Climat : le big bang de la traçabilité – Les Échos Business

En septembre 2022, le français Carrefour avait interrompu ses approvisionnements en boeuf provenant de deux abattoirs amazoniens : à la suite d’une enquête de trois associations, son fournisseur, JSB, la plus grande entreprise de viande au monde, avait admis avoir acheté près de 9.000 bovins à « l’un des plus grands déforesteurs du Brésil ». Quelques mois plus tard, c’était au tour du groupe allemand Beiersdorf, propriétaire de la marque Nivea, de suspendre ses achats d’alcool neutre, utilisé dans la fabrication de cosmétiques, auprès de Nova Era Bioenergia : cette société brésilienne est accusée par les autorités locales de travail forcé sur des coupeurs de cannes à sucre.
« En lisant cette information, j’ai eu très très peur que nous ne soyons clients indirects de Nova Era Bioenergia », confie, sous le sceau de l’anonymat, le responsable des achats monde d’un groupe alimentaire français. Mais comment une entreprise de Lille ou de Berlin peut-elle avoir l’assurance que son fournisseur respecte, même au fin fond du Brésil, les lois européennes sur la déforestation ou le travail forcé ? Grâce à la traçabilité, peut-être…
Cette réponse comporte bien sûr une dimension marketing : les consommateurs, de plus en plus sensibles au thème du développement durable, souhaitent connaître toute la chaîne d’élaboration du produit qu’ils achètent. « Nos clients peuvent scanner un QR Code présents sur tous nos produits. Ils arrivent sur un site Internet où, après avoir entré le numéro du lot, ils accèdent à la liste des matières premières, leur origine, leur utilisation, la date de fabrication du produit, son suivi logistique… », détaille Carole Juge Llewellyn, PDG et fondatrice de Joone, qui propose des produits d’hygiène et de cosmétiques les plus bio possible.
Mais la traçabilité permet aussi de respecter les législations, de plus en plus nombreuses, obligeant à un minimum de vigilance dans le domaine de l’écoresponsabilité. En décembre dernier, les instances européennes ont conclu un accord pour l’adoption prochaine d’un règlement relatif aux chaînes d’approvisionnement « zéro déforestation ». « Les entreprises devront recourir aux meilleures pratiques du marché pour connaître l’origine de leurs produits de base et ainsi s’assurer qu’ils ne proviennent pas d’une zone ‘déforestée’ », explique un fonctionnaire de la Commission européenne.
Dans un premier temps, seuls l’huile de palme, les bovins, le soja, le café, le cacao, le bois et le caoutchouc, ainsi que leurs produits dérivés (viande de boeuf, mobilier…) seront concernés. « Il s’agit des produits ayant le plus d’impact sur la déforestation », justifie le fonctionnaire européen. Pour chaque lot, l’importateur devra indiquer les produits et quantités transportés, le pays d’origine et la géolocalisation de toutes les exploitations agricoles ou forestières liées à cette cargaison.
Reste une question : la traçabilité est-elle fiable ? L’utilisation de plus en plus fréquente de blockchains permet de garantir l’intégrité des données. « Notre technologie, accessible en flashant un QR code en forme de diamant présent sur les produits, permet aux consommateurs de visualiser facilement les informations d’une marque et de ses produits, stockées sur une blockchain basse consommation : engagements, traçabilité des produits, preuves de leur écoconception… », explique Philippe Guguen, créateur à Marseille de Sorga Technology. Cette application, développée à partir de brevets du CNRS et en partenariat avec une autre société marseillaise, KeeeX, permet ainsi aux marques de préparer les DPP (Digital Product Passeport), qui seront obligatoires sur certains produits à partir de 2024 en Europe.
Mais les informations entrées dans la base de données sont-elles exactes ? Comment s’assurer que le lot de coton ou de café utilisé dans l’élaboration du produit final provient bien de l’exploitation indiquée dans la blockchain, par exemple, et non d’une parcelle issue de la déforestation ? Des audits sur place sont possibles mais coûteux. « Nos deux ingénieurs agro et moi visitons une à deux fois par an la quinzaine de coopératives qui, à travers le monde, nous fournissent quelque 8.000 tonnes de café », explique Jean-Pierre Blanc, directeur général des cafés Malongo.
Le croisement des informations constitue une solution plus économique, en tout cas pour les autorités de contrôle. « Bien que, comme dans toute législation, il y ait toujours un risque de fraude, cela deviendra plus compliqué avec les outils que nous avons mis en place dans le nouveau Règlement », poursuit le fonctionnaire de la Commission européenne. Des sites Internet comme Google, Copernicus, Global Forest Watch ou Planet permettent d’accéder aux photos satellites des parcelles et de vérifier si elles sont issues de la déforestation. A partir des rendements moyens des cultures, il est possible de calculer la production annuelle d’une exploitation et de repérer les lots suspects provenant trop souvent du même endroit…
Enfin, des technologies existent déjà pour identifier une matière première dès son origine, ou presque. « Depuis 2017, nous avons progressivement introduit un produit, mis au point par un partenaire de développement – je ne peux pas en dire plus -, dans nos différentes familles de fibres textiles issues de la pâte de cellulose. Ce traceur physique délivre une empreinte chimique certifiant que les vêtements finaux utilisent nos fibres et respectent donc l’environnement », explique Florian Heubrandner, vice-président de l’activité textile mondiale du groupe autrichien Lenzing, leader mondial des fibres cellulosiques à base de bois.
Le groupe allemand Continental teste depuis bientôt trois ans une poudre, mise au point par la société israélienne Security Matters pour tracer le caoutchouc, depuis la récolte du latex, dans des godets sur le tronc des hévéas, jusqu’au pneu final. « Cette technologie de marquage résiste à toutes les étapes de la transformation du caoutchouc. A l’aide d’appareils de lecture spéciaux et d’un logiciel développé, il est possible de lire les informations sur le caoutchouc naturel et, à tout moment, de déterminer précisément son origine », explique Michael Radke chez Continental.
A plus long terme, l’analyse des traces d’ADN des microbes associés à certains produits pourrait permettre d’identifier leur origine géographique et leur mode de culture, bio ou non. « Pour le café, nous sommes descendus au niveau des différentes régions de production dans un même pays ; pour le sel de mer, nous pouvons faire la différence entre le sel de Guérande, de Noirmoutier ou de Camargue », s’enthousiasme Jean-Christophe Meile, chercheur, spécialiste de la microbiologie des aliments au sein du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), financé par les ministères des Affaires étrangères et de l’Enseignement supérieur. Il ne s’agit pour l’instant que d’une preuve de concept, en laboratoire : une baisse des coûts et de la durée de ces analyses sera nécessaire avant toute application industrielle.
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