C'est quoi un bon Français ? | Philosophie magazine n°156 – Philosophie magazine

Ce n’est sans doute pas un hasard si le candidat Éric Zemmour s’est fait notamment remarquer par une polémique sur les prénoms : la France traverse une crise d’identité, dont le vote d’extrême droite – créditée d’un tiers des suffrages au premier tour de la prochaine élection présidentielle – est l’un des symptômes. En France, la citoyenneté est en principe une abstraction, un contrat entre la nation et l’individu, sans contenu ethnique ni religieux. Mais cet égalitarisme abstrait est attaqué de toutes parts : à droite, parce qu’il nous couperait de nos racines ; à gauche, parce qu’il serait trop peu attentif aux différences réelles. La France est-elle condamnée à refaire ses papiers ? Nous avons voulu y voir de plus près.
Voilà une sensation que j’éprouve souvent en regardant des vieux films, la dernière fois, c’était devant Vincent, François, Paul… et les autres (1974) de Claude Sautet, qui dépeint les galères d’argent et d’amour d’un groupe d’amis joués par Michel Piccoli, Yves Montand ou enco..
Question de Pauline Courbet  
La démultiplication des données numériques pose de plus en plus problème. Certes, ces données prennent moins de place que leur version papier, mais le numérique n’est pas immatériel pour autant : il nécessite des serveurs gigantesques, des câbles, une infrastructure encombrante et est s..
“Aspiration à la raison et besoin de transcendance cohabitent en chacun de nous” Emmanuel Macron, L’Express, le 21 décembre 2021.   “L’avenir est la seule transcendance des hommes sans Dieu” Albert Camus, L’Homme révolté (1951). ..
Fin novembre, à Montauban, la police arrêtait deux hommes, accusés d’attiser les tensions intercommunautaires par des discours haineux, racistes et xénophobes. Classés parmi l’ultradroite, ils appartenaient à la mouvance accélérationiste, qui vise à précipiter l’éclatement d’une g..
C’est le prix en euros auquel a été adjugé, lors d’une vente organisée par Christie’s le 15 décembre 2021, l’ordinateur sur lequel Jimmy Wales a rédigé la toute première page de son encyclopédie collaborative en ligne Wikipédia, il y a vingt ans. Cette première page d’..
En France 28,4 millions de logements 58 % des ménages sont propriétaires d’au moins un logement 240 000 euros de patrimoine en moyenne Types de logements possédés Maison à 62 % Appartement à 38 % Ont un droit de propriété sur le logement du ménage 71&n..
À l’approche de l’élection présidentielle, le spectre d’une désertion des urnes inquiète en haut lieu. Pourtant, cela n’a rien d’un phénomène nouveau. Et si l’abstentionniste était moins un « mauvais citoyen » qu’une force de contestation qu’il serait urgent de pleinement reconnaître ?  
En affirmant qu’une adhésion de l’Ukraine à l’Otan menacerait la Russie, Vladimir Poutine se range sous la bannière de Thomas Hobbes, qui justifie la guerre préventive. Est-ce un bon raisonnement ?  
Suite à la publication du rapport Sauvé estimant à 330 000 le nombre de mineurs victimes de violence dans l’Église depuis les années 1950, le philosophe Denis Moreau, spécialiste de Descartes et lui-même catholique, prend position contre tous ceux qui cherchent à minimiser la gravité du problème.  
Ces univers virtuels et immersifs sont le nouvel Eldorado des géants de la Silicon Valley. En couvrant tout le spectre de la vie sociale, risquent-ils de concurrencer le réel ?  
Moins de 10 millions d’appareils photo, argentiques et numériques, ont été vendus en 2020 (soit 10 fois moins qu’en 2010) contre 1,379 milliard de smartphones.  2,5 milliards d’appareils photo numériques sont en circulation. Le nombre de photos stockées dépasse..
Après les agapes des fêtes de fin d’année, vous vous surprenez à chanter « Fais comme l’oiseau » et à vous contenter de graines de chia, de lin ou de sésame. Une alimentation saine mais aussi empreinte de sacré.  
Alors que la nature des manifestations s’est profondément transformée, notamment avec le mouvement des « gilets jaunes » puis des « antivax », comment les forces de police s’adaptent-elles ? La doctrine qui régit le maintien de l’ordre et la part de désordre acceptable dans une société doit-elle changer ? Enquête.  
Alors que le transhumanisme américain travaille de plus en plus activement à repousser les frontières de la mort et à coloniser l’espace, notre rédacteur en chef Michel Eltchaninoff, qui fait paraître Lénine a marché sur la Lune (Solin-Actes sud), a redécouvert l’une de ses sources majeures d’inspiration : le cosmisme russe, courant scientifique et mystique qui imprègne l’histoire du pays jusqu’à nos jours. Que nous disent les cosmistes de nos rêves d’immortalité ?  
Comment résoudre nos dilemmes existentiels sans ressentir un déchirement ? Si l’on peut s’appuyer sur sa raison, peut-être faut-il également avoir le courage de répondre à ce qui, intimement, nous appelle.  
Ce n’est sans doute pas un hasard si le candidat Éric Zemmour s’est fait notamment remarquer par une polémique sur les prénoms : la France traverse une crise d’identité, dont le vote d’extrême droite – créditée d’un tiers des suffrages au premier tour de la prochaine élection présidentielle – est l’un des symptômes. En France, la citoyenneté est en principe une abstraction, un contrat entre la nation et l’individu, sans contenu ethnique ni religieux. Mais cet égalitarisme abstrait est attaqué de toutes parts : à droite, parce qu’il nous couperait de nos racines ; à gauche, parce qu’il serait trop peu attentif aux différences réelles. La France est-elle condamnée à refaire ses papiers ? Pour le découvrir, rendez-vous chez votre marchand de journaux ! Et si vous voulez nous retrouver chaque mois et avoir accès à tous nos articles, vous pouvez opter pour l’une de nos trois formules d’abonnement. > Mais pour aborder la question avec le sourire, faites d’abord un test : quel (bon) Français êtes-vous ? Voyez-vous la France comme un ensemble de traditions ou un projet ? Comme une terre où l’on a ses racines ou comme un port d’où l’on peut voyager ? > Depuis 2006, lors du processus de naturalisation, ceux qui aspirent à devenir des citoyens français passent une sorte d’entretien, au cours duquel ils doivent démontrer leur maîtrise de la langue et de la culture françaises. Sur le terrain, ça donne quoi ? Nous avons recueilli des témoignages sur ce rituel pas seulement symbolique, analysé par la philosophe italienne Teresa Pullano. > En voulant revenir à la loi napoléonienne de 1803, qui empêche les parents de choisir librement le prénom de leurs enfants et oblige à piocher dans le calendrier, Éric Zemmour n’a pas seulement provoqué une polémique : il a dévoilé l’essence de son projet politique, qui vise à un assimilationnisme intégral. Analyse.  > La réalisatrice Alice Diop a refait, trente ans après, l’expérience de l’écrivain engagé François Maspero sur la ligne du RER B, dont le trajet passe à travers toutes les classes sociales et toutes les appartenances culturelles : elle nous explique ce que cette immersion lui a appris sur l’universalité de l’être humain. > Ex-PS, ex-LREM, le député du Val-d’Oise Aurélien Taché analyse la montée de la politique identitaire en France dans son récent essai Nativisme. Nous l’avons confronté à la philosophe Marylin Maeso, spécialiste d’Albert Camus, afin qu’ils nous donnent leur vision de l’état actuel de l’universalisme républicain.
Alors que la question identitaire hante les esprits et monopolise le débat public, peut-on considérer sérieusement les inquiétudes existentielles, politiques et sociales qu’elle soulève sans attiser les peurs ? Reconnaître l’existence d’un certain « esprit français » sans verser dans la réaction nationaliste ? Pari risqué mais philosophique !  
Vous êtes enclin à la nostalgie ou bien vous avez hâte de basculer dans le monde d’après ? Pour le savoir, répondez à nos questions.  
La France se veut une « exception culturelle ». Au point de demander aux étrangers qui veulent obtenir sa nationalité une forme d’adhésion à sa culture, à sa langue. Celle-ci est évaluée lors d’un entretien aux allures de « grand oral », que détaillent ici cinq témoins qui ont obtenu la naturalisation.   
Éric Zemmour a imposé le thème de l’assimilation des personnes d’origine étrangère dans le débat présidentiel. Il insiste notamment sur le choix des prénoms des enfants, qui doit, selon lui, faire référence à la France du passé. D’où vient cette obsession ? Cette position extrême est-elle partagée par les autres candidats ? Est-elle tenable ?   
Comment raconter le récit national ? La réalisatrice Alice Diop s’y essaie dans Nous, déjà visible sur Arte.tv avant d’être projeté en salles à partir du 15 février. Elle y suit, trente ans après l’expérience de l’écrivain François Maspero, le parcours du RER B, de Saint-Denis à la vallée de Chevreuse, en passant par le mémorial de la Shoah, à Drancy. Une quête d’individualités où s’illustrent magnifiquement les vies ordinaires, celles qui constituent le portrait de famille de la France contemporaine.  
Il est député, elle est philosophe. Tous deux ont une vision de ce que pourrait être l’appartenance à une nation qui ne soit pas crispée sur l’identité. Aurélien Taché, élu du Val-d’Oise et auteur d’un récent essai aux accents autobiographiques sur sa conception de l’intégration, défend une approche moins culturalisée des appartenances à la citoyenneté. Marylin Maeso, réfléchissant à l’essentialisme en politique, défend un universalisme critique, fidèle à l’esprit républicain. Ils ont accepté de dialoguer en commençant par répondre à cette question : qu’est-ce qu’être français ?  
Son nom ne vous dit peut-être rien, mais les travaux de ce spécialiste de psychologie cognitive se révèlent salutaires à l’heure où les infox et les théories du complot se propagent de manière virale sur les réseaux sociaux. Avec son dernier livre L’Énigme de la raison, Dan Sperber propose une définition révolutionnaire de notre fonctionnement mental, qui va jusqu’à remettre en cause les notions de crédulité et de biais cognitifs.  
Lorsque Karl Marx et Friedrich Engels se rencontrent, ils ne savent pas encore qu’ils vont écrire le texte qui incitera à dynamiter la société bourgeoise. Outre l’aspect insurrectionnel qu’il renferme, le Manifeste porte en lui un concept révolutionnaire, le matérialisme historique : ce sont les forces productives, et non les idées, qui entraînent des bouleversements sociaux et politiques d’envergure.
Lorsque Karl Marx et Friedrich Engels se rencontrent, ils ne savent pas encore qu’ils vont écrire le texte qui incitera à dynamiter la société bourgeoise. Outre l’aspect insurrectionnel qu’il renferme, le Manifeste porte en lui un concept révolutionnaire, le matérialisme historique : ce sont les forces productives, et non les idées, qui entraînent des bouleversements sociaux et politiques d’envergure.    
Le Manifeste du parti communiste est un texte célèbre qui a suscité autant d’enthousiasme que de malentendus. Diffusé et traduit dans une multitude de langues, il est de ces œuvres qui ont eu une influence directe sur le cours de l’histoire. De certains concepts, on débat encore aujourd’hui. Voici quelques clés si vous aussi voulez entrer dans la lutte !  
Marx cherche d’abord son soutien, avant de rapidement devenir son principal rival. Le socialiste français Pierre-Joseph Proudhon est à tel point la bête noire de Marx que, répondant à la Philosophie de la misère de Proudhon, Marx écrit Misère de la philosophie (1847). Dans une lettre à Jean-Baptiste Schweitzer, il revient sur ce qui l’oppose intellectuellement à Proudhon, alors que ce dernier vient de mourir.  
Au-delà de son aspect insurrectionnel, l’un des aspects les plus novateurs et les plus méconnus du Manifeste du parti communiste est de constituer la classe ouvrière en parti, relève le spécialiste de Marx et d’Engels Jean Quétier. Une structure inédite à l’époque où écrivent les deux penseurs, qui l’imaginent comme une organisation démocratique.  
Cela peut paraître paradoxal, mais ce sont bien deux membres de la bourgeoisie, Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895), qui donnent au prolétariat les armes théoriques de sa mobilisation et de son émancipation. Avec le Manifeste du parti communiste, ils amorcent un mouvement révolutionnaire dont les soubresauts sont encore perceptibles aujourd’hui. Nous publions des extraits de ce texte, traduits par Laura Lafargue.    
Le réveil retentit, la lumière du jour pénètre dans votre chambre, mais vous hésitez : rester couché ou vous lever ? Quatre philosophes se glissent dans vos draps.   
Langue d’origine : arabe.  
Pour définir cette notion, ces penseurs ne regardent pas à la dépense.  
Analyse des termes du sujet « Comment » Par quels moyens ? De quelle manière ? Par quel processus ou raisonnement ? « être sûr » Avoir une preuve matérielle, savoir de manière indubitable. « avoir bien agi » Avoir fait le bon choix, avoir agi conformément au bien, avoir produit des effets positifs.  
L’homme peut-il se passer de gouvernement ? Non, a répondu la philosophie pendant des siècles dans le sillage d’Aristote. La vie en société a besoin de politique, et la politique est indissociable d’un arkhê – commencement et commandement –, sans quoi elle sombre dans le chaos de l’anarchie. Il faudra attendre deux millénaires, et l’audace d’un Proudhon, pour que l’anarchie conquière un sens positif et assume une idée que le politique n’a cessé de réprimer : le pouvoir est toujours une forme de domination arbitraire, qu’il est absolument incapable de se justifier lui-même. « L’anarchie […] est paradoxalement déjà là. […] L’anarchie est originaire, qui inscrit la contingence dans l’ordre politique. » Hantée depuis l’origine par cet abîme du « non-gouvernable », du « défaut de nécessité », la philosophie n’a pas tardé à emboîter le pas à l’anarchisme politique. Elle en a dérobé le geste tout en le radicalisant, en l’étendant au-delà de la sphère politique par une déconstruction décisive de l’idée même de « principe », sur laquelle repose toute la tradition occidentale. Catherine Malabou montre ainsi comment l’anarchie est devenue le nouveau centre décentré dans la pensée de six philosophes majeurs du XXe siècle : Reiner Schürmann (« principe d’anarchie »), Emmanuel Levinas (« responsabilité anarchique »), Jacques Derrida (« archiécriture »), Michel Foucault (« anarchéologie »), Giorgio Agamben (« anarchie et création ») et Jacques Rancière (« la politique est fondée sur l’anarchie »). Aucun d’entre eux, pourtant, n’a osé se dire anarchiste, aucun d’eux n’a envisagé jusqu’au bout l’émergence d’une société affranchie du partage de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent. C’est ce déni, ce refoulement, qu’il s’agit de comprendre. La société anarchiste, qui doit se réinventer sans cesse pour échapper à la sclérose, paraît impensable, irreprésentable. Mais, surtout, elle reste l’objet d’une inquiétude viscérale. « Identité de l’anarchisme et de l’expérience traumatique », résume Malabou. Renoncer au gouvernement, c’est accepter sans garde-fou la « plasticité de l’être anarchiste » et l’imprévisible de la vie, dont deux mille ans de pensée politique ont martelé qu’il fallait la dresser afin d’en endiguer le déferlement pulsionnel, morbide et destructeur. Aucun philosophe n’a pris au sérieux la possibilité que la vie sans gouvernement puisse se déployer non comme auto-anéantissement mais comme « entraide » spontanée, pour reprendre le révolutionnaire russe Kropotkine. Il faut de l’audace pour faire ce pas supplémentaire auquel nous invite Malabou : celui qui mène vers une société fondée sur le « refus de tout ordre qui ne serait pas librement consenti » – qui déjà toque à la porte. Notre époque est travaillée par une double poussée anarchiste. « Anarchisme de fait », car « l’État a déjà dépéri » en dépit des résurgences autoritaires. « Anarchisme d’éveil » ensuite, à travers « l’expérimentation de cohérences politiques alternatives » aux quatre coins du monde. « Il n’y a plus rien à attendre d’en haut » : voilà l’urgence à laquelle doit répondre la pensée.
Premier paradoxe de la mémoire : pour se souvenir, il faut avoir oublié. Nul ne porte la somme entière de sa mémoire, comme Atlas porte le globe terrestre. L’homme absolument dépourvu de la faculté d’oublier imaginé par Nietzsche est d’abord un homme sans antériorité. Second paradoxe de la mémoire : en réveillant le passé, elle le rend aussitôt inaccessible. À la fois ressuscité… et tué derechef. Diable ! Faut-il abandonner l’espoir proustien de recouvrer un peu de temps à l’état pur ? Ce serait sans compter le dernier roman de Jacques Fieschi, qui fut scénariste de Pialat et de Sautet. Son point de départ est cinématographique : les obsèques d’une amie perdue de vue convoquent chez le narrateur un pan perdu de sa jeunesse. Mais la mémoire, outre ses paradoxes, a cette spécificité de fonctionner au touche-à-touche, tels les dominos. René Scheidegger, héros de ce récit, va ainsi régénérer sous les yeux émus ou troublés du lecteur la cartographie d’un triangle amicalo-amoureux qui évoquerait presque celui de Jules et Jim, en moins chiqué. En plus vrai. Au fil d’une plume imbibée de saudade, la mémoire qui flanche renaît sans cacher ses cahots : « Je transcris en brodant sans doute… un numéro de téléphone, que j’ai longtemps su par cœur mais que j’ai oublié… » Ni compléter chaque phrase : « Et j’ai marché dans les rues de ». Jusqu’à cette distinction passionnante entre l’oubli et le non-savoir : « Son bateau dont le nom m’échappait, à moins qu’il ne me l’ait pas dit. » Il faut dire que René est un enfant de l’effacement : on l’a informé du décès de son père « bien après la date ». Quant à sa mère âgée, elle le « reconnaît rarement ». Il l’admet lui-même : « Je regarde la vie des autres, comme si la mienne était finie. » Et tout aurait pu flotter sine die dans cette buée, si les ombres de Jean-Mi et Catherine, Bonnie & Clyde de ce trio juvénile, n’étaient pas remontées, avec leur lot d’épiphanies : premier amour déçu, première marginalité, premier sentiment d’éternité. Alors, la lumière revient : « Un sourire m’a échappé. Pas un sourire amusé ou attendri, plutôt un déclic immaîtrisé, comme si on avait brusquement allumé l’électricité dans une cave obscure. » Elle laissera pour trace la beauté fulgurante d’une langue : « Il advient le moment où ce qui était flou, indistinct, se précise, trouve ses contours, se reconnaît, se parle, où ce qui vivait à l’intérieur se révèle au jour, quand le désir amoureux dans son invasion, nous amène à cet autre état de nous-mêmes. » La vraie madeleine est un cœur content.
L’immense succès de Sérotonine, paru début 2019, avait placé les éditeurs devant une situation embarrassante. Avec près de 800 000 exemplaires écoulés, le roman de Michel Houellebecq avait rapporté environ 17,5 millions d’euros de chiffre d’affaires pour le seul Hexagone. Une aubaine, mais l’auteur était lent et cyclothymique, il lui avait fallu près de quatre années pour achever ce livre, et le précédent, Soumission, l’avait occupé cinq ans. Comme il donnait tous les signes extérieurs d’un délabrement physique avancé et qu’il avait déjà 62 ans à l’époque, il ne serait probablement capable de produire encore qu’un ou deux romans du même calibre. Sa carrière s’achèverait sans doute par des poésies sombres pouvant prétendre à un tirage honorable, sans plus. Ce fut alors que le DSI (directeur des systèmes d’information) du groupe d’édition, qui, normalement, ne prenait aucune initiative sur la stratégie littéraire, proposa une solution originale. La dernière génération des ordinateurs Watson développés par IBM – ceux qui avaient battu les champions de Jeopardy en 2011 et qui maîtrisaient les ambiguïtés du langage ordinaire – avait fait des progrès fulgurants grâce au deep learning. N’était-il pas possible de programmer l’une de ces intelligences artificielles (IA) pour écrire le prochain Houellebecq ? Les quatre principaux paramètres de cette programmation furent décidés en accord avec l’auteur. 1. Le héros devait avoir une vie affective et sexuelle désastreuse, son mariage devait être un naufrage. L’IA poussa le bouchon assez loin, mais le résultat était marrant : « Depuis dix ans, il n’avait pas baisé, et encore moins fait l’amour avec Prudence, ni avec qui que ce soit d’ailleurs. » 2. Le héros devait avoir un rapport difficile au vieillissement et à la mort de son père. 3. La société de consommation devait lui procurer des joies compensatoires épisodiques. Pour les décrire, Watson piocha dans le corpus de Houellebecq, en recyclant le Grand Marnier de Sérotonine : « Le Grand Marnier est un alcool exceptionnel, et trop ignoré ; Paul fut cependant surpris de ce choix, dans son souvenir Hervé était adepte de sensations plus âpres […]. Hervé se féminisait peut-être. » Et bien sûr, il lui fut facile d’actualiser quelques phrases d’Extension du domaine de la lutte, qui avaient fait la marque de fabrique de l’auteur, en consultant les sites de la grande distribution : « ‘‘Il faut bien manger quelque chose”, se répétait-il avec sagesse devant son tajine de volaille Monoprix Gourmet. » (Des accords commerciaux furent passés avec les entreprises concernées par ces placements de produits.) 4. Pour le style, l’IA fut entraînée à imiter la phrase classique, d’une extrême épure, mais dont la sobriété n’est qu’une politesse contenant un excès d’émotivité et de tendresse, de Gustave Flaubert, prenant modèle en particulier sur L’Éducation sentimentale. Par moments, cela réussissait merveilleusement : « Des gens m’aiment, se dit Paul avec surprise ; enfin plus exactement ils m’apprécient, n’exagérons rien. » Ou encore : « Une luminosité aveuglante se réverbérait sur les parois du tribunal de grande instance. Il n’avait jamais trouvé aucun mérite esthétique particulier à cette juxtaposition de parallélépipèdes de verre et d’acier, qui dominait un paysage boueux et morne. » Parfois, cependant, le programme semblait bugger, comme dans les pages sur Le Seigneur des anneaux, carrément torchées. Quoi qu’il en soit, l’IA délivra un Houellebecq de 736 pages en quelques mois (Sérotonine faisait moins de la moitié). En ce début d’année 2022, le DSI, les dirigeants du conglomérat éditorial et l’auteur attendaient avec impatience la sanction du marché. Si tout fonctionnait comme prévu, ce serait une révolution : le maillon faible de l’industrie éditoriale avait toujours été l’écrivain. Narcissique, capricieux, névrotique, infantilisé par le succès ou aigri par l’échec, il était la plaie des éditeurs. Avec un peu de chance, cette figure pathétique appartenant au passé, étroitement engluée dans sa subjectivité de petit mâle blanc, allait être anéantie. Et l’on pourrait, une année sur deux (rythme commercial ayant fait ses preuves pour les Astérix), livrer aux lecteurs, avides de rire un peu du désespoir que leur inoculait la civilisation technique, un Houellebecq d’excellente qualité, jusqu’à la fin du monde.
Les démocraties occidentales sont de plus en plus « multiethniques ». Voilà ce que le politologue américain Yascha Mounk nomme « la grande expérience ». Au fond, elle consiste en une remise en cause du modèle européen de l’État-nation né au XVIIIe siècle où la communauté politique se définit par le récit de son homogénéité ethnico-culturelle. Désormais, nous avançons dans l’inconnu, inquiets des perspectives de la radicalisation des mouvements nationalistes ou encore de la fragmentation ethnique avec la multiplication des violences intercommunautaires. En croisant la psychologie sociale, l’histoire et la philosophie, Mounk développe des pistes visant à orienter les individus pour qu’ils « produisent » des démocraties diverses plus justes. Comme celle, étonnante, du « patriotisme culturel ». Partager des idéaux ne suffit pas. Il faut aussi que le cœur s’attache au multiculturalisme par « les petites choses qui forment le quotidien » : des réseaux denses d’associations (comme des chorales) favorisant les « contacts intergroupes » et l’empathie. Ou alors des « baby bonds », des « prêts bébé » avantageux pour qu’un accès plus large à l’éducation casse la reproduction sociale, tout comme la liberté d’entreprendre était naguère censée casser le pouvoir des monopoles capitalistes.
« La logistique s’est immiscée partout où elle le pouvait », constate le sociologue Mathieu Quet. Simple organisation du transport des marchandises à l’heure de la mondialisation ? Non, selon Quet, car la logistique porte en elle une approche globale de l’économie et une nouvelle manière de penser dont on est loin de mesurer les enjeux. Il explique ainsi que, d’origine militaire, la pensée logistique a d’abord conquis l’industrie puis le lean (de l’anglais « maigre », « dégraissé ») management qui s’est mis à concevoir les salariés eux-mêmes comme des « ressources », voire comme « des intrants qu’il s’agit de gérer de façon optimale ». Si les personnes et les marchandises sont devenues interchangeables, c’est parce que nous réfléchissons désormais en termes de gestion de flux, qu’il s’agisse des migrants, des data, des transactions financières ou de la santé. Jusqu’à la pandémie de Covid, qui ressort comme un ensemble de problèmes allant de la circulation du virus à l’orientation des malades, en passant par la distribution de masques, de gels et de vaccins. Mais avec sa volonté de tout fluidifier – contrôle de la supply chain (« chaîne logistique »), réduction des coûts et raccourcissement des circuits –, cette nouvelle rationalité économique permet surtout d’informatiser le « traitement des données » et « la prise de décision ». Et Quet d’appeler à une « alterlogistique », c’est-à-dire à « un nouvel art de la mobilité [qui] reste à réinventer ».
Si François Jullien se plaît à faire dialoguer « philosophes chrétiens » et « lettrés chinois », c’est moins pour savoir « lequel est le plus croyable des deux, Moïse ou la Chine » que pour « faire sortir enfin » la philosophie de son destin occidental, en la confrontant à un autre système de pensée, et découvrir d’autres « configurations du pensable ». Après s’être ainsi intéressé aux concepts fondateurs de la civilisation occidentale que sont le logos (la « pensée rationnelle » en grec) et l’eidos (l’« idéal »), le philosophe s’intéresse ici à la notion de theos (« dieu »), à laquelle il a dédié un séminaire. Les dix chapitres du livre sont consacrés à mesurer l’écart entre les deux cultures et le « travail de fissuration » qui s’opère dans la conscience européenne lorsqu’elle s’aperçoit qu’une autre histoire s’écrit à l’autre bout du monde, qui ne renvoie aucunement à l’idée de Dieu, ni ne fonde sa puissance sur une supposée universalité de la raison. Le retrait de Dieu dans la pensée chinoise semble signifier un autre rapport au monde et à ce qui est originaire, qui n’est pas celui de l’ontologie et de « l’être présent » grec, mais qui est celui du tao, d’une « voie », qui ne conçoit pas l’être dans sa permanence mais modélise son existence en mouvement. Si le concept de Dieu rencontre une limite à la fois historique, géographique et théorique lorsqu’on le confronte à la civilisation chinoise, ce n’est pas tant que le terrain soit occupé par une autre religion, comme le bouddhisme, mais parce qu’il n’y a pas chez elle d’« attente religieuse ». Ce faisant, François Jullien ouvre donc un espace de discussion entre les cultures, qu’il appelle « l’inter-culturalité ». Mieux, il propose un concept alternatif à celui de Dieu dans un autre essai, L’Incommensurable, qui paraît simultanément. Il invite à ne plus « contenir » le monde dans une idée limitée, incitant plutôt à ouvrir notre regard quotidien à ce concept qui excède l’idée de Dieu : l’« incommensurable ». Cela pourrait bien « changer la vie ».
« Leur enfance commence et la mienne vient de se terminer pour toujours », s’est dit Vincent Delecroix en tenant dans ses bras ses jumeaux nouveau-nés. C’était faux, reconnaît le philosophe, car la nouveauté que porte la naissance bouleverse tout ordre ancien et fait des pères des fils tout aussi bien que l’inverse. C’est donc en se méfiant de deux écueils qu’il tente d’approcher l’enfance. Le premier est d’y chercher la trace de son propre passé ; le second d’y voir la promesse de ce qui sera. Tout discours est « noyé entre la mémoire et l’anticipation », entre l’enfance en tant que pensée des origines et en tant que devenir autre chose, progrès « en attente de l’être ». Delecroix préfère penser la naissance comme « un processus continu et non un événement » et l’enfance comme un état qui n’a pas de fin (ni finalité ni borne). Ces quelques réflexions savamment posées, le philosophe entreprend alors d’approcher modestement « leur » enfance. Ce regard rêveur de son fils, cette agilité de sa fille fonçant vers la mer à quatre pattes, cette tour de Kapla montée jusqu’à l’effondrement et ces pages de livres déchirées et mangées jusqu’à plus faim, lui donnent des choses à penser. C’est ainsi qu’il tente de vivre avec eux dans l’enfance.
Le film Presque, qui sort le 26 janvier au cinéma et qu’Alexandre Jollien cosigne et interprète avec Bernard Campan, porte comme sous-titre une phrase d’Érasme : « On ne naît pas homme, on le devient. » C’est cette même formule qui ouvre ces Cahiers d’insouciance, sans doute parce que, pour devenir homme, le chemin est le même sur le papier qu’à l’écran : il faut cesser de se préoccuper de son ego, de « s’accrocher à un but, à un idéal » et de vouloir mener sa vie comme un combat. Avec ses aphorismes inspirés de Nietzsche et du bouddhisme – surtout du Tibétain Chögyam Trungpa –, l’insouciance que Jollien cultive dans ce texte très personnel pourrait paraître une apologie du je-m’en-foutisme, tant il décline le leitmotiv de ce qu’il appelle « CCL, couldn’t care less. Rien à battre ! » En réalité, c’est plutôt la manière qu’a ce sage de vivre son handicap et d’inviter ses lecteurs à dépasser leurs peurs pour accepter l’existence comme elle est. « Origine du problème : chercher une sécurité qui n’existe pas. » Un détachement libérateur.
Pourquoi gravir une montagne si c’est pour la redescendre presque aussitôt ? Il y a là un mystère qui fait dire à Pascal Bruckner que « la montagne illustre à merveille l’absurdité délicieuse de l’existence » et en exalte la beauté. Plus que le grandiose spectacle promis à ceux qui parviennent à se hisser jusqu’aux sommets, c’est pourtant le défi de l’ascension qui attire à la manière d’une « activité quasi religieuse », selon Bruckner : « Si l’être humain crapahute, c’est d’abord pour être l’auteur d’un événement, si modeste soit-il. » Il raconte comment le randonneur doit d’abord faire l’épreuve de son humilité, avant de pouvoir ressentir sa force et « la joie simple d’avoir accompli quelque chose à sa mesure ». Ce livre est une véritable déclaration d’amour à la montagne et, entre émerveillement et effroi, à l’expérience du sublime qu’elle procure. D’où cette définition : « La randonnée est une servitude volontaire où l’on décide du joug que l’on s’impose parce qu’il est synonyme d’une amitié supérieure avec le monde. »
Un étrange tournis nous saisit à la lecture de cette fable inspirée à Raphaël Enthoven par la catastrophe de Tchernobyl. Il a en effet découvert que, dans cette zone désertée par les hommes, les bêtes ont survécu. Lecteur de George Orwell et de sa Ferme des animaux, il a donc imaginé une société animale qui a fait table rase de la servitude attachée à la domesticité pour instaurer un régime ultradémocratique. Fondée sur une égalité obsessionnelle (les herbivores ayant canalisé le désir « naturel » des carnivores) et sur une discussion permanente, cette société est pourtant menacée par la guerre civile, sous les coups des revendications des « enragés ». Car, pour l’auteur, les démocraties ne meurent plus de leurs inégalités ou de leurs ennemis extérieurs, comme à l’époque d’Orwell, mais de leurs propres excès. Ce dont témoigne l’amusant glossaire des doctrines qui essaiment dans ce monde, de l’animalisme au femellisme de première, deuxième et troisième générations (qui prône le droit de se soumettre en toute liberté), en passant par le naturisme, qui considère que les plantes sont des êtres pensants. Si la tête tourne, c’est que l’on est un peu trop souvent ramené aux correspondances avec notre époque pour chercher de quelle figure politique ou idéologique l’auteur fait la satire… On se réjouit cependant de l’art d’Enthoven à singer nos « bêtises » politiques.
Il y a vingt ans s’éteignait Pierre Bourdieu, qui reste considéré mondialement comme l’un des plus importants sociologues pour son travail sur les mécanismes de reproduction des classes, sur la violence symbolique, sur les goûts comme principe de distinction des dominants ou encore sur la diversité des champs (artistique, politique, juridique…) qui constituent la société. Les éditions du Seuil rendent aujourd’hui accessibles les derniers cours inédits donnés au Collège de France entre 1987 et 1989 par l’un des intellectuels les plus influents du XXe siècle, qui ne cachait pas son engagement à gauche. Prenant pour point d’entrée la question du fonctionnement de l’État, et plus encore celle de l’éthique des « serviteurs de l’État », Bourdieu repose, entre les lignes, dans des domaines aussi différents que la morale, l’administration, l’art ou la science, un problème qui hante la sociologie : « Un acte désintéressé est-il possible ? » Le sociologue extrait le problème d’une analyse purement individuelle du comportement et le réinscrit dans son contexte. L’enjeu du désintéressement, c’est d’abord celui du « processus d’autonomisation par lequel s’est constitué dans le cosmos social un microcosme à l’intérieur duquel se joue un jeu très particulier obéissant aux règles de désintéressement. […] Pour qu’un univers désintéressé fonctionne, il faut à la fois que le désintéressement soit récompensé et que des gens aient intérêt au désintéressement ». Les idéalistes un peu naïfs de la vertu s’offusqueront certainement que l’on parle ainsi d’un « intérêt au désintéressement ». Le problème tient essentiellement, comme l’ajoute Bourdieu dans la réédition de ses Interventions, à ce que « l’on vit sur une définition pauvre, c’est-à-dire économiste, de l’intérêt ». Le sociologue invite à nous déprendre de cette vision monolithique et purement utilitariste pour comprendre comment l’intérêt a pu engendrer des sphères autonomes de désintéressement, des espaces où, indissociablement, « l’universel rapporte des intérêts » et devient l’objet d’un souci sincère. Un universel non pas abstrait du social mais enraciné et engagé en lui. Comme le note Bourdieu à propos de la figure du penseur : « C’est en accroissant leur autonomie […] que les intellectuels peuvent accroître l’efficacité d’une action politique », c’est en cultivant le désintéressement qu’ils gagnent en influence sur le monde social.
« Il s’éveilla. Le monde se trouva descellé. » En refermant ce livre tissé d’amour et de mort, ce sont des images comme celles-ci qui nous restent. Car Pascal Quignard élabore son récit comme une rêverie, une marqueterie de rêves éveillés déjouant la chronologie au profit de tableaux pensifs et d’aphorismes frappants. Dans ce tombeau littéraire relatant la séparation de deux amants, l’auteur invente le destin de personnages ébauchés dans ses ouvrages précédents, comme Marie enceinte de Meaume, le graveur de Terrasse à Rome (2000), ou Thullyn l’élève de Sainte-Colombe, le musicien de Tous les matins du monde (1991). L’action se situe à un moment paroxystique de l’histoire de France, durant la Fronde, en 1652, quand l’anomie et la violence dans le royaume sont les plus grandes… au moment même où le compositeur Froberger invente l’admirable suite baroque, en musique. Ce roman poétique en forme de vanité est un fil ténu tendu entre deux temporalités : celle de la séparation, de la mort, qui survient dans nos vies singulières, et celle de la vie qui se prolonge indéfiniment comme un flux, dont parlaient déjà les philosophes présocratiques, une génération continuée par-delà la corruption. « Que reste-t-il de l’amour quand l’amour, à l’évidence, n’est plus ? Tellement de choses qu’il est impossible de les énumérer. Tout un monde. Continue le mouvement qui l’initia. N’a pas de fin l’essentiel. »
Pourquoi restons-nous sourds aux menaces qui pèsent sur la planète ? Comment expliquer que le sauvetage du vivant mobilise moins que, jadis, les enjeux de la production et de la lutte des classes ? Bref et concis, ce « mémo » tente d’établir les conditions d’une nouvelle mobilisation écologique.  Au centre de la réflexion de Bruno Latour et de Nikolaj Schultz, son coauteur danois, se trouve la notion de classe, héritée du marxisme. Ce livre apparaît comme une réponse à ceux qui, parmi les penseurs contemporains de gauche, accusent Latour d’ignorer la domination et l’exploitation inhérentes au capitalisme. Le philosophe ne nie pas cette part dévastatrice, pas plus qu’il n’oublie le sens que la lutte des classes a pu apporter à l’histoire et l’énergie transformatrice qu’elle a suscitée. La lutte actuelle pour le climat et la sauvegarde du vivant lui paraît cependant d’une tout autre nature. Contrairement à la cause marxiste, la cause écologiste ne voit pas dans la production l’horizon du combat social. « Produire, écrit Latour, c’est assembler et combiner, ce n’est pas engendrer, c’est-à-dire faire naître par des soins la continuité des êtres dont dépend l’habitabilité du monde. » Dès lors que le sens de l’histoire ne réside plus dans une modernité productrice mais dans une nouvelle façon de prendre soin de ce qui est engendré, une « classe-pivot » doit, selon Latour, se former, une classe transversale associant les scientifiques, les militants et les « gens de bonne volonté ». Elle seule peut devenir le moteur du renversement nécessaire et en forger les outils intellectuels. Cet audacieux Mémo laisse cependant en suspens une question cruciale : dans la grande conversion qui s’annonce, le partage des coûts et des sacrifices sera-t-il équitable ?
Voici un drôle d’essai qui avance sur deux axes. D’un côté, le démographe Emmanuel Todd compulse de nombreux chiffres et cartes qui composent un fascinant tableau de l’évolution de la situation des femmes. On y apprend que le patriarcat est un fait assez circonscrit dans l’Histoire, que le rapport entre hommes et femmes, chez les chasseurs-cueilleurs, fut plutôt de coopération en vue de la survie. Avec un peu d’ironie, Todd montre que ce rapport de coopération est en train de revenir dans la classe moyenne – parce que les femmes travaillent, qu’elles ont un niveau d’études supérieur, que l’impératif de survie revient. De l’autre côté, Todd a des saillies qui tordent l’objectivité du propos. Il considère que le féminisme de troisième vague, la vogue des sorcières et le mouvement #metoo présentent les rapports hommes-femmes comme antagonistes, alors qu’ils n’ont jamais été si égalitaires. Dès la première page, il se plaint qu’on fasse un foin du féminicide, alors qu’il n’y en a jamais eu si peu (90 en 2020). Là, il y a peut-être une faille dans le raisonnement. En effet, quand un phénomène est endémique et qu’on n’a aucun moyen de le résoudre – prenons la grande famine de 1315-1317 –, il entraîne un certain fatalisme. Le scandale commence quand on peut agir, éradiquer un problème, et qu’on ne le fait pas. N’est-ce pas le cas du féminicide aujourd’hui ? Précieuse pour la description, la statistique a ses limites pour la prescription.
Notre rédacteur en chef Michel Eltchaninoff s’est attaqué à un sujet méconnu, une bizarrerie de l’histoire russe. Dans un essai d’une érudition fourmillante mais d’une écriture très claire, il retrace l’histoire d’un courant de pensée original, le « cosmisme », né dans les années 1880, qui fascina Dostoïevski. Ses figures tutélaires sont le savant Constantin Tsiolkovski (1857-1935), convaincu que le destin spirituel de l’humanité était de se rendre immortelle puis de propager la vie dans l’espace, et le scientifique Vladimir Vernadski (1863-1945), qui a développé le concept de « bio-sphère » et qui voyait la vie comme une puissance active modelant la Terre. Au fil des pages, on découvre que la science russe n’est pas tout à fait comme la science occidentale, qu’elle n’est pas galiléenne, qu’elle ne se contente pas d’une description mathématique du réel, mais qu’elle est empreinte de religiosité. Pourquoi exhumer cette galaxie de personnages excentriques ? C’est que, ironie du sort, les projets cosmistes les plus ahurissants – faire revivre les morts, vaincre le vieillissement, se rendre capables de télépathie, construire des hôtels sur la Lune – inspirent désormais les magnats de la Silicon Valley, Jeff Bezos et Elon Musk en tête.
Le musée Carnavalet-Histoire de Paris présente, pour les 150 ans de la naissance et les 100 ans de la mort de l’auteur d’À la recherche du temps perdu, une exposition qui met en lumière les rapports qu’entretenait Marcel Proust avec la capitale. À voir jusqu’au 10 avril.  
En adaptant pour le grand écran Le Quai de Ouistreham, livre d’enquête en immersion de la journaliste Florence Aubenas, Emmanuel Carrère se demande si l’on peut témoigner de ce que l’on a pas vécu. Une réussite à voir au cinéma dès le 12 janvier.
Alain Françon livre une adaptation lumineuse de la pièce de Marivaux, où il est question, bien sûr, d’amour, mais aussi d’un certain rapport à la vérité et à l’authenticité, notion renouvelée au XVIIIe siècle et à qui le théâtre offre le plus juste des miroirs. Un marivaudage à ne pas manquer lors de sa tournée dans toute la France.  
C’est l’hiver, vaccinons-nous. Il n’y a plus une minute à perdre. Il faut se vacciner, je vous dis ! Contre la sinistrose, la mélancolie des arbres nus, des ciels gris, des matins frisquets, des nuits qui, en plein milieu de l’après-midi, tombent beaucoup trop tôt, des jours qui, bi..
Horizontalement I. Le Capital, c’est aussi son travail. Il « Marchais » mieux jadis. II. Avant omicron. Aura du succès. III. Volume, pas de sa voix, mais dont l’homophone est de Savoie. Nous, c’est elle. IV. À l’heure où blanchit la campagne. III&nbs..
C’est à Buenos Aires que le chanteur-voyageur a trouvé l’inspiration pour son nouvel album, Sous un soleil énorme (Romance musique). Il n’en a pourtant pas oublié d’où il vient, Saint-Étienne, à laquelle il consacre un titre bouleversant, « Je tiens d’elle », avec le duo Terrenoire. Mais nulle trace de nostalgie chez lui – « moi, je vois demain ». L’artiste, qui fustige « l’industrie du choc qui vide les mots de leur sens, alors que les mots sont plus dangereux que les armes », est toujours aussi mordant, comme en témoigne « Corruption », qui emporte même Platon dans ses bagages. Il s’embarque d’ailleurs le 19 février pour une grande tournée qui s’achèvera en octobre par quatre dates à L’Olympia, à Paris. On the road again.  

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