Affaire Bennacer : l'appel de 136 personnalités contre la … – Le Point

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Sur l’initiative de la philosophe Sabine Prokhoris, une centaine d’artistes, dont Charlotte Gainsbourg et Fanny Ardant, s’insurgent dans une tribune contre la « mise au pilori » de l’acteur des « Amandiers ».
Temps de lecture : 11 min
Présenté au Festival de Cannes le 22 mai dernier, Les Amandiers est sorti en salle le 16 novembre 2022. Le film de Valeria Bruni-Tedeschi revient, près de quarante ans plus tard, sur ce que fut, pour une génération de jeunes comédiens au mitan des années 1980, l’École de Patrice Chéreau. Porté par un groupe de magnifiques jeunes acteurs, il entrelace à la plongée dans l’intensité de l’expérience artistique traversée par les apprentis comédiens d’alors, l’évocation sensible d’une époque aujourd’hui presque effacée des mémoires. La libération sexuelle de la fin des années 1960 – la pilule et Mai 68 – avait fait exploser la chape de plomb pesant sur la sexualité ; et soudain, à partir de 1983, les années sida et leur cortège de morts, souvent très jeunes, donneraient à toute vitesse une teinte tragique à l’insouciance. À travers l’histoire de ce groupe de jeunes gens, et revisitant la sienne parmi eux, c’est ce moment de bascule, intime et collective que dépeint avec la maestria qui lui est propre Valeria Bruni-Tedeschi. Le film reçut après Cannes un accueil critique à la mesure de sa force et de sa délicatesse, relancé juste avant sa sortie nationale.
Quelques jours à peine après sa sortie cependant, la presse fit bruyamment état d’une plainte visant le jeune acteur qui en tient un des rôles titres, Sofiane Bennacer, pour viol et autres comportements violents sur la personne d’une ex-compagne, à laquelle d’autres jeunes femmes avaient joint leurs voix : elles aussi disaient avoir été les « victimes » de la brutalité supposée du jeune homme.
Du jour au lendemain, ce fut la curée, le journal Libération donnant à ce qu’il faut bien appeler un lynchage médiatique en règle un caractère particulièrement spectaculaire : en pleine page de sa une, s’étalait une photo du jeune homme, visage de psychopathe, et du sang sur les doigts. Accompagnant cette image coup de poing, cette manchette : « Les victimes parlent ». Suivaient plusieurs pages, qui outre Sofiane Bennacer par la bouche de ses accusatrices, mettaient en cause la réalisatrice, coupable de n’avoir pas renoncé à le faire jouer dans son film et d’avoir « imposé » sa présence (toxique sans doute) au reste de l’équipe.
L’effet immédiat de ces accusations publiques ne se fit pas attendre : le public déserta les salles qui projetaient Les Amandiers, certaines le déprogrammèrent. Sofiane Bennacer fut séance tenante exclu de la liste des jeunes espoirs pour les César, dont le bureau publia par la suite un communiqué surréaliste érigeant en principe la présomption de culpabilité.
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Que nous démontre tout cela ?
Que pour l’opinion, Sofiane Bennacer est coupable, et Valeria Bruni-Tedeschi complice, donc tout aussi coupable. L’un et l’autre, d’après les commentaires lus dans la presse, qui reprend sans guère de recul une incrimination brumeuse désormais banalisée, auraient commis leurs abus de pouvoir en tant que fauteurs d’« emprise ».
Pourquoi cet emballement ne nous paraît-il pas admissible ?
Le viol est un crime. La loi reconnaît la qualification de viol conjugal.
Or précisément parce qu’il s’agit d’un crime, c’est à la justice, dès lors qu’elle est saisie, de prononcer – ou non – la culpabilité. Cela dans le respect des règles de la procédure pénale : respect de la présomption d’innocence, qui stipule qu’un accusé est réputé innocent tant que sa culpabilité n’a pas été prononcée au terme d’un procès équitable ; respect du secret de l’instruction, garantie de la sérénité future des débats ; exigence d’un débat contradictoire dans le respect égal des droits de la défense et de ceux de l’accusation ; principe selon lequel le doute doit bénéficier à l’accusé, afin de se prémunir autant que faire se peut de l’erreur judiciaire ; individualisation des peines – si peine il y doit y avoir.
Que l’institution judiciaire – non point dans ses principes, que nous venons d’énoncer, mais dans leur mise en œuvre – puisse se montrer imparfaite, et surtout trop lente, certes. Qu’elle ait sans doute, pendant trop longtemps, eu tendance à minimiser les infractions sexuelles, en discréditant a priori la parole des plaignantes, c’est certain. Il est cependant indéniable qu’il y a eu sur ce point de réelles évolutions, même si des progrès restent à faire. De surcroît, les infractions sexuelles reconnues sont très sévèrement sanctionnées.
Il reste que la justice est faillible – au détriment parfois des accusés d’ailleurs, l’histoire poignante de Farid E., réhabilité au bout de vingt ans, l’a récemment démontré.
Ces défaillances – qu’il faut à l’évidence critiquer et chercher à amender – justifient-elles que nous tolérions de voir ruiner les fondements démocratiques de l’état de droit ? Nous ne le pensons pas.
Fussent-elles multiplement portées, des accusations publiques invalident-elles la présomption d’innocence et les droits de tout accusé ? Nous ne le pensons pas.
Contester que l’on puisse s’affranchir de ces règles communes est-ce vouloir bâillonner les plaignantes ? Nous ne le pensons pas.
Est-il légitime que, au nom du « devoir d’informer » et de la défense d’une cause, si noble soit-elle, la presse traite des allégations comme des preuves, et ce faisant prononce sans autre forme de procès la culpabilité d’un mis en cause ? Nous ne le pensons pas.
Est-ce que le pilori (ici médiatique), peine afflictive et infamante d’Ancien Régime – qui ne s’appliquait du reste qu’à des personnes condamnées par la justice, non à des accusés –, est un progrès dans la civilisation, et fait avancer la cause des femmes ? Nous ne le pensons pas.
Devons-nous étourdiment valider l’usage galvaudé de la notion d’emprise, brandie n’importe comment en guise d’explication probante de l’évidente culpabilité des « prédateurs » et des « puissants » ? Nous ne le pensons pas.
Est-il honorable que, sous la pression de ce tintamarre accusatoire confus, les jeunes acteurs – à l’exception notable de l’un d’entre eux, Vassili Schneider (1) – ne jugent pas (plus ?) opportun de défendre leur propre travail dans un film, reniant ainsi ce qu’ils ont donné d’eux-mêmes avec tant de justesse sensible, et ce qu’ils ont reçu ? Nous ne le pensons pas.
Pouvons-nous consentir à ce qu’une œuvre de l’esprit – que nul n’est obligé d’apprécier, ce n’est pas la question – fasse, en conséquence d’une campagne de presse tapageuse et irresponsable, l’objet d’une censure de fait ? Nous ne le pensons pas.
Pour toutes ces raisons, nous apportons notre plein soutien à Valeria Bruni-Tedeschi – et à son film, Les Amandiers ; nous déplorons que Sofiane Bennacer se trouve d’office décrété coupable, hors jugement dans une enceinte judiciaire. Nous défendons ses droits, et nous nous élevons contre l’exécution publique dont il est aujourd’hui l’objet sans défense. Une mise à mort sociale de toute façon illégitime, car quand bien même serait-il un jour déclaré coupable, pareille cruauté n’appartient pas à l’arsenal d’une échelle civilisée des sanctions et des peines. Et si son innocence est reconnue, la lettre écarlate – la marque d’infamie qui l’aura un jour désigné comme « violeur » – ne s’effacera pas pour autant.
Nous mettons aussi en garde : la défense des femmes est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux mains d’une doxa activiste – relayée par une sphère médiatique obnubilée par les effets de buzz. À terme, pareil dérèglement menace le féminisme, et la société tout entière dans ses idéaux d’égalité et de justice pour tous. Ces idéaux sont notre bien à tous. Ils sont difficiles à mettre en œuvre, et leurs acquis – à commencer par les principes de l’état de droit, conquis au cours d’une longue histoire – ne sont pas, à nos yeux, négociables. Ils demeurent fragiles – cette affaire, à la suite de nombre d’autres, nous en avertit. Ils n’en sont que plus précieux.
« Il fallut les échafauds de la Révolution pour faire reculer l’idée révolutionnaire », nota jadis Clemenceau. Méditons cette phrase. Et refusons les échafauds, et les crachats.
* Les signataires de la tribune :
Arca, musicien
Fanny Ardant, comédienne
Laure Armanet, agent artistique
Gilles Ascaride, écrivain
France Ashley, théâtre des Carmes, Avignon
Yvan Attal, acteur, réalisateur
Martine Bacherich, psychanalyste
Laurent Baffie, artiste
Olivier Barbarant, écrivain
Françoise Barret-Ducrocq, ancienne secrétaire générale de l’Académie universelle des cultures, cofondatrice et ancienne présidente de l’Institut Émilie du Châtelet
Isabelle Befve, enseignante
Lucia Bensasson, comédienne, Fondatrice d’Arta (Association de recherche des traditions de l’acteur)
Hervé Bentata, psychanalyste
Boris Bergman, auteur de chansons
Charles Berling, acteur, metteur en scène, et directeur de la scène nationale Châteauvallon Liberté
Christophe Berthonneau, metteur en scène
Jean-Luc Bichaud, universitaire
Daniel Borrillo, juriste, universitaire
Jean Claude Bourbault, acteur
Myriam Boyer, comédienne, réalisatrice, productrice
Pascal Bruckner, écrivain
Christine Brücher, comédienne
Belinda Cannone, écrivain
Cheyenne Carron, réalisatrice, peintre
Pascal Caubère, directeur de la photographie
Philippe Caubère, comédien, auteur et metteur en scène
Régis de Castelnau, avocat
Frédéric Chambert, directeur de théâtre, officier des Arts et Lettres, chevalier de la Légion d’honneur, et citoyen
Patrick Chesnais, acteur, réalisateur
Roland Chemama, psychanalyste
Élie Chouraqui, cinéaste
Michel Ciment, critique et historien du cinéma
Fanny Colin, avocate
Frédéric Comtet, ancien responsable marketing pour le cinéma, et pilote de rallye
Sophie Comtet Kouyaté, réalisatrice, photographe
Béatrice Dalle, actrice
Sylvie Dallet, universitaire
Bernard Dartigues, réalisateur de films, ancien vice-président de la Société des réalisateurs de films, membre « attristé » de l’Académie des César
Jean-Michel Delacomptée, écrivain
Joséphine Derenne, comédienne
Luc Dethier, psychanalyste (Bruxelles)
Cyril Diederich, chef d’orchestre
Annie Duperey, actrice 
Guillaume Durand, journaliste
Michel Dussarrat, comédien, costumier et photographe
Caroline Eliacheff, psychanalyste
Hanane El Yousfi, actrice, réalisatrice
Emmanuel Émile-Zola-Place, avocat
Jean-Paul Fargier, cinéaste
Fellag, comédien, écrivain
Isabelle Floch, artiste, psychanalyste
Renée Fregosi, philosophe
Charlotte Gainsbourg, actrice
Jean-Michel Galano, philosophe
Catherine Germain, comédienne
Christine Goémé, femme de radio, ancienne présidente des affaires radiophoniques de la Société des gens de lettres
Sylvaine Gouirand, psychanalyste
Émilie Grandperret, autrice, réalisatrice
Gérard Gromer, homme de radio, critique musical, auteur
Alain Guillon, ancien directeur général de l’ensemble orchestral de Paris, et ancien chargé de mission auprès du ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon
Gilbert Haas, médecin
Yannick Haenel, écrivain
Pascale Hassoun, psychanalyste
Yaël Hayat, avocate (Genève)
Simon Hecquet, danseur, auteur
Mona Heftre, actrice, chanteuse
Nathalie Heinich, sociologue
Jacques Henric, écrivain
Danielle Jaeggi, cinéaste
Vincent Jaury, écrivain, directeur du magazine Transfuge
Yves Jouan, poète
Serge Kaganski, critique de cinéma, cofondateur des Inrockuptibles
Gaspard Koenig, philosophe, essayiste
Liliane Kandel, féministe, sociologue
Marin Karmitz, producteur
Catherine Kintzler, philosophe
Jean-François La Bouverie, comédien
Jeanne Labrune, cinéaste, autrice
Brigitte Lahaie, animatrice radio
Claudie Lambotin, libraire‌
Michèle Laurent, photographe
Rachel Laurent, artiste
Gérard Lenne, Président d’honneur du Syndicat français de la critique de cinéma
Emmanuel Ludot, avocat
Claire Lusseyran, 1er assistant-réalisateur
Elizabeth Macocco, actrice
Annie Maillis, agrégée de lettres, essayiste, commissaire d’expositions
Erick Malabry, cinéaste
Nicole Malinconi, écrivain
Philippe Mathieu, scénographe
Clémence Massart, actrice
Olivier Massart, scénariste
Céline Masson, psychanalyste
Catherine Meurant-Jaworski, psychanalyste
Raphaël Mezrahi, artiste
Christian Michel, professeur d’histoire de l’art (Lausanne)
Catherine Millet, écrivain
Frédéric Mitterrand, ancien ministre de la Culture
Laura Morante, actrice, réalisatrice, écrivain
Françoise Moscowitz, psychanalyste
Christine Mosseray, professeur de lettres retraitée
Éric Naulleau, écrivain et animateur de télévision 
David di Nota, écrivain
Laurent Olivier, conservateur, essayiste
Philippe Olivier, directeur technique dans le spectacle vivant
Nicolas Pagnol, président de la Compagnie méditerranéenne de Film, président des Éditions de la Treille
Monique Perichon, agent artistique
Maria Pitarresi, comédienne
Sabine Prokhoris, philosophe, psychanalyste
Bruno Raffaelli, acteur, sociétaire honoraire de la Comédie-Française
François Rastier, linguiste
Florence Rault, avocate
Noëlle Renaude, auteur
Jean-François Revah, psychosociologue
Léa Roth, acheteur d’art, gestionnaire de patrimoine
Agnès Rotschi, secrétaire de rédaction
Frédéric Rousseau, psychanalyste
Guy Scarpetta, écrivain
Jean-Éric Schoettl, conseiller d’État et ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel
Estelle Sebek, comédienne, donneuse de voix et médiatrice en langue des signes
Emmanuelle Seigner, actrice, chanteuse
Marie-Amélie Seigner, autrice, compositrice, interprète
Mathilde Seigner, actrice
Juliette Simont, philosophe
Anthéa Sogno, directrice de théâtre, comédienne et metteur en scène
Beatrice Soulé, réalisatrice
Stéphanie Soulié de Morant, productrice
Antoine Spire, Président du Pen Club France
Isabelle Sulpicy, avocate
François Taillandier, écrivain
Danièle Thompson, scénariste, réalisatrice
Agnès Verfaille, coach en intelligence émotionnelle et amoureuse
Hannibal Volkoff, photographe et galeriste
Diane Watteau, universitaire (arts plastiques)
Nicole Wisniak, fondatrice et directrice du magazine Égoïste
Francis Wolff, philosophe, professeur émérite au département de philosophie École normale supérieure
François Zimeray, avocat
(1) « En ce qui me concerne, il n’y a eu que du positif. Valeria nous a aidés à nous dépasser, à sortir de nos zones de confort, mais toujours avec énormément de bienveillance. Oui, j’ai dit qu’“ on essaie de creuser les choses qui nous détruisent le plus”, mais ça fait partie du travail d’acteur. Tout acteur essaie de se mettre émotionnellement le plus à nu. C’est notre travail et je trouve injuste d’accuser Valeria sur sa manière de nous avoir guidés dans ce processus. […] ». Sur Instagram, le 30 novembre.
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Et si en plus des réseaux sociaux nouveau café du commerce, on s’attaquait au journal qui s’est emparé de l’affaire en faisant des gros titres accrocheurs et accusateurs… Certains médias se prennent pour “l’accusateur publique” d’un certain temps…
C’est que on trouve des personnalités en “tout genre” qui savent dépasser le clivage wokiste et montrer une unité de pensée indépendante de considérations genrées. Que la vindicte populaire conduise au fascisme n’est pas une découverte mais on voit que le temps judiciaire et le temps médiatique sont aujourd’hui a la base de la fragilité démocratique ou les institutions sont primordiales. Celle de la Justice mérite plus d’attention pour un fonctionnement qui garantisse la sécurité de notre démocratie. Vitesse plus grande et donc moyens beaucoup plus conséquents…
Nouveauté 2023,
Présomption d’innocence pour une caste.
Ce jeune acteur, que je ne connaissais pas, est mis en examen pour « viols » mais non encore jugé et 136 personnalités montent au créneau pour le défendre.
Qu’y a-t-il de différent avec bien d’autres affaires du même type qui, bien que n’ayant pas donné suite ni à plainte ni à mise en examen, ont encombré les médias tout en laissant nos « stars » muettes ? Coterie ?
La formulation des faits ressemble à celle utilisée par Mme Rousseau à l’encontre de J. Bayou (qui m’indiffère) contre qui, je crois, n’a pas été déposé de plainte.
« Du jour au lendemain un lynchage médiatique qui n’a pas ému les « stars » et démission.
Ce n’est qu’un exemple simple et récent parmi beaucoup d’autres
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