Anxieuse, queer et excentrique, bienvenue dans l'ère de l'hyperpop – Les Inrockuptibles

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6 min
par Bruno Deruisseau
Publié le 5 septembre 2022 à 19h00
Mis à jour le 22 août 2022 à 16h43
Troye Sivan et Charli XCX dans le clip de “1999”.
Très populaire depuis l’avènement de TikTok, dont elle fournit une grande partie de la bande-son, l’hyperpop est un genre hyperlatif : BPM hauts, Auto-Tune facile, avalanche de sons d’origine numérique… Et si c’était elle qui incarnait le mieux les soubresauts et les états d’âme de notre siècle ?
“I just wanna go back, back in 1999”, chante Charli XCX en ouverture de son morceau 1999. À bien des égards, ce morceau et son clip, sortis deux décennies après l’année que la chanteuse ausculte avec nostalgie, est un hymne hyperpop. Britney, les premiers ordinateurs et leur animation cheap, des fonds verts tout pétés, un Nokia 3310, la première version du jeu vidéo Les Sims, des CD, MTV… Images, sons et paroles définissent en grande partie ce micro-genre musical. Marmite où se croisent cloud rap, trap lo-fi, EDM, trance, pop commerciale, dubstep ou witch house, l’hyperpop – appelée aussi glitchcore ou digicore – est en majorité fabriquée par des trentenaires (plutôt blanc·ches, middle class et éduqué·es) biberonné·es à la culture des années 1990-2000.
Défiant toutes les normes du bon goût, elle est une sorte de rejeton bâtard et excentrique de la pop classique, sa version parodique et hyperbolique. À l’image du clip de Charli XCX, son esthétique est faite de couleurs flashy, d’animations 3D primitives dérivées de la vaporwave, de moyens DIY, de looks kawaii exaltant tantôt une féminité paroxystique, tantôt une masculinité normcore de geek. Au niveau des oreilles maintenant, l’hyperpop a les BPM hauts, l’Auto-Tune facile, la tendance à compresser une avalanche de sons d’origines numériques diverses (sonneries de téléphone, jingles de jeux vidéo assortis à une ribambelle de synthés) dans un laps de temps très court, ce qui rend le genre particulièrement célèbre sur TikTok.
Symptôme d’un capitalisme fin de règne mais cependant toujours pas dégrisé de sa toute-puissance technologique, l’hyperpop est la musique du XXIe siècle par excellence. Composée sur ordinateur par une jeunesse hyperconnectée, elle en décrit les anxiétés (ennui, solitude, nostalgie) et les euphories (fête, drogues, amour) avec un plaisir non dissimulé de l’emphase. Comme si, au bord du chaos économico-écologique (du crash, qui donne son titre au dernier album de Charli XCX tout en faisant référence au film de Cronenberg), il ne nous restait que l’intensité, qu’elle soit euphorisante ou plombante. D’où ce penchant pour l’utilisation des lettres capitales, cette génération d’artistes s’exprime en majuscules. Un pied dans le paradis du rêve consumériste et l’autre dans les marais de la dépression réaliste, l’hyperpop oscille entre un hédonisme de façade et une profonde angoisse à vivre. Pas révoltée pour un sou, cette jeunesse-là est cynique et désespérée.
À l’esthétique de l’éreintement s’ajoute celle de l’hybridité absolue et ludique. L’hyperpop est un mouvement queer, trans, gay et non binaire. Elle métisse aussi l’organique et le digital, ou plutôt elle accouche d’une digitalité organique. Jamais note de synthé n’a paru aussi liquide, jamais beat n’a semblé plus grouillant, jamais voix humaine n’a autant ressemblé à celle du cyborg que dans un morceau d’hyperpop.
Elle est moins affaire d’ascendance que de transcendance, dans le sens d’un dépassement total des genres
Cependant, vouloir définir l’hyperpop est vain car son postulat est précisément l’éclatement des genres, la distorsion infinie, le remâchage permanent, la régurgitation comme seconde nature. Cette pop méta, ou postpop, ne se définit donc pas uniquement par son ADN musical. Elle est moins affaire d’ascendance que de transcendance, dans le sens d’un dépassement total et à même de faire éclater les barrières des genres, musicaux et sexuels, mais aussi la frontière entre l’humain et la machine, autant que celle entre le réel et le virtuel, le ringard et le cool. Ce que partagent les artistes issu·es de ce mouvement est une sorte d’éthique créatrice de la fusion qui se fonde sur une approche savante d’une musique déconsidérée (tout du moins du point de vue de l’establishment musical), l’eurodance.
L’hyperpop est née à Londres en 2013, lorsque A.G. Cook, qui deviendra par la suite le parrain du genre, crée le label PC Music. Ce tout juste trentenaire à cheveux longs et lunettes finement cerclées débute la musique en duo avec Danny L Harle, un camarade de classe qui deviendra lui aussi une importante figure du mouvement.
PC Music permettra de fédérer une petite communauté de fans sur internet, mais aussi de rassembler des artistes qui posent, avec Harle et Cook, les premiers jalons de l’hyperpop : Sophie, Easyfun, Hannah Diamond et Namasenda. L’aspect protéiforme, décalé et ultra-contemporain du genre se fait déjà sentir lorsque, en 2014, A.G. Cook et Sophie lancent le projet QT, qui mêle avatar à la voix ultra-pitchée, publicité à gros sabots et SF chromatique. L’année suivante sort la compilation PC Music Vol. 1, qui constitue encore aujourd’hui une très bonne entrée en matière dans l’hyperpop.
Surtout présents dans les tréfonds de la plateforme Soundcloud, les morceaux d’A.G. Cook sont assez vite repérés par la presse spécialisée, et les premières collaborations prestigieuses se font jour. Charli XCX lui demande de produire sa mixtape Pop 2 en 2017, alors qu’il a collaboré avec Oneohtrix Point Never un an plus tôt. À sa suite, c’est toute l’écurie PC Music qui gagne en visibilité. Le plus grand disque d’hyperpop, Oil of Every Pearl’s Un-Insides de la regrettée Sophie, sort quant à lui en 2018. Mais ce n’est que l’année suivante que le mouvement explose à la face du monde, grâce à la création par la curatrice de Spotify Lizzy Szabo d’une playlist à succès sobrement nommée Hyperpop.
Aujourd’hui, le genre forme plus que jamais une communauté très soudée et transfrontalière. Le maillage des collabs entre les artistes hyperpop actuel·les est infini : A.G. Cook a déménagé à Los Angeles et s’est mis à produire Caroline Polachek, autre diva hyperpop ; cette dernière a confié les premières parties de sa dernière tournée américaine à la Française ultra-douée Oklou, qui a elle-même collaboré avec Namasenda et a été remixée par Sega Bodega, le producteur de Shygirl…
De la Grande-Bretagne, le mouvement s’est répandu à travers le monde, en Allemagne avec Kim Petras pour un versant hyperpop-bonbon, mais aussi aux États-Unis, dans une version plus trash avec 100 Gecs, autre groupe phare du genre, qui sortira d’ailleurs prochainement son nouvel album et dont l’une des membres, Laura Les, a vu son titre solo Haunted utilisé dans la série Euphoria.
On peut se demander si l’hyperpop n’a pas entamé, comme l’avait prédit il y a un an Charli XCX, un irrémédiable déclin
En France, à part Oklou, on peut citer Ascendant Vierge, Planet 1999, Caro, Regina Demina et Simili Gum. Au rayon des artistes un peu moins connu·es, il y a Raed Raees et son imparable titre Greekonos, le post-ado mélancolique Aldn, le Canadien Casey MQ, mais aussi Slayyyter, Gupi, Umru et Dorian Electra. À sa marge, l’hyperpop accueille des artistes qui flirtent avec elle tout en traçant leur propre route (Arca, FKA Twigs, Eartheater et même Lil Nas X), mais aussi de jeunes rappeurs dans les nuages (Yung Lean, Bladee, Ecco2K).
À l’heure où Caroline Polachek chante pour le blockbuster d’animation régressif Les Minions 2 et où même Beyoncé se met à l’hyperpop dans son dernier album Renaissance (notamment sur le titre All Up in Your Mind, produit par A.G. Cook), on peut se demander si l’hyperpop n’a pas entamé, comme l’avait prédit il y a un an Charli XCX, un irrémédiable déclin, à moins qu’elle n’ait poussé son hybridité jusqu’à se dissoudre dans la pop culture tout entière.
A.G. Cook Beautiful : une parodie d’eurodance placée sur un album fondateur, la base.

Sophie Immaterial : titre issu du premier grand disque d’hyperpop assorti d’un clip emblématique.

Charli XCX 1999 : l’hymne hyperpop par excellence, entêtant et représentatif de l’état d’esprit d’une génération.

100 Gecs Money Machine : les kids du Missouri déclinent le genre dans sa version trash.

Kim Petras Malibu : jouissif et kitsch. Ce que l’hyperpop a produit de plus mainstream.

Oklou Unearth Me : un titre à la fois aérien et terreux, sous influence d’ambient : la Française a diversifié le genre.

Caroline Polachek Bunny Is a Rider : la cousine US d’Oklou poursuit une carrière solo qui atteint des sommets d’orfèvrerie.

Danny L Harle On a Mountain : avec A.G. Cook, il est l’autre parrain du genre, dans un versant eurodance limite mauvais goût.

Shygirl Tasty : cette nouvelle surdouée sort son premier album à la fin du mois.

Arca KLK (feat. Rosalía) : les derniers titres de la diva vénézuélienne mêlent avec génie hyperpop et reggaeton.

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