Alain Aspect, un retour à Agen et "aux souvenirs personnels" – Le Petit Bleu d'Agen

Le 26 janvier, Alain Aspect sera pour la première fois de retour dans sa ville natale, après l’attribution en octobre dernier du prix Nobel de physique. Une distinction scientifique récompensant ses travaux sur la physique quantique, sujet qu’il abordera lors d’une conférence ouverte au public, et donnée au théâtre Ducourneau. Ce 26 janvier, Alain Aspect sera également mis à l’honneur dans la bien nommée salle des Illustres, après une réception matinale à Astaffort, où l’école de son enfance sera baptisée à son nom. Dans un entretien exclusif, Alain Aspect raconte ce qui a désormais changé dans sa vie, et ce qui demeure : son attachement à la science, à l’enseignement et à Agen.
Le 4 octobre 2022 vous était attribué le prix Nobel de physique. Ce jour-là, quel a été votre sentiment immédiat. Et depuis, votre vie a-t-elle changé ?
Alain Aspect, prix Nobel de physique. « Sur le moment, c’est une surprise parce que je n’attendais pas le prix Nobel cette année. En revanche, cela faisait longtemps qu’on me disait que je pouvais l’avoir. Donc j’étais surpris, mais j’étais préparé à cette nouvelle. Depuis, ma vie a-t-elle changé ? Oui, car je suis désormais assailli de demandes d’interviews, d’invitations à aller ici ou là, de sollicitations de médias. Mais je suis obligé de constater qu’hélas la science perd de l’importance dans les médias de notre pays… Quand on m’a décerné la Médaille d’or du CNRS, en 2005, j’avais eu droit au journal télévisé. Quand j’ai eu le prix Nobel, aucun JT ne m’a invité… Bon, j’ai quand même fait Télématin, et puis l’émission Quotidien de Yann Barthès, qui a d’ailleurs eu pas mal d’impact. J’ai fait la matinale de France Inter avec Léa Salamé. C’était très agréable. Le billet d’humour de Matthieu Noël était formidable [rires]. Donc oui, ma vie a changé à cause de toutes ces demandes auxquelles il m’est impossible de répondre, et j’ai compris instantanément que si je n’avais pas un ou une assistante pour gérer les invitations, je n’y arriverai pas ! Le recrutement est en cours. En revanche, j’ai préservé la vie que j’avais avec mes amis avant le Nobel. »

Invité sur France Inter, le lendemain de l'attribution du prix Nobel.
Invité sur France Inter, le lendemain de l'attribution du prix Nobel.

Vous « croulez » sous les invitations ?
« Je suis constamment sollicité. Si les gens se heurtent à une difficulté pour me joindre, qu’ils n’y voient pas une mauvaise volonté de ma part, mais plutôt une impossibilité. Sachez que le jour de l’annonce du prix Nobel, j’ai eu 1 000 messages par mail et près d’une centaine sur la boîte vocale de mon téléphone, entre midi et minuit. Et depuis j’ai des centaines de demandes de conférences. D’où la nécessité d’avoir cette assistance pour filtrer toutes les demandes. »
Que reste-t-il à faire après un tel accomplissement dans une carrière scientifique ? On arrête la recherche ?
« J’ai 75 ans, cela fait dix ans que je suis à la retraite du CNRS. Je ne suis que chercheur émérite, j’ai donc moins d’impact sur la recherche qu’avant. Mais j’ai conservé avec grand plaisir mon activité de professeur. Je donne toujours des cours, et j’ai l’impression que les étudiants les apprécient, à l’Ecole Polytechnique et à l’Institut d’optique où je tiens la chaire Augustin-Fresnel. Bien sûr quand un jeune chercheur du groupe que j’avais fondé souhaite interagir avec moi, je le fais avec grand plaisir ; mais l’échange ne porte pas sur ma ligne de recherche, c’est sur la sienne. »
Cette relation entre maître et élève, vous l’avez régulièrement soulignée, en rappelant la figure de Maurice Hirsch, ce professeur de physique du lycée Palissy. Quoique d’autres anciens élèves de cette époque en conservent des souvenirs mitigés…
« Et je les comprends, car ce professeur était d’une exigence folle. Le niveau de ses cours était très élevé et il ne faisait pas de cadeaux… Mais il tirait tout le monde vers le haut. Et cela se ressentait au baccalauréat : bons élèves ou moins bons avaient tous des notes supérieures à la moyenne. Mais je comprends que certains anciens élèves gardent des souvenirs amers, au regard de sa dureté. »

Maurice Hirsch (1902-1988).
Maurice Hirsch (1902-1988).

Pour autant, en ce qui vous concerne, il vous a en quelque sorte placé sur une piste de décollage…
« Oui, l’image est la bonne. Ses cours étaient tellement extraordinaires… J’étais attentif et je travaillais dur. J’ai donc bénéficié à plein de son enseignement qui était sans conteste un enseignement élitiste. Je rappelle qu’à cette époque-là [N.D.L.R. : début des années 1960] il n’existait en Lot-et-Garonne que deux classes de mathématiques élémentaires : celle du lycée Bernard-Palissy à Agen et celle de Villeneuve-sur-Lot. Donc à Palissy on récupérait tous les meilleurs élèves, garçons et filles, de Nérac et des alentours d’Agen. Dans ce contexte, M. Hirsch donnait un enseignement élitiste. »
La journée du 26 janvier 2023 sera également particulière, avec un retour en Agenais, et notamment à Astaffort ?
« Je serai en effet le matin à Astaffort, où le groupe scolaire sera baptisé à mon nom. Une manifestation qui me touche énormément car mes parents étaient instituteurs dans cette école. Et j’y ai vécu tout petit. L’appartement de fonction de mes parents était dans l’école du haut du village. Puis quand mon père est devenu directeur de l’école des garçons, nous avons déménagé dans ce qui est aujourd’hui la maison des associations, où Francis Cabrel et Voix du Sud animent le centre d’écriture de la chanson et les Rencontres d’Astaffort. J’habitais là. Donc cela renvoie à des souvenirs personnels qui me touchent beaucoup, d’autant plus que je sais que je vais rencontrer d’anciens et anciennes camarades de jeunesse. »

Photo de classe, prise en 1962, lorsqu’Alain Aspect (entouré sur l’image) est scolarisé en seconde.
Photo de classe, prise en 1962, lorsqu’Alain Aspect (entouré sur l’image) est scolarisé en seconde.

Il s’agit de l’école de votre enfance, mais elle illustre aussi une certaine école de la République ?
« Nous évoquions à l’instant la figure de Maurice Hirsch, mais le goût des sciences m’a à l’origine été transmis par mes instituteurs et institutrices, dont Madame Jacquet que j’avais en CM2 à Astaffort. A cette époque nous avions les « leçons de choses ». De petites expériences menées en classe, et qui avaient beaucoup de sens. Je me souviens parfaitement d’une d’entre elles, profonde sur le plan scientifique : on prend un bocal et on met au fond un morceau de calcaire. Ensuite on verse du vinaigre dessus. Ça bouillonne, un gaz se dégage. C’est du gaz carbonique, plus dense que l’air, et donc il s’accumule dans le bocal. Mais cela, on ne le voit pas. Alors on prend une bougie allumée, on la plonge dans le bocal et la flamme s’éteint, justement en raison de la présence de ce gaz carbonique. Bien que le bocal soit ouvert, le gaz ne s’échappe pas. D’ailleurs on nous apprenait ce que bien des paysans lot-et-garonnais savaient : les enfants parfois appelés à nettoyer les cuves où le raisin fermentait, ne devaient pas descendre à l’intérieur sous peine de s’asphyxier, pour la même raison que la flamme de la bougie s’éteint. Voilà le genre d’expérience scientifique m’ayant marqué. Les instituteurs m’ont donné le goût de m’intéresser aux explications données par la science. M. Hirsch a ensuite alimenté ce goût. »
En creux, on sent votre regret que ces leçons de choses aient aujourd’hui disparu. Est-ce exact ?
« Oui. Les différentes réformes de la formation des professeurs des écoles ont abouti à les rendre moins polyvalents. Les instituteurs que nous avions étaient bons en maths et en français. Aujourd’hui ils sont beaucoup plus monoculture. La polyvalence des instituteurs de notre époque était un atout formidable, et les écoles normales d’instituteurs avaient cette fonction, celle de leur donner un enseignement pluridisciplinaire. Et je pense que le manque de polyvalence aujourd’hui est un problème. »
En tant que prix Nobel, est-ce un sujet dont vous pourriez vous emparer ?
« Si le ministre de l’Education nationale veut bien écouter ce que j’ai à lui dire, je le rencontrerai. Je suis à l’Académie des sciences, et j’ai des confrères qui ont initié cette opération remarquable qu’est La Main à la pâte. Il s’agit ni plus ni moins de nos leçons de choses, en donnant aux professeurs des écoles des éléments pour qu’ils puissent faire dans leurs classes des expériences. Mais je plaide pour au minimum une année pluridisciplinaire dans la formation des professeurs des écoles. Je ne plaide pas que pour les sciences… Je peux vous assurer que mon père ou ma mère étaient bons en géométrie, en calcul, mais aussi en grammaire, etc. Ils ne faisaient pas de fautes d’orthographe. »
La progression des idées aberrantes par exemple sur les réseaux sociaux, l’érosion du savoir collectif face à des théories fumeuses (du genre « la Terre est plate »), cela vous inquiète-t-il ?
« Evidemment. Tout cela est déplorable. Mais l’enseignement ne peut pas tout. Il existe tant d’autres sources d’information. Je regrette qu’une partie de la société, y compris les journalistes, n’ait quasiment aucune formation scientifique. Que les écoles de journalisme n’aient pas systématiquement un cours de culture scientifique, cela me laisse les bras ballants. Je ne dis pas un cours de sciences très poussé, mais un cours de culture scientifique. S’agissant du réchauffement climatique, comme évoquer les solutions si l’on ne comprend pas le principe de conservation de l’énergie ? Cela devrait être enseigné à tout le monde : aux journalistes, aux personnalités politiques, aux élèves de l’Ena ou de Sciences-Po, etc. Comment mener un débat serein sur la lutte contre le réchauffement climatique si l’on ne comprend pas ce principe de conservation de l’énergie ? »
Le 26 janvier, vous donnerez donc une conférence à Agen, dans ce théâtre municipal Ducourneau que vous connaissez bien.
« Nous y avons organisé le colloque international sur Louis Ducos du Hauron, fin 2021. Les actes du colloque viennent d’être publiés, et j’en remercie Alain Serventi qui a mis en page cet ouvrage de très grande valeur. Les textes ont été rédigés par les meilleurs spécialistes, venus spécialement pour le colloque, tous auteurs d’excellents textes. J’espère que ces actes connaîtront le succès qu’ils méritent, et je souhaite que l’on puisse les trouver dans la salle Ducos du Hauron du musée municipal, et dans sa librairie, à la disposition des visiteurs. »

Attention, nombre de places limité pour la conférence du 26 janvier !
Attention, nombre de places limité pour la conférence du 26 janvier !

Le thème de votre conférence sera « Étrange mécanique quantique : de la première à la seconde révolution quantique. » Un sujet vraiment destiné au grand public ?
« Je donne depuis longtemps des conférences de vulgarisation. Mais attention, vulgarisation ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire quelques efforts pour me suivre… Je vais demander à l’auditoire d’avoir un esprit rationnel et de se concentrer durant une quarantaine de minutes. Ce soir-là, je vais essayer d’expliquer pourquoi la physique quantique a représenté une révolution. Elle fut d’abord une révolution conceptuelle. Car la compréhension de la structure de la matière et du monde qu’avaient les physiciens a été totalement révolutionnée par la mécanique quantique. Pourquoi la matière est-elle stable ? Eh bien avant la mécanique quantique, on ne le sait pas. Les concepts du XIXe siècle ne permettent pas de comprendre cette stabilité de la matière. Ça c’est la première révolution quantique, ouvrant ensuite à l’invention du laser, du transistor, et qui dit transistor dit ordinateur. Et nous vivons actuellement la seconde révolution quantique. C’est là où j’interviens en ayant démontré – il y a de cela quarante ans… – que la propriété de l’intrication (vue par Einstein, mais dont la compréhension restait en débat) était bien aussi extraordinaire que les équations le démontraient. Des décennies plus tard on assiste à une floraison de start-up essayant de mettre en œuvre cette intrication. C’est la partie application de la seconde révolution quantique. »
L’histoire de la physique quantique traverse donc le XXe siècle ?
« On compte plusieurs étapes. D’abord l’établissement des principes de base de la physique quantique, entre 1900 et 1925, période durant laquelle il aura fallu plus de vingt ans aux plus grands esprits de l’époque pour comprendre comment écrire les équations toujours utilisées aujourd’hui. Puis il faut attendre 1947 pour qu’un physicien utilise la mécanique quantique pour inventer le transistor. Puis 1960 pour qu’un autre ait l’idée d’utiliser les principes de la physique quantique pour cette nouvelle source de lumière qu’est le laser. Il s’écoule toujours beaucoup de temps entre l’établissement d’un nouveau concept et la mise en application concrète. Sachant qu’entre-temps les techniques progressent. Pour le transistor, il fallait être capable de purifier le silicium. Quant au laser, il est devenu utile pour la théorie de l’information quand on a été capable de faire des fibres optiques extrêmement transparentes. Aujourd’hui nous sommes à la phase émergente de la seconde révolution quantique. Et je suis bien incapable de dire aujourd’hui si elle va bouleverser nos vies, ou bien rester au stade d’application très spécialisée… »
Cette conférence à Agen revêt-elle à vos yeux un caractère singulier ?
« Quel que soit l’auditoire, ce que j’aime avant tout c’est expliquer la science. Cela me passionne, je reste un professeur. J'aime enseigner ce que j’ai eu moi-même du mal à comprendre. Mais à Agen, c’est forcément différent. Lorsque je serai à Astaffort ou à Palissy, je penserai à l’élève que j’étais et à mes maîtres, comme j’ai pensé à eux lorsque j’ai reçu mon prix des mains du roi de Suède. »
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