« Des accords stratégiques entre la CGT et la CFDT sont indispensables » – Alternatives Économiques

Le politiste Jean-Marie Pernot est ce qu’on appelle un chercheur engagé. Non seulement il dresse un constat sans concession de l’état dans lequel se trouve le mouvement ouvrier français et du danger d’effacement qui le guette à brève échéance, mais il ouvre dans son dernier essai Le syndicalisme d’après. Ce qui ne peut plus durer (éditions du Détour) des pistes pour le sortir de sa double crise. Celle-ci se manifeste à la fois par le glissement de la négociation vers le simple accompagnement du capitalisme et par la radicalité qui n’embraye plus sur les travailleurs.
Le chercheur juge notamment indispensable et urgent que la CGT et la CFDT reviennent à des relations « gérables », alors que le conflit chez TotalEnergies semble avoir creusé encore un peu plus le fossé qui sépare les deux centrales.
Quelles leçons peut-on tirer du mouvement dans les raffineries de TotalEnergies et Esso ?
Jean-Marie Pernot : Il faudra un peu de temps pour tirer le bilan complet de ce conflit dans le secteur pétrolier. On peut noter d’abord que la grève a duré plus de trois semaines et a débouché sur pas grand-chose par rapport aux revendications.
Ce résultat est, hélas, assez courant dans l’histoire sociale récente. Aujourd’hui, pour bouleverser les stratégies des multinationales, il faut des…
Le politiste Jean-Marie Pernot est ce qu’on appelle un chercheur engagé. Non seulement il dresse un constat sans concession de l’état dans lequel se trouve le mouvement ouvrier français et du danger d’effacement qui le guette à brève échéance, mais il ouvre dans son dernier essai Le syndicalisme d’après. Ce qui ne peut plus durer (éditions du Détour) des pistes pour le sortir de sa double crise. Celle-ci se manifeste à la fois par le glissement de la négociation vers le simple accompagnement du capitalisme et par la radicalité qui n’embraye plus sur les travailleurs.
Le chercheur juge notamment indispensable et urgent que la CGT et la CFDT reviennent à des relations « gérables », alors que le conflit chez TotalEnergies semble avoir creusé encore un peu plus le fossé qui sépare les deux centrales.
Quelles leçons peut-on tirer du mouvement dans les raffineries de TotalEnergies et Esso ?
Jean-Marie Pernot : Il faudra un peu de temps pour tirer le bilan complet de ce conflit dans le secteur pétrolier. On peut noter d’abord que la grève a duré plus de trois semaines et a débouché sur pas grand-chose par rapport aux revendications.
Ce résultat est, hélas, assez courant dans l’histoire sociale récente. Aujourd’hui, pour bouleverser les stratégies des multinationales, il faut des conflits d’une durée invraisemblable. De ce point de vue, le conflit des raffineries n’apporte pas d’éléments nouveaux.
Rappelons que pour obtenir une victoire sur les salaires et les conditions de travail – on est donc loin des soviets partout –, les femmes de ménages de l’hôtel Ibis Batignolles ont mené un mouvement de vingt-deux mois, dont huit de grève, pour faire plier un peu le groupe Accor ! Et même les grandes manifestations des années 2000-2010 n’ont pas produit beaucoup d’effets, malgré les millions de gens dans les rues.
Le système socio-politique s’est refermé à la demande sociale, avec une difficulté croissante d’obtenir des résultats par la mobilisation, mais aussi par la négociation, car les stratégies qui reposent sur cette dernière atteignent très vite leurs limites.
Pour quelle raison ?
J. -M. P : Selon moi, le mouvement syndical a un évident problème de puissance. Le terme « puissance » voulant dire en l’occurrence capacité de se rendre incontournable. Or, on constate que les syndicats n’y parviennent pas, que ce soit par la mobilisation ou par la négociation policée, régulière au niveau de l’entreprise ou interprofessionnelle. Les syndicats butent sur des résultats insuffisants et les salariés s’en détachent progressivement.
En revanche, la grève chez TotalEnergies met en lumière un aspect peu connu des conditions de la négociation. On sait que l’accord majoritaire conclu par la CFDT et la CFE-CGC a joué un rôle majeur, puisqu’il a privé les grévistes représentés par la CGT de toute perspective de négociation et servi d’argument ensuite au gouvernement pour justifier le recours aux réquisitions de grévistes.
Or, cet accord s’appuie sur le rôle conféré à l’accord de groupe par la loi El-Khomry (ou loi Travail, 2016) et celle qui transpose les ordonnances Macron de 2018. Elles permettent maintenant à la négociation au niveau du groupe de prendre la main sur les négociations d’entreprise. Avant cette loi, la négociation chez TotalEnergies aurait pu avoir lieu dans les raffineries, ce qui aurait grandement changé les choses, car entre le groupe et les entreprises filiales, la configuration sociale – la répartition entre cadres, agents de maîtrise et ouvriers –, comme la configuration syndicale peuvent être très différentes.
C’est le cas chez TotalEnergies, et cela peut l’être dans bien d’autres endroits, puisque la concentration du capital aidant, il existe aujourd’hui en France 132 000 groupes qui emploient 70 % des salariés du privé. On voit dans certaines études la pratique de l’accord de groupe proliférer, notamment avec la mise en place des CSE (comité social et économique). On va vers de très gros problèmes puisque les salariés d’une entreprise peuvent très bien ne pas se reconnaître dans ceux qui ont signé un accord au niveau du groupe.
Les pouvoirs publics exaltent la négociation dans les entreprises, au « plus près du terrain ». Or, au contraire, on est reparti vers une centralisation, qui donne de plus en plus la main aux directions des groupes.
Ce qui n’est pas nouveau non plus, c’est la césure entre la CGT, qui pousse à la mobilisation et tente de l’élargir à d’autres secteurs en appelant à des journées d’action, et la CFDT, qui signe très vite un accord avec Esso puis TotalEnergies, et qui délégitime la poursuite du mouvement. Ces deux stratégies syndicales sont-elles incompatibles ?
J. -M. P : C’est vrai, cet épisode tombe mal, parce que depuis quelques mois, le contexte était plutôt inverse et on assistait à un rapprochement des fronts syndicaux, sur l’assurance chômage, mais aussi sur celui des retraites, qui était jadis un point de clivage fort. Sur le premier point, les centrales syndicales ont établi un constat commun, et sur les réformes paramétriques annoncées par le gouvernement, elles affichent le même refus. On peut lire des déclarations communes, pour la première fois depuis 2010.
La CFDT est passée d’une attitude d’accompagnement plus ou moins critique du premier quinquennat Macron à une réserve, puis une opposition aux nouveaux contours de la politique Macron. Le front syndical commençait à s’esquisser.
La question demeure : l’épisode TotalEnergies va-t-il passer ou laisser des traces durables ? On n’a pas encore la réponse. L’approche du congrès de la CGT n’est pas favorable pour renouer des relations avec la CFDT, car cette question est toujours chahutée à l’intérieur de la CGT, en particulier par ceux qui étaient à la pointe du conflit des raffineries. Mais la réalité peut s’imposer : c’est déjà compliqué de mener des conflits, mais c’est clairement impossible quand cela oppose les syndicats entre eux…
Dans votre essai vous affirmez que sans convergence des « deux organisations matricielles du syndicalisme » en France, il n’y a plus de salut pour le mouvement ouvrier.
J. -M. P : Oui. Car le risque de ces échecs à répétition, c’est celui de plonger dans l’indifférence. Les salariés iront sans doute toujours voir le délégué syndical quand ils ont un problème individuel, ou lors d’une situation de crise pour l’entreprise, comme un plan social ou la menace de fermeture.
Les syndicats resteront dans le paysage, mais ils resteront impuissants à produire des références pour la société et, par ailleurs, ils ne recruteront plus. Et c’est le contraire de la puissance, de la capacité à imposer des normes plus élevées à un système qui cherche au contraire à s’en détacher.
« Le risque de ces échecs à répétition, c’est celui de plonger dans l’indifférence. Les syndicats resteront dans le paysage, mais ils resteront impuissants à produire des références pour la société »
Le rétablissement passe, non pas par la disparition des divergences entre syndicats – une utopie –, mais par une gestion de celles-ci, comme on a pu le faire à d’autres moments de l’histoire, les années 1960 et 1970, par exemple, ou, plus proche de nous, face à Nicolas Sarkozy.
Le rétablissement d’accords stratégiques entre la CGT et la CFDT, au-delà des réactions communes, est indispensable à mon sens. Si les bases de cet axe syndical sont, bien entendu, à construire, il reste néanmoins indispensable, car les stratégies de l’une et de l’autre confédération sont en panne. Celle de la négociation mène à l’intégration défensive au système et celle de la grève générale fantasmée est dans l’impasse.
Il y a aussi des raisons structurelles, ou politiques à la crise du syndicalisme. Par exemple vous notez à quel point les dernières « lois Travail », en renvoyant la négociation à l’entreprise au détriment des branches professionnelles, enferment les syndicalistes dans un piège.
J. -M. P : C’est un piège parce que l’entreprise elle-même se dérobe. En tant qu’entité juridique, elle n’est plus le travailleur collectif qu’une négociation collective pouvait embrasser. Elle est au contraire devenue le lieu d’un nouveau découpage du salariat selon les statuts différents des travailleurs (prestataires, intérim, etc.) et selon la chaîne de sous-traitance. Quand on négocie dans l’entreprise, on négocie pour qui ? Pour une partie seulement des travailleurs de cette entreprise.
Donc l’entreprise assigne le syndicat à ne représenter qu’une petite partie du salariat et à oublier les enjeux de solidarité de l’ensemble de la chaîne de production. Par exemple, lorsque Carrefour décompose son groupe en plaçant en location-gérance non seulement les Carrefour Market mais aussi les hypermarchés. Une façon pour l’employeur de recomposer la chaîne du profit, qui marginalise les syndicalistes attachées à leurs négociations d’entreprise qui recouvrent de fait de moins en moins de gens travaillant pour Carrefour.
D’autres exemples existent. Les livreurs à vélos ont été travaillés par les syndicalistes, avec un succès éphémère. Mais c’est difficile de s’implanter dans ces terres de conquêtes, y compris dans de grosses boîtes comme Amazon lorsqu’on n’est pas fort ailleurs.
Les syndicats ont aussi essayé de s’adresser aux travailleurs du numérique, mais ils n’ont pas les structures locales suffisamment fortes pour s’y implanter durablement. Trop marqués par le poids des branches professionnelles, ils rechignent à consacrer des forces militantes à un développement qui passe par le renforcement du local.
Mais l’avenir du syndicalisme ne dépend pas que de la relation entre salariés et employeurs, alors que la question de nouvelles solidarités se pose. On voit la CFDT et la CGT rejoindre des regroupements d’associations – « Le Pouvoir de vivre » pour la CFDT et « Plus jamais ça » pour la CGT. Faut-il que, pour se renouveler, le syndicalisme se dissolve dans les combats sociétaux ?
J. -M. P : Dans l’exercice de son activité de représentation, les questions d’environnement, des luttes des femmes, contre les discriminations, d’exercice des libertés, tout ce qui monte dans la société, ne peuvent pas être indifférents aux syndicats.
Il ne s’agit pas d’aller voir parce que c’est à la mode, mais de s’en saisir parce que ce sont des questions qui se posent à la population que l’on se propose de représenter. La question de l’égalité femmes-hommes dans l’entreprise, ce n’est pas une petite chose et, même si les syndicats ont des réalisations à leur actif, ils sont toujours sous pression des collectifs féministes.
Cela marche d’ailleurs à double sens, car les syndicats peuvent imposer à ces regroupements la prise en compte de la question sociale. Ainsi, quand les écologistes ont la sobriété pour objectif, ils sont là pour rappeler que pour beaucoup, la sobriété est déjà là, et que leur sujet, c’est la fiche de paye. Mettre du social dans le combat pour l’écologie et de l’écologie dans la démarche syndicale, en somme.
Ces alliances ont donc un sens pour retrouver le lien avec les travailleurs mais cela ne peut pas faire l’économie des alliances dans le mouvement syndical. Or, on a l’impression que dans l’esprit de certains, les alliances « sociétales » permettent de contourner le problème.
La CFDT avec l’autogestion et la CGT avec le socialisme avaient autrefois comme ambition de présenter un projet d’émancipation globale. Le fait qu’elles s’insèrent dans des réseaux associatifs ne signifie-t-il pas un certain renoncement à une réflexion interne ?
J. -M. P : Les confédérations ne peuvent plus, par elles-mêmes, embrasser suffisamment la réalité sociale pour se présenter comme le réceptacle de tous les problèmes qui peuvent traverser l’espace social, comme elles le prétendaient il y a quelques décennies. Mais, en même temps, cela peut être un renfort, car cela pourrait susciter un « bougé » sur la représentation des syndicats dans l’opinion publique.
« L’aspiration à l’égale dignité me semble un point commun des luttes sociales. Les syndicats peuvent fédérer assez largement en prenant en compte cette dimension »
Cela peut aussi contribuer à des représentations alternatives au triste quotidien de la société capitaliste et générer chez les salariés la création « d’états de conscience favorables à une volonté d’émancipation », selon l’expression du philosophe Axel Honneth – dont le concept de « lutte pour la reconnaissance » me paraît refléter les contenus de la plupart des grandes mobilisations récentes, du monde du travail aux gilets jaunes et aux luttes féministes ou LGBTQIA +.
L’aspiration à l’égale dignité me semble un point commun des luttes sociales. Les syndicats peuvent fédérer assez largement en prenant en compte cette dimension. Cette convergence vers un projet émancipateur peut se faire autour de la théorie de la reconnaissance.
Un débat est apparu à gauche, à l’initiative du député François Ruffin : celui de la reconquête de l’électorat ouvrier traditionnel, parti dans l’abstention ou le vote du RN, qui offre un exutoire aux catégories populaires en désignant les immigrés comme responsables de la dégradation de leur situation…
J. -M. P : Les boucs émissaires pour canaliser la colère, c’est évidemment le contraire de l’émancipation. La reconquête d’une certaine puissance des syndicats pourrait contrebalancer les succès du Rassemblement national, même si les exemples allemands ou espagnols, où la présence de syndicats encore forts n’empêche pas la poussée de l’extrême droite, démontre que cela ne peut pas être une solution à elle seule…
On peut espérer néanmoins que le péril montant de l’extrême droite pousse les confédérations au rapprochement. Entre les deux tours, on a pu lire dans le Journal du Dimanche un appel cosigné par Laurent Berger et Philippe Martinez. Pour cette raison au moins, j’estime que la tendance de fond est au rapprochement, malgré les noms d’oiseaux échangés pendant le conflit TotalEnergies.
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