"Aucune fatalité ne pèse sur le destin de la France" : les mots forts de Mendès France en 1953 – L'Express

L'Express du 16 mai 1953. Entretien avec Pierre Mendès France
L'Express
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Le 16 mai 1953, Jean-Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud lancent L’Express, supplément hebdomadaire des Echos. Dans son premier numéro, le journal met à l’honneur Pierre Mendès France que les fondateurs de L’Express espèrent voir porté au pouvoir. Leur engagement derrière la figure morale de la gauche est total. Selon les mots de Françoise Giroud, L’Express n’était pas « le journal de Mendès » mais « un journal pour Mendès ». 
En 1954, Pierre Mendès France accède à la présidence du Conseil où il restera 232 jours. Son passage à Matignon est marqué par la signature de la paix en Indochine et l’autonomie de la Tunisie. 
En octobre 1992, dix ans après sa mort, L’Express rendait hommage à cet homme d’Etat « qui refusa toujours les compromissions ». Françoise Giroud rappelait : « Il n’essayait pas de séduire l’opinion, mais de la mettre en face des réalités. Quand il prenait des engagements, il les tenait, et, surtout, chacun se sentait sûr qu’il les respecterait. Voilà peut-être ce qui nous reste de lui. L’image d’un homme qui tient parole. En définitive, il a incarné la vertu, au sens romain du terme, la vertu républicaine. De temps en temps, il y a de quoi se sentir nostalgique… » 
Alors que la France connaît de fortes tensions sociales, économiques et internationales, nous vous proposons de redécouvrir l’entretien accordé par Pierre Mendès France à L’Express dans son premier numéro. Il y affirme sa foi en un discours de vérité et de rigueur : « Certains redoutent qu’un langage loyal et ferme sur la situation présente n’entraîne le découragement. C’est qu’ils n’ont pas foi dans la volonté et dans l’aptitude de la nation à se redresser. Pour eux, la France, épuisée physiquement et nerveusement, est incapable de supporter la vérité. Ils passent pour des optimistes. Ce sont les pires pessimistes, car leur seule perspective, c’est une France qui se traînerait interminablement dans l’ornière. » 
Emmanuel Macron, très attaché à la figure de Pierre Mendès France, célèbre ce mardi sa mémoire en recevant à l’Elysée sa famille et plusieurs personnalités dont Jean-Pierre Chevènement. 
L’Express du 16 mai 1953 
Pierre Mendès France est député de l’Eure depuis 1932. Il a aujourd’hui 46 ans. Depuis sa démission du gouvernement de Gaulle en mars 1945, il alerte la nation sur les risques que lui fait courir l’absence de programmes à long terme. M. Mendès France parle très rarement. Il fait une intervention à la tribune de l’Assemblée nationale chaque année, deux au plus. Cependant son analyse cohérente, précise, toujours constructive de la politique française, de ses erreurs et de ses illusions, lui a acquis une audience remarquable au Parlement et dans le pays. Dans les semaines récentes, les événements sont venus une fois de plus confirmer avec éclat ses théories. Nous lui avons donc demandé d’exposer ses vues sur la situation actuelle et d’indiquer les premiers remèdes nécessaires. C’est la première fois depuis plus de deux ans que M. Mendès France répond à une grande interview. 
L’Express :Monsieur le ministre, il nous a paru indispensable pour le premier numéro de notre journal de tenter un bilan des questions pendantes. Nous serions heureux d’avoir votre opinion.  
Pierre Mendès France : Il me semble, comme à vous, que la situation actuelle justifie que l’on fasse le point sur les problèmes essentiels, ceux que notre pays a eus à résoudre dans les dernières années et ceux qui sont pendants. Ce sont presque les mêmes, car rien n’a été résolu. Mais maintenant l’heure des échéances a sonné.  
– Nos récents échecs ont alerté l’opinion sur les graves erreurs de notre politique en Indochine.  
– Notre revenu national est en stagnation depuis deux ans, et le président du Conseil a même annoncé une régression. Nous observons les premiers symptômes d’un chômage absurde dans ce pays où tant de besoins sont insatisfaits.  
– Les événements d’Afrique du Nord montrent que nous sommes en train de créer là-bas les mêmes conditions qui ont provoqué le drame indochinois.  
– Les hésitations et les mensonges à l’égard de nos alliés nous ont imposé des charges que nous ne pouvons plus supporter et cela au nom d’une politique commune sur laquelle nous perdons de plus en plus toute influence.  
Comment s’explique une si lourde série d’échecs ?  
Les hommes en sont responsables, mais aussi les structures politiques, institutionnelles ou morales dans lesquelles ils ont accepté de travailler. Le mauvais partage des tâches entre l’exécutif et le législatif, l’absence de responsabilité (aussi bien politique qu’administrative ou militaire), l’organisation défectueuse du travail gouvernemental, l’affaiblissement de l’Etat devant les forces économiques et politiques, l’absence de sursaut d’une opinion nationale et parlementaire systématiquement tenue à l’écart des choix essentiels, ont bloqué les rouages du régime. 
Quels sont, aujourd’hui, les remèdes que vous envisagez ?  
Il n’y a plus aujourd’hui de remèdes de détail, il faut considérer l’ensemble des problèmes.  
Nous n’avons pas pris conscience à la Libération que nous étions un pays « nouveau pauvre ». Rendre à la France la prospérité et la puissance impliquait dès lors un choix dans nos efforts.  
A prétendre tout faire, nous n’avons réussi qu’à détériorer notre monnaie sans satisfaire aucun de nos objectifs. 
Pierre Mendès France en couverture de L’Express du 7 mai 1955.
L’Express
Votre analyse est bien pessimiste… 
Certains redoutent qu’un langage loyal et ferme sur la situation présente n’entraîne le découragement. C’est qu’ils n’ont pas foi dans la volonté et dans l’aptitude de la nation à se redresser. Pour eux, la France, épuisée physiquement et nerveusement, est incapable de supporter la vérité. Ils passent pour des optimistes. Ce sont les pires pessimistes, car leur seule perspective, c’est une France qui se traînerait interminablement dans l’ornière.  
Mais la France peut se redresser d’un coup de reins vigoureux. Elle conserve ses chances aux points de vue international, économique, social, pourvu qu’elle soit appelée à organiser le rude et grand effort collectif qui s’impose et qui peut assurer le succès.  
Tableau pessimiste, dîtes-vous ? Quand les choses vont mal, il ne faut pas hésiter à dire qu’elles ne vont pas bien. Mais il faut chercher et trouver les solutions constructives. Il y en a. Le salut est possible, malgré les erreurs passées. Et ceux qui en sont persuadés – comme je le suis – sont les véritables optimistes.  
Quelles solutions préconisez-vous ?  
Aucun de nos problèmes n’est soluble sans que l’on prenne d’abord conscience du fait qu’ils sont liés entre eux, et que leurs solutions ne peuvent intervenir qu’ensemble.  
1. On ne peut pas aborder le problème du redressement économique sans résoudre celui des charges improductives comme le réarmement et la guerre d’Indochine.  
2. D’autre part, sans ce redressement économique, nous n’aurons pas une politique étrangère valable.  
3. Sans politique étrangère cohérente, nous ne résoudrons pas le problème des charges improductives. Tout se tient.  
La « vocation universelle de la France » sera mieux assurée par une réussite sur un programme limité à l’essentiel que par un échec sur tous les points d’un programme trop vaste.  
Vous pensez à l’Asie ?  
Il serait évidemment préférable de maintenir notre influence en Asie. Cependant, même si cela était militairement possible, devons-nous poursuivre notre expédition en Indochine si elle nous coûte la plus grande part de nos possibilités d’action en France, en Europe et en Afrique?  
Selon vous, il faut donc négocier en Indochine ? 
Notre situation pour négocier était meilleure il y a deux ans que l’année dernière ; meilleure l’année dernière que maintenant ; elle est probablement moins mauvaise maintenant qu’elle ne le sera l’année prochaine.  
Une nouvelle occasion de résoudre le conflit d’Indochine s’est présentée voici deux mois encore. Lorsque la Chine et les Etats-Unis ont repris les négociations en Corée, la France devait offrir, elle aussi, une négociation en Indochine. Notre inaction à ce moment exceptionnellement favorable a permis l’aggravation de la situation politique et ces échecs militaires tout récents qui rendent, j’en conviens, la négociation plus difficile et plus douloureuse aujourd’hui. Mais faut-il attendre une véritable catastrophe pour en finir?  
Que pensez-vous du niveau du réarmement français ?  
Un grand pays moderne ne saurait fonder son effort militaire sur une économie décadente. Or, pendant une longue période, il faudra supporter le fardeau du réarmement.  
En poursuivant un effort militaire disproportionné, comme nous le faisons depuis plusieurs années, nous compromettons notre redressement économique pour des résultats d’ailleurs dérisoires dans le domaine de la Défense. Cette politique aboutit donc à un double échec. Il faut réagir contre le conformisme et les illusions, contre une conception archaïque de la Défense nationale. Oui, nous devons réduire le montant actuel des crédits militaires et mettre sur pied une organisation de la Défense nationale adaptée à nos possibilités et à nos objectifs.  
Après ces deux opérations chirurgicales – sur l’Indochine et les crédits militaires – quel est le programme positif que vous préconisez?  
Il faut que les ressources ainsi dégagées soient rapidement employées à restaurer le potentiel économique de la nation. Seule une politique active de l’équipement, de la modernisation et du logement permettra – au bout d’un certain temps – de relever la production, le niveau de vie et, en fin de compte, d’assumer les charges d’une grande puissance moderne. Si nous ne décidons pas rapidement ce transfert d’une grande partie de nos ressources vers des tâches productives, il serait vain d’essayer de résoudre nos problèmes politiques ou diplomatiques. 
L’Express du 22 octobre 1982. Numéro hommage à Pierre Mendès France.
L’Express
Pourriez-vous indiquer quelques exemples de ce transfert ? 
Une tâche essentielle s’impose à nous: renouveler et étendre notre patrimoine immobilier. Aucun problème ne sera résolu tant que les Français ne seront pas convenablement logés. C’est une tâche de longue haleine, mais à laquelle il faut se mettre dès maintenant. Elle doit d’ailleurs garantir la France contre le chômage pendant de longues années.  
Il y a une autre tâche encore qui est très importante: il faut accroître massivement notre effort économique dans nos territoires d’outre-mer. Cet effort seul nous permettra de trouver avec ces pays des formules d’association politique profitable pour tout le monde. Je pense surtout à l’Afrique du Nord.  
Il faut définir un programme à long terme, montrer à tous le but à atteindre et les moyens d’y parvenir, préparer le redressement que tant de Français espèrent.  
Croyez-vous que l’opinion française soit prête à accepter la nouvelle orientation politique dont vous venez de dessiner les grandes lignes ?  
Un point paraît acquis : le pays est peu satisfait de la politique actuelle, car il a conscience de sa faiblesse et de ses incertitudes. Les dernières élections montrent un renforcement des partis d’opposition. Les communistes maintiennent leurs positions, surtout dans les centres urbains, et les socialistes consolident les leurs.  
Regardez aussi la vigoureuse réaction de l’opinion en quelques jours sur l’affaire d’Indochine. Il a suffi que certains aspects de notre politique là-bas soient dénoncés pour que le pays réclame des mesures. Et nous ne sommes qu’au début de cette évolution. L’opinion prendra rapidement conscience qu’aucune fatalité ne pèse sur le destin de la France – contrairement à ce que certains laissent croire – que tous nos problèmes peuvent être résolus si nous le voulons.  
Il est trop facile d’invoquer des engagements internationaux pour camoufler l’impuissance. Ce prétexte ne servira plus très longtemps.  
Si la France, comme vous le préconisez, modifie l’orientation de sa politique, n’est-il pas à craindre qu’elle ne perde une partie de son influence auprès de ses alliés ?  
Bien au contraire. Il faut rappeler sans cesse une vérité fondamentale qu’il est trop commode d’oublier ou de passer sous silence: c’est seulement après un redressement intérieur vigoureux, un emploi nouveau et efficace de nos propres ressources que la France retrouvera une position internationale.  
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