Communication en temps de crise: quelle place pour les médecins … – Medscape France

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Vincent Richeux
8 juillet 2022
Paris, France — A l’occasion du congrès Urgences 2022, une table ronde s’est penchée sur la question de la place du débat médical et de la parole des médecins dans les médias après ces deux années de pandémies de Covid-19, marquées par une omniprésence des experts médicaux à l’antenne [1]. Des urgentistes ont été réunis avec la journaliste Wendy Bouchard pour parler de leur expérience avec les médias pendant la crise épidémique et faire part de leurs réflexions. Avec, en toile de fond, l’inévitable défi de la lutte contre les fausses informations.
« La place du médecin est-elle dans les médias ? » Pour la journaliste, qui a régulièrement traité des sujets en lien avec l’épidémie de Covid-19 à Europe 1, puis désormais à France Bleu, la question posée pour annoncer la table ronde est mal formulée. « De mon point de vue, il faudrait plutôt dire: quelle doit être la place des médecins dans les médias ? », a affirmé en début de session Wendy Bouchard, qui a par la suite exprimé toute sa reconnaissance envers la communauté médicale pour s’être rendue disponible pendant la crise épidémique afin de répondre aux questions des journalistes. « Vous êtes totalement légitimes à intervenir en tant que citoyen et professionnel de santé pour nous éclairer. Nous avons besoin de votre expérience et de votre qualification, surtout en temps de crise. »
Habituée des plateaux de radio et de télévision, la Dr Agnès Ricard-Hibon (cheffe des urgences du GHT Nord-Ouest Vexin Val-d’Oise), ancienne présidente de la Société française de médecine d’urgence (SFMU), a insisté sur la nécessité de prendre ce temps de parole et de surmonter les réticences dans une démarche de pédagogie et pour contribuer à la pluralité dans le débat public. Quelques années avant l’épidémie, la SFMU avait déjà décidé de s’exprimer davantage dans les médias pour éviter « la politique de la chaise vide », a-t-elle expliqué. Pendant son mandat, qui s’est achevé en 2020, l’ancienne présidente a suggéré de former des médecins urgentistes référents à la prise de parole dans les médias. Un groupe de travail devrait se mettre prochainement en place « pour faire passer les messages de la société scientifique ».
Avec l’émergence de l’épidémie, à défaut d’avoir été formé, il a fallu s’adapter. « Pendant cette crise épidémique, il y a eu une nécessité absolue d’apporter de l’information dans une démarche pédagogique et didactique pour que la population adhère aux mesures sanitaires, soit en confiance et n’ait pas peur d’aller à l’hôpital », souligne la Dr Ricard-Hibon. Même si cet effort implique de mettre de côté ses réticences. « Personnellement, j’ai boycotté un média pendant deux ans. Mais j’ai réalisé par la suite que c’était une erreur. C’était important d’y aller. » Le risque est, en effet, de voir la place vacante être occupée par ceux qui tiennent des discours qui vont à l’encontre des messages de prévention, explique-t-elle.
Pour intervenir dans les meilleures conditions, il a aussi fallu établir une relation de confiance avec les journalistes, alors que la tendance a été, du moins en début d’épidémie, de donner la priorité à certaines personnalités contestées, comme le Pr Didier Raout, dans le souci de s’assurer de bonnes audiences, a reproché le Pr Frédéric Adnet (chef des urgences de l’hôpital Avicenne, AP-HP, Bobigny), lui aussi régulièrement invité sur les plateaux. « Pendant la première vague, la recherche du bon client a primé au détriment de la qualité du discours », estime l’urgentiste. Un avis partagé par la journaliste, qui a toutefois rappelé que les médias se sont rapidement retrouvés en début d’épidémie à court d’experts après avoir sollicité les épidémiologistes. « Ensuite, est arrivée cette salve de professionnels de santé plus aguerris à la communication », avant un « rattrapage » avec la sollicitation de professionnels de santé « plus consensuels ».
Wendy Bouchard a aussi tenu à distinguer le mode de fonctionnement des chaines d’informations continues, comme BFM TV et CNews, davantage soumises à la pression de l’audience puisqu’elles ont les chiffres de l’audimat en direct. Cette recherche de l’audience et la compétition entre les deux chaines a favorisé les interventions de personnalités clivantes, « en occultant la pédagogie », a souligné la journaliste. « C’est un piège et c’est aussi le problème du traitement médiatique d’aujourd’hui ». La dynamique est toutefois différente dans les autres médias et en particulier à la radio, « où les audiences sont données tous les trois mois ».
Interpellée par le Dr Mathias Wargon (chef des urgences de l’hôpital Delafontaine, Saint-Denis) sur la liberté des journalistes dans le choix des intervenants, elle a précisé que pendant toute sa carrière à Europe 1, « la ligne éditoriale n’a jamais été dictée par aucun patron », alors que les responsables des chaines d’information en continu ont davantage tendance à influer sur le choix des intervenants en fonction de l’audimat. La journaliste reconnaît toutefois que les rédactions ont pu aussi choisir la facilité en sollicitant toujours les mêmes experts, également par manque de temps pour chercher d’autres interlocuteurs. « Vous rendriez un grand service en nous suggérant des interlocuteurs sur des thématiques et des problèmes précis. »
Souvent sollicité par les médias, notamment pendant l’épidémie de Covid-19, le Dr Wargon s’est dit surpris, de son côté, du manque de connaissance des journalistes sur le processus de validation caractérisant la démarche scientifique. « Lorsqu’on expliquait pourquoi ce que proposait le Pr Raoult ne fonctionne pas, il était difficile de se faire entendre », regrette l’urgentiste, qui devait régulièrement préciser que le titre de professeur des experts invités ne garantit pas toujours que leurs travaux de recherche soient de qualité.
Alors que les urgences sont en souffrance et que des réformes devraient être bientôt mises en place, les urgentistes continuent d’être régulièrement sollicités. Dès lors, comment faire passer au mieux les messages importants dans les médias ? Pour le Dr Wargon, « il faut avoir le sens de la formule », la difficulté étant d’élaborer un message court et simple. Tout dépend également du média, souligne pour sa part la Dr Ricard-Hibon. « Entre un plateau télé d’une heure et un programme prévu en différé, on ne se prépare pas de la même façon. En différé, puisqu’il y a un risque d’être coupé, selon mon expérience, il faut un message clé à faire passer et le répéter », quitte à ne pas être toujours en phase avec les questions posées, estime l’urgentiste.
Il faut aussi savoir répondre aux attentes, tout en se montrant exigeant. Lors de l’épidémie, « on a senti un moment qu’il fallait amener de l’espoir et des solutions plutôt que de parler des répercussions négatives », ajoute la Dr Ricard-Hibon. Réagissant à une remarque d’un urgentiste qui s’est plaint d’avoir été coupé au montage après une interview, Wendy Bouchard a rappelé qu’il ne fallait pas hésiter à interpeller les journalistes sur les informations importantes à faire passer ou sur la nécessité d’être précis sur certains faits et de poser ainsi ses conditions. « Tout le monde en sortira gagnant. »
Pour la Dr Ricard-Hibon, il ne faut pas hésiter à l’inverse à affirmer qu’on n’a pas de réponse à une question, plutôt que donner une information évasive, voire erronée. Un point de vue contesté par le Dr Adnet. Selon lui, ce type d’aveux a plutôt tendance à détourner l’attention vers les discours de ceux qui se montrent plus confiants, alors qu’ils apportent des informations incorrectes. « Dire ‘je ne sais pas’ est catastrophique. C’est un moyen de faire gagner le charlatanisme ». Face à une question sans réponse, « il faut plutôt dire qu’on travaille [sur le sujet], qu’il existe des hypothèses ».
La lutte contre les fausses informations, qui ont ajouté de la confusion et brouillé le débat médical pendant l’épidémie, a justement été l’une des raisons qui ont poussé les urgentistes à intervenir dans les médias. Quitte à être la cible d’insultes et de menaces, comme l’a relaté le Dr Wargon, qui a par exemple reçu une enveloppe contenant une balle sur son lieu de travail. « Au début de l’épidémie, on était inondé de fake news. On était estomaqué de voir un tel niveau de désinformation », a commenté pour sa part le Dr Adnet. Une désinformation qui a eu des répercussions sur le comportement des patients arrivant aux urgences, mais aussi sur les médecins qui se sont sentis parfois contrains de prescrire des traitements non validés par crainte des poursuites judiciaires, a constaté l’urgentiste.
« Le problème est que le temps nécessaire au débat scientifique n’est pas le même que celui dédié à la communication vers le grand public », pointe la Dr Ricard-Hibon. « Or, on a confondu les deux. Les divergences scientifiques sont apparues comme anormales, alors qu’elles ne le sont pas, ce qui a malheureusement discrédité les scientifiques ». La difficulté de favoriser un discours plus consensuel a également été renforcé par les exigences du débat médiatique qui impose une voix discordante par souci d’équité, même si celle-ci représente seulement 10% de la communauté scientifique, a souligné le Dr Wargon.
La situation s’est toutefois améliorée au cours de l’épidémie, avec un ajustement de la part des médias et la prise de conscience de l’impact négatif de certains discours, trop souvent mis en avant alors qu’ils étaient largement contestés. « Les fausses informations circulent toujours, mais la situation s’est équilibrée », estime le Dr Adnet. C’est aussi grâce aux médias qui ont su s’adapter « en donnant la bonne place aux médecins », précise Wendy Bouchard, plus précisément à ceux dont le travail et les compétences sont reconnus par la communauté scientifique.
 
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Citer cet article: Communication en temps de crise: quelle place pour les médecins dans les médias? – Medscape – 8 juil 2022.
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