Comment les syndicats ont supprimé la lutte des classes pendant «l'été du mécontentement» au Royaume-Uni – World Socialist Web Site

La suspension des grèves des chemins de fer et des postes à la suite du décès de la reine Elizabeth  II souligne cette leçon centrale de l’«été du mécontentement» au Royaume-Uni : les syndicats sont devenus le principal mécanisme de suppression de la lutte des classes.
Deux jours après l’accession de Liz Truss au poste de Premier ministre et la constitution d’un cabinet droitier qui s’est engagé à criminaliser les actions de grève pour de larges pans de la classe ouvrière, le syndicat RMT (Rail, Mer, Transports) et celui des travailleurs de la communication CWU, ont ouvert la voie en annonçant la fin de toutes les grèves en cours pour tout septembre.
Présentant ses «respects à la Reine Elizabeth», le RMT a annulé deux journées de grève prévues les 15 et 17  septembre. Le CWU a annulé une grève de deux jours des postiers, déjà en cours, «par respect pour les services qu’elle a rendu au pays». Le syndicat des soignants, le Royal College of Nursing, a même reporté un vote de grève de 300.000  soignants et déclaré que la campagne serait «interrompue jusqu’à nouvel ordre».
Le  TUC, la confédération des syndicats britanniques, a reporté son congrès annuel qui devait débuter le 11  septembre, heureux d’éviter tout examen approfondi de son refus d’organiser des actions pour défendre ses 5,5  millions de membres actuels.
On justifie la suspension des grèves par la mort de la reine, mais son décès fut un cadeau pour une bureaucratie qui cherche désespérément à mettre fin à la plus large vague de grèves au Royaume-Uni depuis près de quatre décennies. Il ne reste que deux grèves majeures ce mois-ci: une sur les docks de Liverpool et de Felixstowe, et l’autre, dans les chemins de fer. Ensuite, il y a deux grèves d’une journée de l’ASLEF, qui représente les conducteurs de train. Enfin, il y a une grève d’une journée du RMT, début octobre.
Au début de l’été, les syndicats étaient devant une situation politique explosive. Les griefs de classe, étouffés pendant des décennies où les syndicats avaient maintenu les grèves à un niveau historiquement bas, menaçaient d’exploser. Des millions de travailleurs réclamaient des grèves dans le cadre d’une vague internationale de grèves et de manifestations provoquée par le pire effondrement des revenus de mémoire d’homme, rongés par une inflation galopante. Celle-ci étant due surtout à l’augmentation massive du coût de l’énergie et des prix alimentaires suite à la guerre de l’OTAN en Ukraine et aux sanctions contre la Russie. Des millions de ménages sont dans la pauvreté énergétique, contraints de sauter des repas et ne peuvent pas payer leur loyer.
Les syndicats étaient confrontés à cette recrudescence comme des organisations profondément discréditées par des décennies de trahisons, considérés par beaucoup de leurs membres comme un bras du management sur le lieu de travail, ou sans intérêt pour la grande majorité des non-syndiqués. L’année dernière fut la plus faible jamais enregistrée en matière d’affiliation syndicale en Grande-Bretagne : 23,1  pour cent seulement de la main-d’œuvre globale, juste 12,8  pour cent dans le secteur privé, 11,6  pour cent chez les 20 à 24  ans et 2,4  petits pour cent chez les 16 à 19  ans. Le TUC a reconnu que «la grande majorité» des jeunes «n’avaient jamais entendu le mot “syndicat” et ne pouvaient en donner une définition».
Craignant que les syndicats ne puissent garder leur mainmise sur la classe ouvrière, une campagne désespérée a été lancée dans les médias et par les groupes de la pseudo-gauche pour redonner force à ces organisations pourries. On a proclamé la secrétaire générale du syndicat Unite Sharon Graham et le secrétaire général du RMT Mick Lynch chefs de file d’un syndicalisme renaissant et combatif. Le Parti socialiste a annoncé en juin qu’une «étape cruciale» avait été franchie par un mouvement syndical qui « passait à l’offensive grâce à une vague de grèves croissante contre la crise du coût de la vie» et «assurait le leadership».
Contre la construction de ce mythe, le Parti de l’égalité socialiste a insisté sur le fait que le rôle des syndicats ne serait pas «de diriger la charge d’une classe ouvrière militante, mais de la décapiter». Décrivant l’état de la lutte des classes au Royaume-Uni en avril, le PES expliqua: «Les travailleurs veulent une lutte contre les employeurs et le gouvernement conservateur; les syndicats font des heures supplémentaires pour empêcher qu’une vague de grève ne se développe; les sections de la classe moyenne aisée employées par des journaux comme le Guardianreconnaissent ce service et font ce qu’ils peuvent pour redorer la réputation en lambeaux des syndicats».
Le PES a averti avant la grève nationale des chemins de fer de juin que «les travailleurs devaient prendre des mesures pour s’assurer que leur lutte ne soit pas sabotée par les bureaucrates des syndicats du rail et de la Confédération des syndicats britanniques (TUC). Ceux-ci feront tout ce qu’ils peuvent pour étouffer une lutte insurrectionnelle des travailleurs britanniques et y mettre fin». Le PES a appelé au «développement de puissantes organisations de base contrôlées par les travailleurs eux-mêmes».
Ces comités «ouvriraient une nouvelle voie pour la lutte des classes, dans laquelle des représentants de confiance de la classe ouvrière prendraient la direction et vaincraient les efforts des bureaucrates pour saboter toute riposte». Ils fourniraient la base pour l’organisation d’une grève générale visant à chasser le gouvernement du pouvoir.
Tout au long de l’été, les syndicats ont divisé, retardé et démobilisé des millions de travailleurs. Les grèves nationales menées ont été limitées à des actions d’un ou deux jours et sont restées séparées les unes des autres. Et cela même quand elles concernaient les travailleurs d’un même secteur, comme ce fut le cas pour les grèves du RMT, du syndicat ASLEF des conducteurs de train et du syndicat des cols blancs du rail TSSA.
Les plus gros bataillons de la classe ouvrière britannique se trouvent dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des collectivités locales. Ils ont tous vu leurs conflits s’éterniser au cours d’interminables processus de vote, conçus pour empêcher une offensive unifiée. Des luttes touchant pratiquement tous les chauffeurs de bus et éboueurs du Royaume-Uni ont été coupées en dizaines de conflits différents. Cela a permis aux syndicats, aux entreprises et aux villes d’imposer conjointement des accords salariaux très largement inférieurs à l’inflation.
En public, les dirigeants syndicaux se sont servis de phrases radicales, mais uniquement pour insister sur le fait que tout ce qu’ils voulaient, c’était un accord négocié, même s’il était inférieur à l’ inflation. Lynch a passé des semaines à exhorter le gouvernement conservateur à cesser de bloquer Network Rail et les sociétés de chemins de fer pour qu’ils parviennent à un accord.
Le fossé entre le nouveau discours radical des dirigeants syndicaux et leurs efforts déterminés pour contrôler et supprimer la lutte des classes a atteint son point culminant fin juillet.
Tout au long de l’été, les travailleurs en grève dans tout le pays ont discuté de la nécessité d’unir leurs luttes dans une grève générale contre un gouvernement conservateur haï. Lynch, dans l’œil du cyclone, a été obligé de reconnaître ce sentiment. Il a déclaré qu’il était personnellement en faveur d’une grève générale, mais que seul le TUC avait le pouvoir de la déclencher. Alors que Truss allait devenir Première ministre et menaçait de rendre les grèves et les manifestations illégales, Lynch a déclaré le 27  juillet que son élection par le Parti conservateur marquerait «un tournant vers l’extrême droite» qui susciterait «une énorme réaction du mouvement syndical».
Il a poursuivi en disant: «J’envisagerais une grève générale si nous pouvons la déclencher», ajoutant: «Nous avons besoin d’une conflit social coordonné et synchronisé contre ce qu’ils proposent».
Dans les coulisses, Lynch était occupé à conspirer avec Graham et d’autres dirigeants syndicaux pour formuler une résolution pour le prochain congrès du TUC, l’appelant juste à organiser une «plus grande coordination» des grèves en cours. La secrétaire générale du TUC, Frances O’Grady, s’est félicitée de la feuille de vigne qu’on lui offrait. «Elle a souligné que le rôle principal du TUC était de faciliter la coordination entre les syndicats, mais qu’il n’y avait pas de motion pour une “grève générale” à l’ordre du jour du congrès, car ce n’était pas l’objectif», rapporte le Guardian.
Lorsque Truss est devenue Première ministre, Lynch a abandonné sans cérémonie les discussions sur la grève générale et a préféré tweeter un appel pour qu’elle «agisse dans l’intérêt national»!
Parallèlement à ses efforts pour contenir l’opposition au gouvernement et aux employeurs, l’un des principaux objectifs de la bureaucratie syndicale a été d’empêcher l’émergence d’un défi politique au Parti travailliste. Soutenant ouvertement l’assaut du gouvernement contre la classe ouvrière, le leader travailliste Sir Keir Starmer est tombé plus bas que jamais en menaçant entre autre ses propres députés de mesures disciplinaires s’ils étaient vus aux piquets de grève. Puis, il a licencié pour cette raison son secrétaire d’État aux transports, Sam Tarry.
Conscients du mépris généralisé des travailleurs pour le Parti travailliste, certains dirigeants syndicaux comme Lynch et le dirigeant du CWU Dave Ward, ont lancé le groupe de campagne Enough is Enough. Ses organisateurs ont insisté pour qu’il soit apolitique et qu’il se limite à des appels généraux en faveur d’une «véritable augmentation de salaire», de «réduire les factures d’énergie», d'arrêter «la pauvreté alimentaire», de «logements décents pour tous» et de «taxer les riches».
Comme l’expliqua le WSWS, aucune demande de grève générale ne fut adressée au TUC, et encore moins l’« appel nécessaire pour que les travailleurs se libèrent de la camisole de force du TUC et unifient leurs luttes contre l’ennemi commun». La même amnistie fut offerte aux travaillistes, Lynch insistant d’abord pour dire qu’il était «dans notre intérêt» que le Parti travailliste «s’engage», avant de dire, «je me fiche que ce soit le Parti national écossais qui soit au pouvoir (en Écosse), je me fiche que ce soit Plaid Cymru (au pays de Galles).» Il ajouta dans une vidéo publicitaire pour la campagne: «nous voulons forcer le Parti travailliste dans une position où il devra suivre Enough is Enough. Nous voulons que le TUC le fasse, que les syndicats le fassent, que les Verts le fassent, que les libéraux le fassent».
Peu de temps après le lancement d’Enough is Enough, le TUC a ressuscité sa propre campagne moribonde «We Demand Better» (Nous exigeons mieux), proposant essentiellement les mêmes demandes à faire, par le biais d’un «lobby de masse des députés à Londres», où les travailleurs pouvaient «demander à leur député de soutenir un budget qui réponde aux besoins des travailleurs», et avec la participation de Lynch et Cie.
La classe ouvrière ne peut faire un pas en avant qu’en arrachant le contrôle de ses luttes au TUC et au Parti travailliste – et à leurs défenseurs.
Avec leur soutien, la classe dirigeante britannique est libre d’intensifier son rôle-clé dans la guerre menée par l’OTAN contre la Russie. Elle a maintenant une Première ministre qui se vante de vouloir lancer une frappe nucléaire contre la Russie, même si le résultat en était «l’anéantissement de la planète».
La guerre impérialiste à l’étranger exige une guerre de classe à l’intérieur, alors qu’on fait subir aux travailleurs une baisse catastrophique de leurs revenus et une attaque sans précédent des droits démocratiques.
Le PES a appelé les travailleurs à associer la lutte pour des comités de la base et l’organisation d’une grève générale à la demande d’élections générales immédiates «comme moyen pour la classe ouvrière de briser la conspiration des deux grands partis, de s’opposer à leurs politiques et d’affirmer ses intérêts sociaux indépendants».
«Notre appel vise à développer la lutte sociale et politique de la classe ouvrière contre tous les partis capitalistes de Westminster», avons-nous expliqué.
Développer une telle lutte est la tâche urgente des prochains mois alors que les rigueurs de l’hiver se font sentir, que la guerre en Ukraine s’intensifie, et que la pandémie de COVID-19 entre dans une phase de résurgence probable. Dans ces circonstances, la bureaucratie syndicale sera incapable d’empêcher une explosion encore plus forte de la lutte des classes. Mais le succès pour la classe ouvrière passe par la formation d’une nouvelle direction authentiquement socialiste. Nous appelons les travailleurs qui tirent les mêmes conclusions à contacter le PES dès aujourd’hui.
(Article paru d’abord en anglais le 17  septembre2022)

source

A propos de l'auteur

Backlink pro

Ajouter un commentaire