31 octobre : (en)fin – ici beyrouth

 » Enfin, c’est terminé. Rien ne pouvait être pire que ces dernières années « . Combien de Libanais ont prononcé cette phrase alors que résonnait, lundi à minuit, la fin du compte à rebours pour le départ du président Michel Aoun, au terme d’un sexennat que l’histoire retiendra… non pas pour ses réalisations, mais pour toutes les crises, les dysfonctionnements et ce glissement progressif et mortel vers le non-État que le fondateur du CPL laisse en héritage.
Six ans auxquels il faut ajouter les deux années et demie de blocage qui les ont précédés dans le seul but d’obtenir l’élection de celui qui avait promis de « laisser un Liban meilleur à son successeur ». Mais le Liban que nous connaissons, sans être le meilleur, a fini par disparaître sous son mandat: crises politiques, isolement diplomatique, effondrement économique, explosion au port de la capitale, insécurité maximale, instabilité sociale et pauvreté croissante, justice aux abonnés absents, fuite de cerveaux… et j’en passe.
On peut facilement comprendre que nombreux puissent fêter le départ du président de la République alors que le pays, blocage oblige, est sur le point d’effectuer un saut dans l’inconnu, à travers un double vide institutionnel qui viendra couronner des crises existentielles sans précédent.

Alors qu’en 2007 le départ d’Émile Lahoud sans successeur à la tête de l’État avait inquiété les Libanais – malgré l’hostilité que lui portaient les souverainistes – la haine que beaucoup vouent au 13e président de la République et l’état dépressif et de frustration dans lequel vivent les Libanais, parmi les résidents mais aussi parmi ceux qui ont été poussés à émigrer à cause de la crise ou de l’explosion au port (août 2020), ont fait du dimanche 30 octobre, une journée placée sous le signe de l’euphorie.
Mais pourquoi? Comment ce général que beaucoup trouvaient charismatique, qui a commencé sa carrière politique en 1988 à la tête d’un gouvernement militaire de transition, haranguant des foules qui l’adulaient, ces mêmes foules qui l’ont acclamé le 7 mai 2005 à son retour triomphal au bercail au terme de son exil en France, et qui voyaient en lui le  » sauveur de la Nation « , comme De Gaulle en 1944 ou 1958, a-t-il pu achever sa carrière, honni et conspué?
En fait, cette haine n’a rien de personnel. Le problème réside dans son attitude, ses choix, une politique à l’antipode des engagements pris et un vide terrible en termes de gestion de l’État.
Le  » père de tous  » – comme ses adorateurs le qualifient – a multiplié les promesses aux Libanais tout au long de sa carrière politico-militaire. Des promesses à tout vent qu’il n’a pas tenues, même quand l’une des pires crises économiques de l’histoire du monde a secoué le Liban et que des réformes structurelles étaient indispensables et urgentes pour freiner l’effondrement. C’était en 2019. Pourtant, de nombreuses promesses de réformes ont été formulées, depuis, mais elles ont surtout servi de prétexte à des règlements de comptes politiques sur lesquels nous ne reviendrons pas. Quant au bilan des réformes, il reste équivalent à zéro.
Il suffit d’ailleurs de revenir aux premiers discours de Michel Aoun, en tant que chef de l’État – celui de son investiture du 31 octobre 2016, mais aussi devant ses partisans au palais présidentiel le 6 novembre, et sa déclaration à la Nation le 21 novembre – pour se rendre à l’évidence que non seulement rien n’a été réalisé, mais que ses actes sont à l’extrême opposé de ses dires.
Respect du Pacte, de la Constitution et du document d’entente
Tout juste après sa prestation de serment dans laquelle Michel Aoun, président, a juré  » d’observer la Constitution et les lois du peuple libanais, de maintenir l’indépendance du Liban et l’intégrité du territoire » , conformément à l’article 50 de la Loi fondamentale, il a assuré dans son discours d’investiture, rechercher la  » stabilité politique […] à travers le respect du Pacte, de la Constitution et des lois […] ainsi que la nécessité de mettre en application le document d’entente nationale de manière intégrale « .
Ce document d’entente, mieux connu sous l’appelation d’accord de Taëf, avait été violemment combattu par ce même Michel Aoun, alors Premier ministre de transition à la fin du mandat d’Amine Gemayel, entraînant en 1990 une guerre fratricide qui a permis au régime syrien d’occuper le Liban, a dénaturé cet accord et empêché son application complète. Taëf avait essentiellement modifié la répartition des prérogatives constitutionnelles et prévoyait la dissolution de toutes les milices.
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Sauf que, le quatrième président post-Taëf, élu le 31 octobre 2016, a tout fait pour revenir à l’ère présidentielle d’avant 1975. Pour cela, Michel Aoun n’a pas hésité à bloquer les institutions: en six ans, les consultations parlementaires contraignantes pour la nomination d’un Premier ministre ont été maintes fois reportées et les formations de gouvernements ont été empêchées. Elles le sont d’ailleurs toujours. Plus de 40% de son mandat a été marqué par des vides institutionnels, que le camp présidentiel a exploités pour accuser les autres forces politiques qui refusaient de se plier à sa volonté, de vouloir saboter ce mandat. Ce même président, qui déplorait le 21 novembre 2016 la faiblesse des institutions due à  » de mauvaises pratiques politiques et constitutionnelles « , n’a fait que dégrader les institutions du pays pour tenter de consolider son pouvoir et celui de son camp, en s’efforçant d’imposer sa volonté aux autres forces politiques en présence.
Par la même occasion, en tentant de s’approprier le pouvoir exécutif, à coups de justifications constitutionnelles et juridiques taillées sur mesure par ses conseillers, le chef de l’État a porté un coup au Pacte de 1943, certes imparfait, sur base duquel le Liban multiconfessionnel a été bâti. Or, Michel Aoun,  » le président fort qui souhaite rétablir les droits des chrétiens  » n’a cessé au cours de ces six dernières années de s’en prendre aux sunnites libanais, ainsi qu’à ses adversaires politiques chrétiens, fragilisant ainsi la stabilité du pays et renforçant les extrêmes au sein des deux communautés. Un malaise politique qui n’a cessé de croître depuis son élection jusqu’aux législatives de 2018 et de 2022, en passant par l’épisode de la  » démission  » forcée depuis Riyad du Premier ministre Saad Hariri en novembre 2017, alors que l’Arabie saoudite reprochait à ce dernier son alignement sur la politique de l’axe Aoun-Hezbollah, ou encore la désignation de Hassane Diab, sans assises populaire ou politique, à la tête d’un gouvernement qui s’est surtout distingué par son cafouillage, pendant que la crise économique et financière commençait à peser de tout son poids sur le Liban.
Allant également à l’encontre de son serment et de son discours d’investiture, Michel Aoun n’a pas déployé le moindre effort pour tenter de régler le problème endémique des milices et des armes illégales, à travers au moins la convocation d’un dialogue autour d’une stratégie nationale de défense, qui aurait pu permettre de régler la question des armes du Hezbollah. En fait, sous son mandat et à cause de la caution qu’il lui a assurée, la formation pro-iranienne, son principal (et seul ?) allié depuis 2006, n’a cessé de monter en puissance et de consolider son contrôle sur l’État, sous le regard insouciant du président, ancien commandant en chef de l’armée, qui avait un jour juré de se débarrasser des milices. Dès février 2017, soit 4 mois après son élection, Michel Aoun a d’ailleurs légitimé l’arsenal milicien à l’international: dans une déclaration à la chaîne égyptienne CBC avant une visite au Caire, il a assuré que  » les armes du Hezbollah sont nécessaires « . Un an plus tard, en septembre 2018, c’est dans les colonnes du Figaro français que le président, en visite officielle à Paris, devait affirmer que le  » Hezbollah défend les frontières, ne joue aucun rôle militaire à l’intérieur du pays et n’intervient pas aux frontières avec Israël « . Michel Aoun avait vraisemblablement oublié que quelques mois plus tôt, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait menacé  » l’ennemi sioniste « .
En décembre 2017, des vidéos ont circulé dans lesquelles on pouvait voir deux chefs de milices chiites irakienne et syrienne parader en tenue militaire à la frontière-sud, dans l’indifférence officielle du pouvoir libanais. Dans le même temps, des roquettes et des drones étaient lancés sporadiquement au dessus d’Israël, tantôt par le Hezbollah, tantôt par des factions palestiniennes. Quant à l’État libanais, il demeurait aux abonnés absents.
Autre violation du serment présidentiel, l’atteinte à l’article 60 de la Constitution:  » Le chef de l’État est le symbole de l’unité de la nation  » dispose le texte. Sauf que tout au long de son mandat, Michel Aoun a été le président d’un seul camp: le sien. Avant même d’être élu, le général avait bloqué le pays de nombreuses fois à diverses échéances, uniquement dans son intérêt et/ou celui de son gendre, Gebran Bassil. Chef de l’État, Michel Aoun s’est fondé en avril 2017 sur l’article 59 de la Constitution, gelant le fonctionnement de la Chambre pendant un mois, pour la pousser à voter une nouvelle loi électorale,  » garantissant une saine représentation populaire « , avait-il dit dans son discours d’investiture. Or, cette loi électorale, hybride et verrouillée, a consacré l’hégémonie parlementaire des partis traditionnels et a surtout permis à son gendre, défait deux fois aux législatives sur la base de deux lois électorales différentes, de remporter enfin un siège à Batroun. Les mises en place de gouvernements ont été plusieurs fois retardées pour que le binôme Aoun-Bassil puisse se tailler une meilleure part du gâteau au sein de l’Exécutif, que ce soit à travers l’obtention de ministères ou d’ententes tacites concernant des nominations ou des deals juteux.
En octobre 2019, alors que les Libanais investissaient les rues, manifestant contre l’ensemble de la classe politique, notamment dirigeante, houspillant le président et surtout son gendre Gebran Bassil, en même temps que d’autres, les protestataires ont été empêchés de s’approcher du palais présidentiel, pourtant rebaptisé  » Palais du peuple  » par Michel Aoun lui-même. Les portes de Baabda restaient en revanche grandes ouvertes devant les manifestants aounistes, venus exprimer leur soutien à leur  » Père « .
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Le président sortant, a une nouvelle fois montré son parti-pris en ne s’adressant qu’à ses partisans et non pas à la Nation, à 24h de la fin de son mandat, se contentant d’attaquer nommément des hauts fonctionnaires qui représentent des candidats potentiels à sa succession et qui font surtout ombrage à son gendre. À aucun moment durant ses interviews dans la semaine qui a précédé la fin de son mandat, il n’a assumé la moindre responsabilité au niveau de tout ce qui n’a pas été fait pour freiner un effondrement qui, blocage après blocage, s’annonçait inéluctable. Il n’avait qu’une phrase en bouche: c’est la faute aux autres.
Libérer la sécurité et la justice du suivisme politique et contrôler leurs excès
Au cours de son premier discours en tant que chef de l’État, Michel Aoun avait appelé à  » libérer la sécurité et la justice du suivisme politique et à contrôler leurs excès « . Les aounistes connaissent parfaitement, dans leur chair, ce que peut faire une justice et un service de sécurité entre les mains d’un responsable politique: la période 1990-2005 a été l’une des plus violentes à l’encontre des partisans de Michel Aoun. Le président avait aussi assuré que  » le chef de l’État doit être le garant de la sécurité et de la tranquillité  » des Libanais, qui doivent être  » rassurés vis-à-vis de leur État, garant de leurs droits et de leurs besoins « .
Les trois dernières années prouvent combien l’État de Michel Aoun a échoué à  » rassurer  » les Libanais et à  » garantir  » leurs droits ou encore à répondre à leurs besoins. Même si certains essaient encore de trouver des excuses au président, considérant qu’il ne pouvait pas tout seul redresser le pays, ce qui est d’ailleurs vrai, il reste responsable, complètement ou en partie, des blocages politiques qui ont empêché l’État d’assurer ses obligations à l’égard de la population. Un président qui détient la minorité de blocage au gouvernement et qui est soutenu par le plus grand groupe parlementaire ne peut pas se dédouaner en prétextant qu’il a été  » empêché de travailler  » et en se déchaînant contre « une classe dirigeante » responsable de tous les déboires du Liban. Une « classe dirigeante » à laquelle son camp à parfaitement réussi à s’intégrer. Et c’est là un succès qu’il faut lui reconnaître.
Ces six dernières années, les Libanais ont été tous témoins du début de la descente aux enfers du pays, notamment au niveau de la séparation des pouvoirs et de la liberté d’expression. Dès son investiture, la répression de la parole libre a été lancée. Toute personne critique envers le président ou l’État était traduite en justice, notamment devant le bureau de lutte contre la cybercriminalité.  Le 6 décembre 2016, un jeune étudiant, Bassel el-Amine, a été jeté en prison pour avoir critiqué et insulté l’État. Il a été par la suite libéré sous caution. Rebelote un mois plus tard avec Hassan Saad, arrêté pour s’en être pris aux trois pôles du pouvoir, avant d’être libéré également sous caution. On pourrait tous les énumérer. Mais qu’ils soient simples citoyens s’exprimant sur les réseaux sociaux ou durant un rassemblement, comme Daoud Moukheiber, interpellé pour avoir critiqué Michel Aoun et Gebran Bassil en marge d’une manifestation contre les lignes de haute tension à Mansouriyé, qu’ils soient humoristes comme Toufic Braidy (Toufiluk) ou Amani Danhach (ammounz), qu’ils soient activistes, comme Betty Hindi, fondatrice de l’association World House of Lebanon ou qu’ils soient journalistes comme le présentateur Marcel Ghanem, poursuivi en avril 2018 à cause de propos tenus par ses invités, ou le journaliste Amer Chibani, convoqué parce qu’il s’était plaint, en septembre 2019, de ne pas pouvoir retirer des dollars de sa banque… personne n’était à l’abri de la répression d’État menée par le camp aouniste à partir de Baabda, Rabieh ou Mirna Chalouhi.
Les Libanais ont été aussi témoins de l’État policier lors du soulèvement populaire d’octobre 2019. À travers le département de la Sûreté de l’État que dirige le général Tony Saliba, proche du chef de l’État, plusieurs personnes ont été arrêtées dans des circonstances floues au cours de manifestations. Au bout d’une semaine de coupures de routes, le campement des manifestants de Mazraat Yachouh avait été attaqué par des soutiens au président, accompagnés d’agents de la Sûreté de l’État.
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Après l’explosion au port, le 4 août 2020, le général Saliba dont la responsabilité administrative avait été retenue avec d’autres par le juge d’instruction Tarek Bitar avait bénéficié du soutien du chef de l’État, à travers le Conseil supérieur de Défense que ce dernier préside. En mars dernier, il avait atteint l’âge de la retraite, mais il avait été quand même reconduit à son poste en sa qualité de civil, un poste qui lui assure une immunité.
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La Sûreté de l’État est surtout devenue le bras droit de la juge Ghada Aoun, devenue un phénomène symbolisant essentiellement l’effondrement de la justice. Procureure générale près la cour d’appel du Mont-Liban, elle a dirigé toutes les investigations dans le cadre d’affaires lancées contre les adversaires du président et de son camp. Des affaires qui relèvent davantage d’un règlement de comptes et d’une chasse aux sorcières à des fins politiques, que d’une procédure normale.
En février 2020, le président a gelé l’ensemble des permutations judiciaires établies par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) parce qu’il contestait un transfert de Mme Aoun qui lui avait présenté sa démission. Depuis quand un juge présente sa démission à un politique? Renforcée par ce soutien anticonstitutionnel et anti-démocratique de l’Exécutif, la magistrate s’est autorisée toutes les dérives procédurières, elle s’est lancée dans des polémiques publiques sur les réseaux sociaux en faisant fi du droit de réserve d’un juge, elle a refusé de respecter les injonctions de ses supérieurs hiérarchiques et de se présenter devant le Conseil de discipline lorsqu’elle a été déférée devant lui. Elle a en outre refusé d’être notifiée des demandes de dessaisissement présentées contre elle, continuant de s’acharner contre des personnalités ou des entreprises appartenant à des adversaires du camp présidentiel, tandis que les dossiers concernant les alliés du président n’étaient jamais ouverts. Pour simple exemple, la structure financière illégale et à connotation mafieuse du Hezbollah, Qard el-Hassan, poursuit jusqu’à aujourd’hui son activité en toute impunité et en dehors de tout contrôle de l’État, alors que la magistrate, pourtant extrêmement zélée, a dans ses tiroirs plusieurs plaintes contre cette institution, dotée même de distributeurs automatiques de devises. La semaine dernière, les insignes de l’ordre national du Mérite lui avaient été décernés par Michel Aoun.
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Consolider l’armée
Au perchoir de la Chambre, le 31 octobre 2016, le  » général président Michel Aoun, ancien commandant en chef de l’armée  » a affirmé que le  » projet de consolidation de l’armée et le développement de ses capacités  » sera son  » obsession  » et sa  » priorité « . Trois semaines plus tard, à la veille de la célébration  » de l’indépendance  » du Liban, le chef de l’État a aussi annoncé que  » ce que l’armée réalise à l’intérieur du pays, elle peut aussi le faire aux frontières […] Les nations ne peuvent être protégées que par leurs propres fils « .
Michel Aoun a pris les commandes du pays alors qu’à l’Est, dans le jurd (arrière-pays) de Ersal, neuf militaires étaient retenus captifs par le groupe  » État islamique  » (EI). La guerre en Syrie avait débordé au Liban depuis plusieurs mois, à cause de l’intervention militaire du Hezbollah aux côtés de son allié syrien, Bachar el-Assad, dont le régime était en perte de vitesse. Mais en août 2017 alors que l’armée avait lancé une opération militaire baptisée  » l’aube des jurds » , le Hezbollah a organisé le repli d’environ 8.000 jihadistes à la faveur d’un compromis entre la formation pro-iranienne, le régime syrien et l’EI, provoquant un tollé dans le pays. Mais les officiels libanais ne se sont pas émus outre mesure de ce scandale et de cette atteinte flagrante à l’armée et à la souveraineté du pays.
La milice pro-iranienne s’était permis de négocier avec un groupe terroriste – qui avait assassiné des militaires libanais et revendiqué plusieurs attentats au Liban – l’évacuation de ses combattants vers Idleb… dans des bus climatisés! Une nouvelle fois en plus de 12 ans, une stratégie de défense a été réclamée par les souverainistes libanais. Mais le président Michel Aoun n’a pas pris la peine, en six ans de règne, de convoquer une séance de dialogue, même pour la forme. Il l’a annoncé plusieurs fois au cours d’entretiens avec des diplomates, notamment américains et onusiens, mais rien n’a été fait. À dix mois de la fin de son mandat, le président a réitéré son appel au dialogue, au cours d’un discours dans lequel il s’en est pris à ses adversaires politiques, dans une tentative ratée de sauver son mandat. Mais plusieurs partis ont refusé d’y participer à quelques mois des législatives, notamment Nabih Berry et Sleiman Frangié, alliés du Hezbollah.
Son prédécesseur, Michel Sleiman, également ancien commandant en chef de l’armée, avait pourtant réussi à travers plusieurs séances de dialogue tout au long de son mandat, autour d’une stratégie nationale de Défense, à imposer la Déclaration de Baabda aux principaux acteurs politiques libanais, les engageant à  » tenir le Liban à l’écart de la politique des axes et des conflits régionaux et internationaux, et à lui éviter les répercussions négatives des crises et des tensions régionales « . Une Déclaration qui est partie en fumée, au propre comme au figuré. Le Hezbollah qui l’avait signée avait fini par renier son engagement et la plaque se rapportant à la Déclaration, accrochée dans le hall de Baabda, avait été détruite, comme par hasard, dans le feu qui s’était déclaré dans la crèche aménagée pour Noël, un mois après l’installation du président à Baabda.
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Adopter une politique étrangère indépendante
Tout juste élu président, Michel Aoun a souligné  » la nécessité de tenir le Liban à l’égard des conflits extérieurs, dans le respect du pacte de la Ligue des États arabes, notamment l’article 8 de ce document, avec l’adoption d’une politique étrangère indépendante […] « .
Au lendemain des printemps arabes, plusieurs États étaient instables politiquement, ou embourbés dans des guerres civiles et régionales, entre eux, ou contre des organisations para-étatiques, comme l’EI. Le Hezbollah a aussi étendu ses tentacules au niveau régional, avec des ramifications dans presque tout le Moyen-Orient: des liens historiques avec l’Iran, étendus d’abord à la Syrie, puis à Bahreïn et à la Palestine, en passant par le Yémen et l’Irak.
L’article 8 du statut de la Ligue arabe dispose que  » chaque État participant à la Ligue respecte le système de gouvernement existant dans les autres États de la Ligue, le considère comme un droit de ces États et s’engage à ne pas entreprendre un acte visant à changer ce régime « . Or l’engagement militaire de la formation libanaise pro-iranienne dans la région a terriblement affecté les relations du Liban avec d’autres États arabes, notamment dans le Golfe. Les relations entre le Liban et l’Arabie saoudite se sont tendus ces dernières années, alors qu’ils ont toujours entretenu de bonnes relations politiques et économiques. Or, depuis le début de la guerre au Yémen et l’intervention militaire de la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite en mars 2015, le royaume wahhabite est critiqué et attaqué par le Hezbollah et ses alliés. Hassan Nasrallah, n’a manqué aucune occasion pour attaquer l’Arabie saoudite dans des discours agressifs à l’encontre de la monarchie, tout en défendant l’influence iranienne au Yémen. Ces positions en flèche contre des alliés solides du Liban, dans un silence qui en dit long sur l’état de la diplomatie officielle libanaise, ont refroidi les relations de Beyrouth avec les pays du Golfe et ont renforcé l’idée que le Liban était tombé sous le contrôle total de l’Iran à travers la milice chiite.
L’affaire de la séquestration de Saad Hariri en octobre 2017 à Riyad et la levée de boucliers de la part du Hezbollah et de ses alliés contre le royaume a montré à quel point les Saoudiens en voulaient aux officiels libanais pour leur rapprochement avec le Hezbollah et l’axe iranien. La détérioration des relations entre Beyrouth et Riyad n’a fait que s’accélérer. Pourtant, Michel Aoun assurait que   » le Liban devait retrouver sa prospérité et son ouverture sur le monde, surtout le monde arabe  » et  » qu’il se tenait à égale distance de toutes les parties régionales. Or, non seulement lui et son camp ont refusé de respecter la neutralité prévue dans la Déclaration de Baabda, mais le pouvoir a poussé en même temps à la normalisation avec le régime syrien, dont l’adhésion à la Ligue arabe avait été entre-temps suspendue, à cause de ses exactions contre son propre peuple.
Dès son entrée en fonction, Michel Aoun a d’ailleurs accueilli le ministre syrien des affaires présidentielles qui lui a transmis les  » félicitations  » de Bachar el-Assad et réaffirmé les relations  » profondes  » entre les deux pays. En septembre 2017, un mois après le deal entre le Hezbollah, le régime d’Assad et le groupe EI pour faire évacuer des jihadistes et la visite de plusieurs ministres du parti chiite à Damas, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gebran Bassil, s’était entretenu avec son homologue syrien Walid Moallem à New York en marge des travaux de l’Assemblée générale des Nations unies provoquant un tollé dans les milieux souverainistes.
La veille de la  » démission  » de Saad Hariri depuis Riyad, un ambassadeur libanais en Syrie a été nommé et a rejoint Damas, ce qui a représenté une nouvelle étape vers un retour à la normale entre les deux pays voisins. Au lendemain des législatives de 2018, le gendre du président a accueilli au ministère, l’ambassadeur syrien Ali Abdel Karim Ali, décoré par ailleurs par le président la semaine dernière. Il a annoncé, à partir du Palais Boutros,  » la coordination officielle entre le Liban et la Syrie « , alors que le ministre Gebran Bassil envoyait une lettre officielle à son homologue pour s’informer sur une loi d’expropriation promulguée par le régime syrien. Le président libanais a également contribué à cette normalisation en contactant directement le président Assad, pour officiellement  » s’enquérir de l’état de santé de son épouse Asma, traitée pour un cancer « . Cet appui du camp présidentiel aux appels du Hezbollah à la normalisation avec le régime syrien et à son entrée dans l’axe de la Moumanaa ne l’a heureusement pas mené à se rendre à Damas en visite officielle. Entre-temps, les ministres libanais continuaient de se rendre dans la capitale syrienne, ce qui avait poussé le Premier ministre Saad Hariri à l’époque, à ironiser en considérant que  » certains politiciens libanais se dépêchent de se rendre en Syrie avant les réfugiés « .
بعض السياسيين بلبنان راكضين يروحو عسوريا قبل النازحين … يا سبحان الله، مدري ليش 🤷🏻‍♂🤷🏻‍♂🤷🏻‍♂
— Saad Hariri (@saadhariri) July 31, 2018

Le camp présidentiel a appelé plusieurs fois, notamment à travers le ministre des Affaires étrangères et chef du CPL, Gebran Bassil, à un retour de la Syrie dans le giron arabe pour permettre le retour des réfugiés syriens, cause principale selon le camp aouniste de toutes les crises au Liban. Même si le président n’a pas visité la Syrie durant son mandat, son gendre s’est engagé dans divers discours à se rendre à Damas, et avait même fait ouvrir un bureau de son parti dans la capitale syrienne, avant les élections de 2022.
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Dimanche, à sa sortie du palais présidentiel, Michel Aoun a clos un nouvel épisode de sa carrière politico-militaire de près de quarante ans de services  » publics « . Une page s’est tournée officiellement lundi. Mais les conséquences des décisions, ou absence de décision, de ces six dernières années auront un impact dangereux sur l’institution présidentielle, sur le vivre-ensemble, et sur le pays. Le capitaine n’a pas dirigé, il n’a fait qu’alimenter les dissensions entre les moussaillons, il a bloqué tout ravitaillement vital possible et a mené le navire droit au naufrage. Les brèches qu’il a ouvertes seront difficiles à colmater, à moins que les responsables politiques aounistes, ainsi que leurs alliés, ne reviennent aux constantes nationales, n’acceptent le jeu démocratique, et s’engagent à aller de l’avant pour un  » Liban libre, souverain et indépendant « , une maxime du général Aoun, oubliée avec le temps.
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