Analyse | COP15 sur la biodiversité : une maison vide pour demain? | COP15 – Radio-Canada.ca

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Il ne reste plus qu’une semaine aux 195 pays participants pour adopter une nouvelle entente mondiale qui mettra un terme au déclin du monde vivant.
Le Palais des congrès de Montréal, où ont lieu les débats au sujet de la COP15.
Photo : (Jaela Bernstien/CBC) / Jaela Bernstien
Ne serait-ce que par pur égoïsme, on pourrait penser que ce devrait être une préoccupation au quotidien : protéger la terre et les océans qui remplissent nos assiettes, préserver les sources d’eau qui nous permettent de vivre, garder intacte la végétation qui purifie l’air que nous respirons.
Près de nous, le boisé au centre de notre ville, le milieu humide en bordure de notre quartier, le petit ruisseau qui coule en lacet dans le champ de la banlieue et les insectes pollinisateurs dans notre jardin, ou, plus loin de nous, le récif de corail dans les Antilles et la forêt tropicale du bassin du Congo : tous ces espaces sont de petites mailles entrecroisées qui, ensemble, composent un grand bouclier contre le déclin de la vie sur Terre.
On le sait aujourd’hui, nos économies et notre bien-être dépendent en très grande partie de ce fragile équilibre. En tout, 75 % des cultures alimentaires mondiales reposent sur la pollinisation animale et 70 % des médicaments contre le cancer proviennent de la nature ou en sont inspirés.
Or, les protections qui garantissent notre survie se délitent rapidement.
Même si ces chiffres ont été largement cités depuis une semaine, il vaut la peine de les rappeler : les trois quarts de la surface terrestre et les deux tiers des milieux marins ont déjà été altérés par les activités humaines.
Un million d’espèces animales et végétales sur les huit millions connues sont menacées d’extinction, selon l’IPBES, une plateforme scientifique intergouvernementale qui est l’équivalent du GIEC pour la biodiversité.
Une espèce sur huit : ce chiffre donne froid dans le dos. Car après l’extinction, il n’y a plus de retour possible. Chaque espèce qui disparaît fragilise le grand château de cartes que sont les écosystèmes de la planète.
D’où vient donc notre obstination à saccager le monde vivant?
Pourquoi ce déclin accéléré de la vie ne suscite-t-il pas une émotion plus vive de notre part? Qui aime voir mourir les choses autour de soi?
La grande biologiste américaine Rachel Carson, auteure du célèbre essai Printemps silencieux qui, en 1962, a transformé notre façon de percevoir notre environnement, nous incitait à nous poser deux questions pour mieux comprendre la relation qui nous lie à la nature qui nous entoure :
Et si je n’avais jamais vu ça auparavant? Une première interrogation pour nous inciter à mieux observer la grande diversité écologique autour de nous.
Ensuite : Qu’arriverait-il si je savais que je ne le reverrais plus jamais? Une question pour nous faire prendre conscience de la fragilité de la nature, qui prend tout son sens aujourd’hui.
Il pourrait être utile que les délégués présents à Montréal aient ces interrogations en tête alors qu’ils négocient le contenu des 22 cibles qui composeront le cadre mondial sur la biodiversité, dont la protection de 30 % des territoires terrestres et marins d’ici 2030, la réduction de l’utilisation des pesticides et des plastiques, l’arrêt de la propagation des espèces invasives ou la gestion durable des terres agricoles.
Sur les 22 cibles du projet d’accord, c’est la cible 3 qui fait le plus parler : elle prévoit la protection de 30 % des terres et des mers de la planète d’ici 2030 (communément appelé l’objectif 30 x 30). L’augmentation de la superficie des aires protégées est probablement la cible à l’aune de laquelle sera jugé, en partie du moins, le succès ou l’échec de la COP15.
Si cette cible suscite un grand intérêt, c’est probablement parce qu’elle est la plus facile à comprendre. Pour plusieurs, elle est l’équivalent du 1,5 degré Celsius à ne pas dépasser pour le climat. Cette cible 30 x 30 a l’avantage de faire naître une image simple et claire grâce à un seul chiffre : pour préserver le vivant, il faut protéger le territoire contre l’action humaine.
Toutefois, si l’objectif de protéger 30 % des territoires d’ici 2030 est vital pour l’avenir de la diversité biologique, les décideurs politiques feraient une erreur en ne se focalisant que sur cette unique cible.
Elle permet certes aux États de démontrer leur bonne volonté pour la protection de l’environnement, mais la plupart des experts s’entendent pour dire qu’elle ne représente qu’un strict minimum.
Les bouteilles de plastique sont un véritable fléau dans certains pays. Ci-dessus, elles envahissent un terrain vague à Abidjan, en Côte d’Ivoire.
Photo : Getty Images / AFP/ISSOUF SANOGO
Si on veut inverser la courbe du déclin du monde vivant, on ne peut pas se permettre d’occulter les 21 autres objectifs, que ce soit la décroissance de l’utilisation des pesticides, la réduction de la pollution par le plastique ou par les métaux lourds, l’aménagement du territoire, la restauration des milieux dégradés, la réduction de l’introduction des espèces envahissantes ou la refonte des modes de production agricole et des régimes alimentaires.
Aucune des 22 cibles du texte ne peut être bradée, aucune n’est échangeable contre une autre.
La protection de la biodiversité ne peut pas se résumer au seul principe des aires protégées et c’est précisément le sens du texte qui fait l’objet de négociations à Montréal.
Car au fond, en lisant entre les lignes de ce riche document inspiré par les plus récentes connaissances scientifiques, on comprend qu’il appelle bien entendu à protéger le territoire mais qu’il incite à une profonde remise en question du modèle économique actuel.
Toutes les cibles sur la table sont essentielles à la protection du vivant. Elles sont toutes interdépendantes, liées les unes aux autres, comme les espèces animales et végétales dans un écosystème.
Surtout, la protection du territoire ne doit pas être une conservation de façade. Il s'agit non seulement de protéger davantage mais avant tout de protéger mieux.
Au Canada et au Québec, par exemple, le grand défi consistera à avoir l’audace de protéger des territoires plus sensibles, des aires davantage convoitées pour le développement ou des zones situées dans le sud du pays, là où habite la majorité de la population.
Le caribou des bois (écotype forestier) fait partie des espèces menacées les plus prisées par la population québécoise, indique une étude de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique.
Photo : Getty Images
Osera-t-on, par exemple, préserver la rivière Magpie, dans l’est du Québec, que lorgne Hydro-Québec pour y construire d’éventuels barrages? Trouvera-t-on enfin une solution viable pour protéger le caribou forestier, quitte à déplaire à l’industrie forestière? Cessera-t-on une fois pour toutes d’assécher les milieux humides au nom du développement périurbain? Protégera-t-on les ceintures vertes des villes de la pression de l’étalement urbain?
Et au-delà de tout ça, il faudra aussi protéger de façon cohérente. Créer des espaces qui répondent à une véritable connectivité, de vrais corridors, pour réparer les cicatrices qui provoquent la fragmentation des habitats.
Ce qui veut forcément dire qu’il faudra aussi protéger des terres privées.
Un exemple de l'ampleur du problème? Aux États-Unis, il y a davantage de personnes employées par les terrains de golf, qui sont d’immenses espaces verts de nature privée, que de rangers qui travaillent dans les parcs nationaux.
Pour protéger un territoire, il ne s’agit pas simplement de le confiner et de le fermer à toute activité. C’est pourtant ce qu’ont fait de nombreux pays au nom de la protection de la diversité biologique.
C’est une solution qui paraît commode : empêcher l’accès et mettre en quelque sorte une cloche de verre au-dessus du territoire pour éviter qu’il soit altéré par toute activité humaine.
La réalité scientifique appelle pourtant à des solutions moins simplistes.
On ne peut pas protéger une aire pour la simple raison que les espèces animales et végétales ont le droit d’exister. Pour la plupart des peuples, le territoire revêt aussi un sens culturel, social et économique.
D’où la nécessité d’inclure dans cette grande conversation internationale sur la protection du vivant les peuples autochtones de la planète. Ils sont présents sur tous les continents.
Selon les données des Nations unies, les endroits dont les peuples autochtones sont les gardiens représentent environ 20 % des terres de notre planète, mais ils hébergent jusqu’à 80 % de la biodiversité restante du monde.
Leur expérience millénaire en matière de gestion de leurs territoires est un savoir essentiel pour la protection de la nature. Ainsi, il s’agit non pas de cesser totalement de recueillir les ressources issues de la biodiversité mais de le faire dans un souci d’équilibre écologique.
Du Tchad à la Bolivie, de la Nouvelle-Calédonie aux Philippines en passant par le Yukon, la Laponie ou Madagascar, les premiers peuples dépendent très souvent des ressources de la nature avoisinante pour vivre. Au fil des siècles, ils ont appris – surtout les femmes, d’ailleurs – à gérer leur territoire pour en assurer la pérennité.
La géographe Hindou Oumarou Ibrahim, une femme peule du Tchad, copréside le Forum international des peuples autochtones sur les changements climatiques.
Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc
Il est donc souhaitable – et possible – que les connaissances traditionnelles des Autochtones soient ainsi intégrées aux connaissances scientifiques modernes pour mieux comprendre le vivant.
Ce n’est pas un hasard si les représentants autochtones de partout sur la planète sont très visibles à la COP15. C’est l’occasion pour eux de se faire entendre. Ils souhaitent que le cadre mondial sur la biodiversité qui est en train d’être négocié à Montréal traduise en mots bien concrets, écrits noir sur blanc dans le texte, cette nécessité d’inclure les Autochtones dans la gestion et la protection de la nature.
À la COP15 de Montréal, j’ai croisé la géographe Hindou Oumarou Ibrahim, une femme peule du Tchad que je connais depuis plusieurs années et qui copréside le Forum international des peuples autochtones sur les changements climatiques. Elle m’a fait part de son inquiétude quand je lui ai parlé.
« Notre crainte, c’est que les États profitent du prétexte de protéger le territoire pour nous expulser de nos terres. »
Voilà une véritable préoccupation, qui souligne toute l’importance d’inclure dans le texte final la question du respect des droits de la personne.
La protection de la vie sur Terre est un problème mondial et complexe qui appelle à des solutions mondiales… et complexes.
Cela ne devrait pas être un obstacle, puisque c’est non seulement de la santé de la planète qu'il s’agit mais aussi de notre bien-être personnel. La nature nous permet de maintenir notre santé physique et mentale, mais le fait de bien la protéger accroît notre bien-être économique.
À l’échelle de nos villes, les études montrent que chaque dollar investi dans la forêt urbaine nous offre l'équivalent de 2 à 10 $ de services publics. Les arbres purifient l'air, retiennent l'eau et rafraîchissent la ville pendant les canicules. Les milieux humides nous protègent contre les inondations, les forêts et les océans captent le CO2 et la qualité de notre alimentation dépend en bonne partie des insectes pollinisateurs.
Bref, protéger la nature, prendre soin de notre maison, ça rapporte.
Ça nous rapporte.
Qui a envie de laisser une maison vide aux êtres aimés?
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