal. Au niveau de l’asphalte, vous pouvez avoir jusqu’à 20°C de moins si vous êtes à l’ombre d’un arbre! Revégétaliser, c’est aussi faire revenir les oiseaux et les insectes. Un très bon remède contre le «syndrome du déficit de nature» dont parlent les médecins, avec son cortège d’allergies, d’asthme et de faiblesses immunitaires.
– Pour construire des écoquartiers ou réaliser des aménagements se voulant exemplaires, les villes n’hésitent pas à abattre de vieux et grands arbres. Ces derniers ne devraient-ils pas être mieux protégés?
– Sans doute, mais il faudrait tout d’abord comprendre leur importance. L’effet climatisant des arbres dépend du nombre de feuilles. Un hêtre de 20 mètres a plusieurs centaines de milliers de feuilles et des racines très profondes. Il est là depuis longtemps, et gratuitement! Pour le remplacer par le même nombre de feuilles, il faudrait acheter, planter et arroser, tout cela à grand coût, un nombre élevé de jeunes arbres. Les grands arbres ont aussi une valeur affective, les habitants y sont attachés car ils les ont toujours vus. Et les forestiers le savent: les jeunes arbres poussent mieux sous la protection des anciens. Il faudrait introduire dans les concours d’architecture et d’urbanisme pour les nouveaux quartiers l’exigence de protéger autant que possible les grands arbres.
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– La construction en bois, comme alternative au béton, est omniprésente dans les discours. Mais si ces paroles se traduisaient en actes, ne serait-ce pas une menace pour la forêt suisse?
– La forêt livre avec le bois le matériau de construction le plus intéressant qui soit. S’il est suffisamment présent dans les parois, le bois fonctionne comme un radiateur organique. Nous avons aujourd’hui les connaissances techniques pour construire des bâtiments n’ayant pratiquement plus besoin d’être chauffés ou climatisés. Cela étant, même si elle recouvre 30% du pays et qu’on peut l’exploiter davantage, la forêt suisse ne pourra remplacer entièrement le béton. Malgré tout, utilisons le bois pour construire et isoler, plutôt que pour les systèmes de chauffage à distance, qui sont très gourmands. Une autre solution serait d’utiliser comme matériau de construction la terre crue compactée que fournit le volume d’excavation. L’agriculture pourrait aussi, dans sa reconversion, livrer des composants d’isolation, à base de chanvre notamment. Le béton, dont la production est énergivore, reste un matériau formidable pour les fondations, malheureusement il a envahi toutes les parties de la maison!
– Sans être indifférente à la crise climatique, la politique est lente. Iriez-vous jusqu’à coller votre main sur la chaussée pour défendre la cause?
– Chacun agit selon ses possibilités. Je me sens très solidaire de ceux qui vont manifester car, tout en ayant la boule au ventre, ils ne restent pas passifs. Pour moi, je crois que ma contribution la plus utile est mon travail, qui sert à leur donner des arguments. Les politiciens sont en train de bouger, ce sont les villes qui sont en pointe.
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Né en 1951, Ernst Zürcher a passé son enfance dans le Jorat, où est née sa passion des arbres.
– Vous reprochez à certains scientifiques de rejeter d’emblée les savoirs traditionnels et les approches spiritualistes du monde naturel. Qu’est-il juste de dire, par exemple, sur la capacité des arbres à communiquer?
– Leur communication au niveau des racines ne fait aucun doute. Si vous abattez un sapin blanc, la souche cicatrise, ce qui lui permettra de continuer à alimenter l’arbre voisin. Ils communiquent aussi au niveau du sol par la mycorhization: par champignons interposés, ils tissent d’une espèce à l’autre un tissu cohérent.
– Mais peut-on dire qu’ils échangent des informations?
– Bien sûr. Ils échangent des hormones, comme vous et moi, et des signaux gazeux d’alarme, en cas de feu ou de danger animal. En Afrique du Sud, on a pu analyser comment les acacias se défendaient contre les antilopes en rendant leurs feuilles non comestibles.
– Certaines personnes disent communiquer avec les arbres, surtout quand elles cherchent une consolation. Prenez-vous cela au sérieux?
– Des radiotechniciens américains ont découvert que l’arbre peut être employé comme antenne, émettrice ou réceptrice. Il émet comme nous des champs électromagnétiques. Les très basses fréquences que les arbres ont spontanément correspondent aux nôtres quand nous sommes dans un état de méditation ou de recentrage sur nous-mêmes. Y a-t-il une mise en phase entre les arbres et l’être humain qui aimerait retrouver sa sérénité? La question est posée.
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– Et vous, quel est votre contact intime avec les arbres? Vous leur confiez vos secrets?
– Je suis plutôt un taiseux! Mais j’aime croire qu’ils m’inspirent et me donnent de leur énergie pour mon travail de recherche. Tout le vivant qui nous entoure contient de la pensée et nous pouvons aller à sa rencontre avec notre propre pensée, c’est ma conviction.
– Selon une de vos thèses, les plantes souffrent dans leur croissance de la disparition des chants d’oiseaux et du bourdonnement des insectes. Au fond, ne recherchez-vous pas le paradis perdu?
– La croissance des arbres est également aussi perturbée par le bruit d’une autoroute! Mais les anciennes civilisations ont eu elles aussi des pratiques ravageuses: les Grecs ont ruiné leurs îles, par déboisement, pâturage et labour excessifs. Il ne s’agit donc pas de retrouver le paradis perdu, mais de résoudre le défi du bilan carbone, en particulier dans l’agro-industrie. On sait que pour produire une calorie comestible, on utilise plus de dix calories d’origine fossile, voire plus de vingt pour la viande. La production agricole est devenue un facteur de réchauffement climatique. Mais tout n’est pas perdu: la foresterie présente un rapport inverse de 1 à 7 au bénéfice du climat. Que l’agriculture s’inspire des recettes de la forêt: zéro engrais de synthèse, zéro pesticide.
– Pour exemplaire que soit l’exploitation forestière en Suisse, vous y voyez tout de même des signes alarmants…
– Le seul revenu de la forêt est le bois, dont le prix, même s’il est un peu en train de monter, est extrêmement bas. Cela pousse à utiliser des machines souvent trop grandes, coupant des surfaces souvent trop grandes, qui exposent la forêt à la chaleur et au dessèchement. Avec certains collègues, nous préconisons que la forêt soit reconnue comme productrice non seulement de bois, mais aussi de ce qu’elle a de plus précieux: l’eau. Pour chaque mètre cube d’eau issu de la forêt, une petite contribution (disons 10 centimes supplémentaires) devrait revenir à la forêt, en finançant une gestion plus respectueuse.
«Tout le vivant qui nous entoure contient de la pensée, c’est ma conviction», Ernst Zürcher.
– Vous préconisez aussi de remettre en forêt 10% des surfaces agricoles. Cet objectif est-il audible pour des paysans déjà soumis à tant de pressions?
– Ce n’est pas une pression, c’est une proposition constructive. L’agriculture a pris toutes ses surfaces sur la forêt, dont les sols fertiles ont été trop souvent rendus stériles par des méthodes inappropriées. L’agriculture de demain devra rendre de nouveau les sols vivants en y remettant de la matière organique, dont les forêts sont le plus grand producteur. Une haie tous les 100 m sur le Plateau suisse, c’est cela, l’idée.
– «Ce qui m’intéresse comme scientifique, dites-vous, c’est ce que je ne comprends pas.» Au sujet des arbres, que souhaiteriez-vous encore comprendre en priorité?
– Justement, connaître plus précisément les interactions entre les arbres et les hommes. Nous avons maintenant beaucoup d’outils à disposition pour mesurer les niveaux vibratoires acoustiques et électromagnétiques. Qu’est-ce que cela signifierait pour la forêt du Risoud si elle devait perdre le coq de bruyère, qui y chante depuis des milliers d’années? Plus largement, quelle est l’interaction entre l’homme et la forêt qui ferait du bien à celle-ci?
– Face aux éco-anxieux d’aujourd’hui, vous donnez un message positif: un partenariat constructif est possible entre les humains et les arbres…
– C’est vrai! On est moins seul que ce que l’on croit, beaucoup ont ouvert le chemin. En plus de nombreuses autres initiatives, nous sommes en train de monter un réseau de transmission de savoir-faire. Il est destiné aux jeunes qui, ayant compris l’urgence d’une nouvelle relation avec la nature, veulent aller apprendre sur le terrain la culture maraîchère, l’agroforesterie ou l’élevage. Cela s’appelle Les Sentiers des savoirs et les participants sont invités, s’inspirant du compagnonnage, à aller à pied de lieu en lieu. Il faut dire aux jeunes: «Il n’y a pas que le monde que vous avez sous les yeux et qui vous fait peur, il y a aussi tout un monde en émergence qui vous attend.» 
>> Trois livres d’Ernst Zürcher:
>> Pour contacter Les Sentiers des savoirs:

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