DAKAR EST EN TRAIN DE PERDRE SON ADN – seneplus.com

24 salles de classe construites avec des matériaux bioclimatiques, à un coût unitaire de 6 millions de francs Cfa par salle. C’est le collège d’enseignement moyen de Thionck Essyl. Ce joyau architectural vient d’être récompensé du prestigieux Prix Architecture de la Fondation Agha Khan qui en a apprécié l’esprit et la philosophie. Concepteur du projet, David Garcia l’a voulu comme un modèle de collaboration avec la communauté. Une façon également de faire revivre l’architecture traditionnelle de nos terroirs pour le plus grand bien des élèves. Seulement, les autorités sénégalaises n’ont prêté que peu d’attention au projet et à son éventuelle vulgarisation. Mais cela ne saurait surprendre dans un pays résolument tourné vers le béton et le verre, matériaux totalement inadaptés sous nos climats. Et Dakar est la vitrine de ces mauvais choix. Selon David Garcia, la capitale sénégalaise est en train de perdre son Adn.
Vous venez de recevoir le Prix Agha Khan d’architecture pour le projet du Collège d’enseignement moyen (Cem) Kamanar à Thionck Essyl, en Casa¬mance. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
Ça représente une reconnaissance professionnelle importante pour un travail dans lequel je me suis investi pendant près de 10 ans. Le projet a été financé par une fondation. Donc, c’est à la fois une reconnaissance architecturale, mais aussi la reconnaissance du travail de la fondation comme organisme social. L’un des aspects que le jury du prix a particulièrement valorisé, c’est le caractère durable de l’architecture et la collaboration avec la communauté. Le matériel de construction est issu de l’environnement immédiat, et la main d’œuvre vient du village. C’est un collège d’enseignement moyen public de 500 élèves, avec 24 salles de classe, aujourd’hui opérationnel. L’essentiel du matériel de construction a été de la terre crue. La fosse, qui est aujourd’hui le terrain de sport, a été le gisement de la terre qui a permis de construire l’école. C’est en quelque sorte la matière elle-même du terrain qui a été transformée en batiments. Cela veut dire zéro transport, aucune empreinte carbone en termes de consommation d’énergie pour le transport. On dit même souvent que seuls les cadenas pour fermer les portes ont été importés. Tout le reste est local. La philosophie, l’esprit, les principes du projet initial, pensés par les architectes et la fondation, en termes de durabilité, de liens avec la communauté, d’architecture adaptée à la tradition de la zone, ont été pleinement compris et reconnus par le prix. L’esprit et la philosophie ont été l’une des raisons principales pour lesquelles le projet a été primé. C’est une parfaite reconnaissance et compréhension de ce qu’on a voulu faire initialement. C’est aussi cette façon de travailler avec la communauté, le village, qui a été saluée. Le chantier a formé beaucoup de gens. L’un des slogans de la fondation, c’est «faire école», c’est-à-dire enseigner, former, en même temps que construire l’école elle-même. C’est une expérience quelque peu différente des Ong traditionnelles. Nous ne sommes pas issus du milieu de la coopération, nous sommes des architectes, des designers, des paysagistes ou venus d’autres métiers du monde créatif ou de la construction, qui avons notre métier en Espagne et qui avons consacré bénévolement notre temps à ce projet. Ça vient de gens qui, à un moment, veulent aider de manière spontanée, et se disent, on a les compétences et on va essayer de faire quelque chose le mieux possible, au moins d’aussi bonne qualité ou peut-être mieux que ce qu’on ferait chez nous. Il ne s’agissait pas de répondre simplement à un besoin fondamental, comme on le voit parfois dans la coopération, mais de faire la meilleure école possible. Dans le contexte du programme de rénovation en cours des salles de classe en milieu rural au Sénégal, cette école démontre qu’il est possible de construire une école ancrée dans la tradition du lieu, durable, utilisant des matériaux locaux et offrant du travail à la communauté locale, tout en la formant à ces techniques, à un coût abordable, sachant que dans le cas du Cem Kamanar, chaque salle de classe a eu un coût estimé à 6 millions de francs Cfa, tout en offrant un cadre d’études privilégié aux enfants. Nous avons même des cas aujourd’hui d’enfants qui quittent Dakar pour revenir à Thionck Essyl, et pouvoir bénéficier d’un cursus scolaire dans cette école. Offrir des infrastructures sociales de qualité est aussi une réponse à l’exode rural.
Quelle démarche vous avez eue auprès des populations une fois que vous avez décidé de faire le projet ?
On est arrivés en 2014. L’une des premières choses que nous avons faite, c’est de discuter avec le village sur ses besoins sociaux. Et un besoin est apparu de manière claire. Il y avait 4 écoles primaires, mais l’ensemble des enfants qui sortaient du primaire n’avaient pas de place dans le village. Il y avait un déficit de place dans le secondaire. Quand le besoin a été exprimé, nous sommes rentrés à Barcelone pour dessiner ce projet, et nous sommes revenus pour le présenter à la population. La communauté a accepté, et à partir de là, nous avons commencé à développer un processus de travail et de construction avec la communauté. Une des premières étapes, c’était de leur enseigner des techniques dont ils ne disposaient pas. Une grande partie de ces techniques de construction, ils les avaient déjà, car elles sont issues du savoir traditionnel de construction de terre. Il s’agissait donc de se les réapproprier, d’actualiser ces méthodes, en les combinant à certaines techniques plus modernes. C’est l’architecture vernaculaire traditionnelle du lieu qui a construit l’idée. Nous avons été un instrument, un outil qui a permis de faire revivre ce type d’architecture traditionnelle. Un réel échange et partage de savoir s’est mis en place.
Pour une fondation caritative comme la vôtre, comment le projet s’est financé ?
Pour pouvoir construire cette école, j’ai créé une fondation qui a regroupé un certain nombre d’amis, de connaissances, et chacun a pu mobiliser des financements par d’autres connaissances, des individus ou des entreprises. Mais c’est, à ce jour, exclusivement des fonds privés qui financent la fondation.
Toutes les personnes qui ont participé au chantier sont des bénévoles ?
Il y a des architectes qui ont collaboré initialement au design du projet. Le modèle de gestion de la construction a été que tous les trois mois, venaient deux à trois volontaires architectes qui séjournaient sur place, accueillis chez des familles du village, s’intégrant pleinement à la vie locale, et supervisant le chantier. Il y a eu aussi certaines personnes du Sénégal qui ont assuré la direction du chantier. Les volontaires ont aussi été, quelque part, formés à ce travail et eux-mêmes ont formé des travailleurs sur place. Le tout coordonné par le studio d’architecture DawOffice, lié à la fondation. Une des particularités de la fondation, c’est qu’elle n’a pas de personnel salarié, garantissant que la quasi-totalité du budget soit consacrée aux projets eux-mêmes, à l’achat du matériel et au paiement des travailleurs de la localité.
Et aujourd’hui, que deviennent les ouvriers locaux qui ont été formés durant le chantier ?
Il y a des ouvriers de la zone qui ont été formés dans différentes disciplines, maçonnerie, bois, fer. Globalement, 160 personnes ont été formées et pour certaines, elles continuent à appliquer ce genre de méthodes, sans compter les architectes volontaires qui ont suivi le chantier, de l’ordre d’une centaine sur l’ensemble de la durée du projet.
Est-ce qu’il y a eu une émulation au niveau local et les gens ont-ils commencé à construire de cette façon ?
A Thionck Essyl, dans une certaine mesure, cela a donné une nouvelle envie de construire en terre, ce qui était déjà un mode de construction existant. De manière générale, l’usage de la terre se développe un peu partout au Sénégal. Et ce projet a une certaine influence à faire générer d’autres projets de ce type, et à contribuer collectivement à l’émergence d’une architecture mieux adaptée au Séné¬gal et plus largement, à l’Afrique.
A part le Cem, Foundawtion développe tout un tas de projets autour de Thionck Essyl…
Dès le début du chantier de l’école, il y a eu un menuisier, Lamine Sambou, qui a été très impliqué dans le projet et à qui on a décidé de construire un atelier. C’est une construction plus simple que l’école, mais basée sur les mêmes principes de durabilité, en terre crue. Ceci lui a permis de développer une activité économique. L’atelier a été équipé de machines qui, pour certaines, n’étaient pas disponibles dans la zone. Aujourd’hui, Lamine a une activité importante et des gens viennent de toute la région pour disposer des équipements permettant des techniques de travail du bois qui n’étaient pas disponibles auparavant. De plus, Lamine a pu bénéficier de la collaboration et de la formation d’un designer industriel, reconnu en Espagne, Marc Morro, qui a produit la collection de mobilier de l’école, qui est en accès libre et a vocation à être utilisée pour d’autres écoles. Cet atelier est le 2ème projet réalisé par la fondation à Thionck Essyl et elle a un 3ème projet, important, en cours de développement. Le constat quand l’école a été construite, c’est qu’il y avait un déficit important de compétences de base lié à la construction. Quand j’ai eu besoin d’un soudeur, on m’a amené tous les soudeurs du département, mais malheureusement, aucun ne savait souder correctement, parce qu’ils ne disposaient pas des techniques adéquates. On s’est rendu compte que malgré toute la bonne volonté des gens, l’engagement, il leur manque les techniques nécessaires pour certains métiers de base pour lesquels il y a une importante demande, et on s’est dit pourquoi ne pas faire un centre de formation professionnelle. Offrir une formation de haut niveau, dans un centre qui soit une référence nationale, comparable à ce qui existe en Europe mais de manière décentralisée, hors de Dakar et pouvant être un activateur important de l’économie locale. C’est le prochain projet. Il se basera aussi sur une architecture durable et il pourrait délivrer des formations de qualité, grâce notamment à l’appui d’un grand groupe industriel espagnol, Teknia, qui soutient la fondation et va mettre à disposition ses ingénieurs et techniciens pour renforcer les formations. Un partenariat a également été signé à ce sujet avec le ministère de la Formation professionnelle, de l’apprentissage et de l’artisanat du Sénégal. A part cela, la fondation avait l’habitude, avec des amis artistes, reconnus en Espagne, comme Javier Mariscal, de faire des ateliers créatifs avec les enfants. En pratique, l’enseignement d’art plastique dans le programme scolaire sénégalais est rarement assuré, faute de matériel, et il nous semble essentiel de fomenter la créativité dès le plus jeune âge. Cette idée s’est transformée en 2021 en un festival d’art, pour promouvoir l’accès à l’art contemporain en milieu rural. En amenant des artistes d’Europe, mais aussi d’Afrique, reconnus, la fondation a organisé en mai 2021, la première édition du festival d’art «Samboun» (étincelle en langue Diola), qui a vocation à être reconduit tous les deux ans. En lien avec ce festival, il y a également l’idée de constituer progressivement un fonds d’art contemporain pour le village et mettre en place un musée, pour développer l’attractivité touristique et culturelle de la localité. C’est un autre aspect du travail de la fondation qui a pour but de promouvoir l’art, la créativité. Il y a à la fois un volet utile, social par la formation, les débouchés économiques, mais aussi cette dimension plus créative.
Comment êtes-vous arrivé à Thionk Essyl ? Quel est votre lien avec le village ?
C’est un peu le hasard des circonstances de la vie. Une personne qui travaillait dans mon studio d’architecture à Barcelone, avec qui nous avons commencé à construire les premières idées de ce projet, avait l’habitude de faire du volontariat dans la zone. J’ai décidé de l’accompagner pour voir et ça a été un choc personnel, un attachement au lieu, à la zone. J’ai commencé à me demander comment je pouvais être utile.
Cette architecture traditionnelle à base de terre est quand même devenue quelque chose d’élitiste aujourd’hui, qui est à la portée d’une poignée de gens. Comment faire pour que le petit peuple puisse aussi accéder à cela ?
Une des raisons pour lesquelles ça ne se développe pas assez, c’est que bien qu’elle soit immédiatement accessible et peu onéreuse, elle nécessite un peu plus de technique pour construire que le ciment qui est lui aussi très accessible, surtout en Afrique, et ne requiert pas de technique particulière. Un autre élément important, c’est qu’il y a un a priori psychologique qui veut que le béton soit un matériau plus moderne, plus résistant, plus dur et que la maison durerait plus longtemps, alors que la terre peut offrir les mêmes qualités de résistance dans la durée, qu’elle est accessible, moins onéreuse, mieux adaptée au climat et bien plus écologique. Il faudrait des politiques de communication pour montrer les vertus des constructions en terre, en termes énergétiques, de coût et de durabilité. Il faudrait une volonté politique plus forte. On pourrait imaginer des politiques d’incitation où des gens recevraient des subventions, comme on le fait ailleurs, s’ils construisent en terre ou plus largement de manière durable. Après, il y a un besoin fondamental : il n’y a pas d’école d’architecture au Sénégal, bien qu’elle ait existé par le passé. Il y a un collège d’architecture mais il manque une école à part entière, pour dynamiser une pensée locale sur le sujet, de la recherche, un courant pour améliorer l’urbanisme, la construction. Comme l’expérience d’autres pays l’a démontré, c’est à partir de l’émergence d’une école d’architecture qu’un courant national se développe.
Dakar est une ville qui s’oriente visiblement vers le béton et le verre. Est-ce une bonne option pour une ville africaine ?
C’est terrible la façon dont Dakar se transforme. Il y a un manque de planification, un usage incontrôlé de matériaux très peu durables, peu adaptés au climat. Ça n’a pas de sens d’avoir un immeuble en verre à Dakar, avec ce climat, c’est un four. Il y a aussi un manque de connaissance sur la façon dont il faut respecter les sols et leur perméabilité. C’est une ville aux sols devenus totalement imperméables et au-delà des problèmes d’eau, ça réchauffe la ville de 4 à 5°. Il y a le manque d’espaces verts. Egalement, son patrimoine est en train de disparaître. Une ville, c’est une histoire, un patrimoine, une trajectoire qui se développe sur la base d’une expérience spécifique. Sinon, elle perd son identité et sa trajectoire. Il faut inventer sa propre modernité et non importer des modernités inadaptées à son climat, sa tradition ou sa culture. Ça passe par le patrimoine architectural, mais aussi par le patrimoine urbain. La distribution urbaine se perd, comme par exemple les Penc qui étaient des lieux d’assemblée et de décision et qui ne sont plus visibles aujourd’hui. La cohérence, la profondeur de la ville se perdent et c’est ça l’Adn réel de la ville de Dakar, son identité.
Y’a-t-il un moyen de changer cela ?
Un élément important, c’est une école d’architecture et des architectes d’ici et d’ailleurs qui comprennent ces enjeux et peuvent offrir des visions de la ville. Ce que j’ai pu faire ailleurs, c’est transformer mon studio d’architecture en un outil de compréhension et de développement du territoire sur la base d’une vision locale. Je me suis beaucoup engagé au Sé¬négal et j’espère que le Prix Agha Khan va donner une plus grande portée à cela, pour favoriser une architecture plus adaptée.
D’autres projets actuellement au Sénégal en dehors de la Casamance ?
Le Studio DawOffice travaille sur différents projets au Sé¬négal, tous avec une dimension durable, ainsi que dans d’autres pays d’Afrique, comme en Guinée-Bissau et en Nami¬bie.
C’est en quelque sorte la matière elle-même du terrain qui a été transformée en bâtiments.
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