Divorce : comment les enfants gèrent-ils la vie en garde alternée ? – The Conversation

professeure de sociologie de la famille, Université catholique de Louvain (UCLouvain)
Doctor of Sociology, Université catholique de Louvain (UCLouvain)
Laura Merla a reçu des financements du Conseil européen de la Recherche (Bourse ERC Starting Grant 676868).
Bérengère Nobels a reçu des financements du Conseil européen de la Recherche (Bourse ERC Starting Grant 676868)


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Lorsque des parents se séparent ou divorcent, c’est bien souvent la mère qui obtient la garde de l’enfant, accompagnée de visites ponctuelles chez le père. Pourtant, au cours des vingt dernières années, un autre dispositif a progressivement pris de l’ampleur en Europe : la garde alternée, dans laquelle l’enfant réside en alternance, et de manière à peu près égale, chez chacun de ses parents.
Selon l’Insee, la résidence alternée concerne 12 % des enfants en France. En Belgique, depuis la loi de 2006, il s’agit du mode d’hébergement à examiner en priorité après une séparation parentale, dès lors qu’au moins l’un des deux parents en fait la demande et plus de 30 % de jeunes de parents séparés ou divorcés vivent en alternance (quasi) égalitaire chez leurs parents. Ceci dit, on sait finalement peu de choses de la façon dont ils s’accommodent de ce mode de vie, les recherches existantes s’étant jusqu’à présent largement centrées sur le point de vue des parents.
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Le livre Deux maisons, un chez-soi ? donne la parole à un panel de 21 enfants âgés de 10 à 16 ans. À travers deux à trois rencontres individuelles mobilisant des méthodes sociologiques participatives, l’objectif était de comprendre comment les jeunes s’adaptent à ce quotidien en garde alternée, entre deux « maisons » aux univers souvent fort différents, et entre lesquels les parents tracent parfois des frontières imperméables.
Cette recherche sociologique étudie notamment les pratiques déployées par les jeunes au quotidien pour négocier leur place dans chacune des résidences, et créer de la continuité et des repères dans la mobilité. Ce faisant, une métaphore empruntée au géographe social Cédric Duchêne-Lacroix apparaît particulièrement pertinente, à savoir, celle de l’ « archipélisation » de leurs lieux de vie.
Les enfants rencontrés envisagent en effet chaque lieu de résidence familial comme distinct de l’autre, tout en étant reliés, à l’image d’îles composant un archipel. Si chaque île a une atmosphère qui lui est propre – l’enfant s’y attachant différemment selon qu’il s’y sente « chez lui » en raison de l’architecture des lieux ou de l’ambiance familiale, ces deux îles aux colorations différentes forment un « tout » au sein duquel il navigue et tente de se créer des repères.
Les enfants naviguent entre des îles parentales aux frontières plus ou moins nettes, en fonction des limites que chaque parent souhaite dresser avec l’île de son ex-partenaire. Ainsi, certains foyers prennent la forme d’une île « forteresse », le parent souhaitant dresser une frontière imperméable avec l’île de son ex-partenaire.
Les deux lieux de résidence apparaissent alors comme mutuellement exclusifs : l’enfant ne peut pas se rendre au domicile de l’autre parent en dehors du calendrier fixé, le parent ne souhaite pas entretenir de contacts virtuels pendant les jours d’absence de l’enfant, et limite au maximum les transferts d’objets et effets personnels d’un lieu de résidence à l’autre ou impose à l’enfant de les ramener systématiquement au domicile du parent auquel ils appartiennent.
À l’autre extrême, certains parents dessinent une île ouverte, laissant l’enfant libre d’aller et de venir quand il le désire, lui offrant la possibilité de communiquer avec eux pendant les jours d’absence et d’emporter avec lui ce qu’il souhaite. Des configurations intermédiaires existent entre ces deux pôles, avec des limites plus ou moins ouvertes à la négociation. Il est important de noter que le père et la mère peuvent chacun dessiner des îles aux frontières différentes de celle de leur ex-partenaire, un enfant pouvant naviguer par exemple entre une « île forteresse » et une « île ouverte ».
Ces îles parentales constituent un important élément de contexte mais les jeunes ne les respectent pas forcément. Ainsi, certains s’arrangent pour faire passer des effets personnels d’un côté à l’autre même si cela n’est pas autorisé, ou, à l’inverse, créent des frontières là où il n’y en a pas, motivés par le désir de distinguer les deux domiciles qu’ils fréquentent.
Si certains enfants voyagent effectivement, selon leurs propres mots, avec « toutes » leurs affaires – nombreux vêtements, trousse de toilette, doudou, matériel scolaire, voire même console de jeu vidéo, ce qui constitue un poids, mais les rassure par leur présence au quotidien où qu’ils résident – d’autres déclarent au contraire ne « rien » emporter. Fixer des objets dans un lieu particulier leur offre des repères, les assurant de retrouver un univers familier à chaque retour, et les soulage de la charge mentale liée à cette logistique compliquée, surtout quand les parents tiennent à récupérer ce qu’ils ont acheté pour leur enfant.
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Si ces enfants distinguent chaque lieu de vie, ils le font également selon des logiques variées. Certains jeunes différencient leurs affaires en utilisant des objets et effets différents au sein de chaque domicile, comme Théodore (15 ans) qui aspire chaque fin de semaine à retrouver sa chambre chez l’autre parent. Il valorise cette différence car elle lui permet de vaquer à des occupations variées chaque semaine (comme lire des BD et jouer à la Wii chez papa ou jouer dans le jardin et à la Play Station chez maman).
D’autres tentent de créer un équilibre entre chaque habitation, en répartissant durablement leurs effets personnels entre les domiciles de manière « équitable ». Ainsi, Coralie (12 ans) a décidé de laisser en permanence sa console de jeux chez sa maman et sa tablette chez son papa.
Le maintien de cet équilibre représente parfois un poids pour les jeunes, principalement par rapport à la gestion des vêtements qu’ils portent à leur arrivée et doivent penser à ramener au domicile d’origine. Si certains les portent à nouveau le jour du changement de maison, d’autres les embarquent dans leur cartable. D’autres encore s’entourent d’objets identiques au domicile de chaque parent afin de réaliser les mêmes activités où qu’ils résident, sans devoir emporter d’effets personnels.
La situation socio-économique et les principes éducatifs des parents peuvent influer sur ces pratiques. Certains peuvent souhaiter que les objets qu’ils ont achetés ne circulent pas d’un domicile à l’autre, par peur de devoir refaire une dépense en cas de perte ou d’oubli. D’autres, au contraire, encouragent leur enfant à utiliser de chaque côté un seul et même objet coûteux – par exemple, une console de jeu ou un ordinateur. Poussés par des valeurs écologiques ou anticonsuméristes, d’autres encore peuvent rechigner à acheter à leurs enfants des objets ou vêtements « en double ». Il arrive que des jeunes, souhaitant voyager léger, contournent cet obstacle en se tournant vers des circuits de seconde main.
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Enfin, les enfants qui emportent des effets personnels ne les déballent pas nécessairement à l’arrivée sur une île, préférant les conserver en permanence dans leur valise ou leur sac pour diminuer la charge mentale de la transition (car leurs effets personnels sont toujours rangés au même endroit, où qu’ils résident). Cette manière de procéder leur évite de devoir penser aux affaires essentielles à emporter et élimine le risquer de les oublier.
De plus, le fait que leur sac ou leur valise reste visible par les autres membres de la famille recomposée qui habite le lieu marque l’espace du foyer de leur empreinte physique et rend compte de leur retour parmi eux. Mais passé le moment du retour, ce sac ainsi exposé symbolise également leur mobilité et leur prochain départ, ce qui renforce l’impression de n’être que de passage au sein du domicile parental.
Prises ensemble, les pratiques déployées par les enfants constituent une palette diversifiée de manières de gérer l’alternance, qui témoignent de la grande capacité d’adaptation des jeunes, et qui soulignent l’importance de décaler le regard des adultes vers les enfants pour saisir ce qui se joue pour ceux-là mêmes qui vivent la mobilité au quotidien.
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